Attendu de longue date, l’Indice mondial d’ingérence de l’industrie du tabac 2025 a été dévoilé. Alors que la situation globale en Afrique reste préoccupante, la Côte d’Ivoire s’impose comme « bon élève » de la lutte antitabac. Un statut obtenu par des actions variées : paquet neutre, rejet d’ingérence des lobbys, déploiement d’un système de traçabilité indépendant conforme aux exigences de l’OMS…
Le 4 juin 2025, l’attribution du « Prix Antitabac » par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) au Programme National de Lutte contre le Tabagisme, l’Alcoolisme et les autres addictions (PNLTA) de la Côte d’Ivoire préfigurait un bon positionnement dans le classement mondial. Cette dynamique, portée par le Président Alassane Ouattara et le Ministre de la Santé, Pierre Dimba, a été présentée par les pouvoirs publics comme « la conclusion d’une décennie de politiques publiques visant à encadrer la consommation de tabac sur le territoire. »
Sur le plan statistique, les données sanitaires nationales font état d’une baisse importante de la prévalence tabagique en Côte d’Ivoire. Alors qu’en 2019, parmi les 13-15 ans, 13,7 % étaient des fumeurs, les données actualisées de l’OMS n’en comptaient plus que 4,5 %. Plusieurs dispositions législatives et fiscales ont été déployées par le gouvernement ivoirien pour arriver à ces résultats : une hausse significative des taxes sur le tabac (passées de 49 % à 70 %), l’interdiction de fumer dans les lieux publics, la suppression de toute publicité, ainsi que l’introduction de l’emballage neutre. Un résultat qui peut inspirer le reste du sous-continent, encore trop souvent à la proie des lobbies.
Traçabilité indépendante et contrôles renforcés
l’Indice 2025, qui classe le pays au 9e rang africain et au 29e rang mondial, souligne en effet que la Côte d’Ivoire a bloqué toute activité de « blanchiment d’image » par les actions RSE de l’industrie du tabac depuis cinq ans. Des actions très suivies par la société civile, notamment par le ROCTA-CI (Réseau des ONG Actives pour le Contrôle du Tabac en Côte d’Ivoire) et l’ONG CLUCOD présidée par Tall Lacina, qui veillent à la mise en œuvre de la Convention-cadre de l’OMS (CCLAT). Au-delà des réglementations sur la consommation, la stratégie ivoirienne s’appuie sur une refonte stricte du contrôle de sa chaîne d’approvisionnement. En 2022, un décret a instauré un nouveau cadre de traçabilité des produits du tabac. Sa condition centrale : la conformité au Protocole de l’OMS (CCLAT), qui exige des États une indépendance totale de leurs systèmes de contrôle vis-à-vis des fabricants pour éviter toute manipulation des données.
Cette exigence légale a impacté directement l’appel d’offres national. Au nom de ce principe d’indépendance, les autorités ivoiriennes ont adopté un cahier des charges rigoureux, ce qui n’a pas permis au fournisseur suisse Dentsu Tracking d’y participer, sa technologie (Codentify) et ses liens historiques avec l’industrie du tabac étant connus et incompatibles avec les prérequis du Protocole. L’État a finalement formalisé en mai 2024 un partenariat public-privé (PPP) avec la société SICPA Côte d’Ivoire SA. En associant marqueurs physiques et suivi numérique, cette solution vise à sécuriser la chaîne d’approvisionnement tout en endiguant la contrebande. L’impact dépasse le seul cadre sanitaire : en avril dernier, le Fonds monétaire international (FMI) identifiait déjà ces avancées comme un levier clé de la gouvernance fiscale du pays.
Sur le terrain, cette ambition s’est traduite en mars par une formation d’envergure pilotée par la Direction générale du Commerce intérieur (DGCI) et SICPA. Ce programme a permis à 150 agents de s’approprier le dispositif SYSTRAC pour traquer plus efficacement la contrefaçon grâce aux nouveaux outils digitaux. Comme l’a souligné Kponé Bérenger, directeur régional des Grands Ponts, cette modernisation est essentielle pour permettre à l’administration de s’adapter à l’économie numérique. Porté par une synergie inédite entre les ministères des Finances, de la Santé et du Commerce, ce renforcement technique constitue désormais le socle de la mobilisation des recettes publiques face aux réseaux illicites.
Le contraste régional et les défis pour la CEDEAO
La démarche ivoirienne met en exergue les vulnérabilités qui persistent à l’échelle du continent, marquées par un important déficit de protection. Bien que le Protocole de l’OMS ait été adopté en 2012, seuls 22 pays africains l’ont ratifié à ce jour. Ce vide juridique et opérationnel expose une grande partie de la région à des flux de produits illicites à bas prix, favorisant le maintien de réseaux criminels et entraînant des pertes fiscales massives pour les États.
L’Alliance pour le Contrôle du Tabac en Afrique (ACTA) alerte régulièrement sur l’ingérence persistante de l’industrie du tabac dans l’élaboration des politiques de santé. En Zambie, où un projet de loi antitabac très attendu subit les attaques de l’industrie du tabac. L’ACTA souligne également une acceptation encore trop répandue des activités de « responsabilité sociétale des entreprises » (RSE) menées par les cigarettiers. Dans des pays tels que le Nigéria, l’Afrique du Sud ou la Zambie, l’industrie parvient à s’associer à des projets d’infrastructures publiques, de la rénovation d’écoles au financement de réseaux d’accès à l’eau. Ces partenariats offrent aux industriels une proximité avec les décideurs publics en contradiction directe avec les recommandations de l’OMS visant à limiter leurs interactions avec les instances gouvernementales.
L’enjeu majeur réside alors dans la capacité, ou la volonté, des autres pays membres de la CEDEAO à adopter un niveau de rigueur similaire à celui de la Côte d’Ivoire. Sans une harmonisation régionale de ces mesures, les frontières ouest-africaines resteront poreuses face à un marché noir qui se joue des réglementations nationales isolées.

