Réunis autour d’une table ronde consacrée à “la régulation collaborative à l’ère de la convergence”, régulateurs, opérateurs, partenaires techniques et représentants des consommateurs ont dressé, ce lundi 20 avril à Lomé, un constat partagé : l’essor des services financiers numériques en Afrique de l’Ouest ne pourra se poursuivre sans une coopération beaucoup plus étroite entre autorités télécoms, banques centrales, opérateurs, fintechs et structures de protection des usagers.
Une convergence qui impose une nouvelle régulation
Cette table-ronde est organisée en marge de la 23è Assemblée générale de l’Association des régulateurs des télécommunications (ARTAO), qui regroupe les 12 pays de la CEDEAO, les trois de l’AES et la Mauritanie.
À l’ouverture des échanges, la modératrice, Salamata Rouambaïli, a rappelé l’ampleur de la transformation en cours : les services financiers numériques ne relèvent plus d’un seul secteur, mais mobilisent désormais « les opérateurs télécoms, les fintechs, les banques, les régulateurs sectoriels, les autorités de protection des données et parfois des acteurs internationaux de paiement ». La question centrale, a-t-elle souligné, est désormais de savoir comment réguler efficacement un écosystème devenu convergent, afin de stimuler à la fois l’innovation, l’inclusion financière et la confiance.
Le Ghana en exemple d’une coopération déjà opérationnelle
Le Ghana a été présenté comme l’un des exemples les plus avancés de cette approche. Son représentant a mis en avant la forte croissance du mobile money et une architecture de coopération entre l’autorité nationale des communications et la Banque du Ghana. L’objectif affiché est clair : sécuriser une infrastructure devenue critique pour l’économie.
« L’objectif ultime est de protéger les consommateurs et la sécurité de la plateforme », a expliqué son représentant, en détaillant la mise en place d’un laboratoire national de sécurité des services financiers numériques, destiné à tester les plateformes, identifier les vulnérabilités et renforcer la capacité d’action des régulateurs et des opérateurs.
La confiance numérique au cœur des préoccupations
En appui à cette vision, les intervenants ont insisté sur la fragilité de la confiance numérique. Une intervention a rappelé que chaque transaction de mobile money repose sur deux couches interdépendantes — l’infrastructure télécom et la plateforme financière — et qu’une faille sur l’une ou l’autre peut faire vaciller tout l’édifice.
Et de plaider pour l’adoption coordonnée de recommandations techniques contre les vulnérabilités parmi lesquelles les failles des applications mobiles, ainsi que pour la formalisation de mémorandums de coopération entre régulateurs télécoms et banques centrales. Le message était net : « Aucune administration individuelle ne peut résoudre cela seule ».
Du côté de l’industrie, l’accent a été mis sur la nécessité d’une visibilité réglementaire plus forte. L’un des opérateurs a ainsi souligné que le développement du secteur dépend de règles stables, cohérentes et harmonisées à l’échelle régionale, notamment sur le KYC, la cybersécurité et la reconnaissance mutuelle des cadres de conformité. En filigrane, l’industrie appelle les régulateurs à réduire les frictions entre juridictions pour permettre aux innovations de circuler plus vite et aux investissements de se déployer plus sereinement.
Dans l’espace UEMOA, les limites d’une co-régulation inachevée
Mais c’est surtout dans l’espace UEMOA que les échanges ont fait apparaître les plus fortes tensions institutionnelles. Plusieurs délégations, notamment du Sénégal, du Togo, du Bénin et de la Côte d’Ivoire, ont regretté la difficulté de construire une co-régulation efficace lorsque l’autorité monétaire compétente est communautaire et non nationale.
Un intervenant du Sénégal a résumé l’enjeu en affirmant qu’« aucune autorité ne peut fonctionner en vase clos », avant d’appeler à une approche communautaire impliquant pleinement la BCEAO. Michel Yaovi Galley, directeur général de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes du Togo, a abondé dans le même sens, estimant que les innovations, notamment en matière d’interopérabilité, sont freinées par l’absence d’un cadre de travail réellement partagé avec l’institution monétaire commune.
Le Bénin a toutefois apporté une note plus opérationnelle en partageant une expérience jugée prometteuse : l’interconnexion des plateformes d’émetteurs de monnaie électronique, permettant à un usager, avec un simple numéro, d’ouvrir un compte chez plusieurs émetteurs, sans être captif d’un seul opérateur. Cette avancée est présentée comme un premier pas vers l’interopérabilité. Sur la gestion des plaintes, le constat est tout aussi instructif : dans les faits, a expliqué le représentant béninois, le premier réflexe du consommateur reste de s’adresser au régulateur télécom, même lorsque le litige concerne un service financier.
Vers une feuille de route commune à l’échelle régionale
La voix des consommateurs a justement occupé une place importante dans la discussion. Leur représentant, Emmanuel Sogdadji du Togo, a rappelé que la mission première de tout régulateur est de protéger les usagers, mais a pointé les failles encore nombreuses : frais jugés excessifs, lenteur du traitement des plaintes, flou sur la frontière de compétence entre régulateurs sectoriels et banques centrales. Son diagnostic a été sans détour : « le principal obstacle, c’est la fragmentation réglementaire ». Pour les représentants des consommateurs, tant que les responsabilités resteront diffuses, les plaintes continueront de s’enliser et la défiance vis-à-vis des services financiers numériques perdurera.
Au terme de la table ronde, un consensus s’est dégagé : les défis sont multiples — fragmentation réglementaire, interopérabilité incomplète, cybersécurité, traitement des réclamations, confiance des usagers — mais ils appellent une réponse multi-acteurs. « Il faut que tous les acteurs concernés se parlent, afin qu’on puisse tracer une feuille de route », a résumé un participant. La principale recommandation formulée en clôture est donc la mise en œuvre d’une collaboration institutionnelle renforcée, à l’échelle nationale comme régionale, avec une demande forte d’engagement plus structuré des banques centrales dans les cadres de concertation pilotés par les régulateurs télécoms.
Une nouvelle table-ronde a été consacrée au renforcement de la collaboration public–privé pour le financement durable des infrastructures haut débit et de la connectivité numérique.

