Jean-Louis Portella : “face à la Covid-19, l’Afrique doit s’affranchir du complexe de Jonas”

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La Covid-19 a démontré la capacité des Africains à faire face à une pandémie. Au-delà de la pandémie et de ses conséquences, c’est tout le continent qui doit réaffirmer avec force ses convictions face au reste du monde afin que l’Afrique soit valorisée à la hauteur des cerveaux qui la composent. Entretien.


Jean-Louis Portella, vous avez fondé Vizeum Consulting. Et, récemment, vous avez publié une étude sur la bonne gestion et la marge de progression des pays africains face à la Covid-19. Pouvez-vous nous en dire davantage?

Vizeum Management Consulting est un cabinet de management installé à Brazzaville qui s’intéresse aux problématiques d’intérêt économique et social du continent africain, parmi lesquelles la santé publique. Après 6 mois de Covid, il nous a semblé intéressant non seulement de faire un focus sur les stratégies adoptées et les résultats obtenus par les pays africains mais aussi d’affirmer et d’infirmer certaines hypothèses lues un peu partout. Nous avons associé le professeur Francine Ntoumi qui est une référence dans le domaine des maladies infectieuses.

Votre une étude montre au passage la résilience de l’Afrique. Sur quels éléments vous êtes-vous basé ?

Nous avons utilisé des méthodes analytiques basées sur les statistiques existantes que nous avons retravaillées ainsi que sur des analyses documentaires notamment scientifiques. La collecte a été fastidieuse car les données existantes ne sont homogènes ni dans le temps au sein d’un pays ni dans l’espace africain. Il est par exemple difficile de connaître l’âge des cas sévères dans plusieurs pays. Un important travail a été mené avec l’ensemble de nos correspondants sur le continent pour recueillir les documents tels que les plans de riposte ou des statistiques non publiées.  Enfin, nous avons aussi analysé ce qui se fait ailleurs notamment en termes de modélisation épidémiologique.

Quel est le regard que vous portez sur les résultats de la Covid-19 en Afrique ? Et quels sont les enseignements qu’on peut tirer ?

Les résultats du continent sont très encourageants même si celà peut paraitre déplacé de parler ainsi lorsqu’on évoque des milliers de morts. L’Afrique est la deuxième région du monde (après le Pacifique Ouest) la moins impactée en termes de décès par habitant avec vingt fois moins de victimes qu’en Amérique et 13 fois moins qu’en Europe. Sur la base des statistiques obtenues, l’âge médian des cas positifs se situe autour de 40 ans et celui des décès autour d’un peu plus de 60 ans. En revanche, la prise en charge hospitalière des cas sévères est très en deçà des standards de l’Europe, ce qui se traduit par un taux de mortalité beaucoup plus élevé des plus de 60 ans en Afrique.

Concernant certaines hypothèses évoquées sur l’Afrique, nous pouvons dire par exemple que la jeunesse de la population africaine, contrairement à ce qu’on pense, n’expliquerait pas plus de 10% de l’écart observé entre les pays africains et les pays du monde les plus touchés. Il y a donc d’autres raisons plus importantes.  Et si on regarde le nombre de décès par habitant, sept pays de l’Afrique de l’Est occupent les meilleures places.

La Covid-19 a aussi montré que le reste de la planète et les Africains eux-mêmes doivent changer d’angle d’analyse. Il faut se poser la question à savoir “comment l’Afrique a bien géré la crise et non pas par quel heureux hasard l’Afrique est moins touchée que les autres continents”. C’est pour cela que nous militons pour une meilleure explication des résultats par le prisme du poids des facteurs naturels ou hérités tels qu’une probable immunité croisée ou la jeunesse de la population et des facteurs plus volontaristes liés aux politiques mises en place par les Etats africains qui, en dehors peut être de la prise en charge hospitalière, ont globalement été assez bonnes.

Et sur les plans de riposte, quelles analyses tirez-vous ? Et quels sont les axes d’amélioration ?

Nous avons analysé 16 plans de riposte nationaux par le prisme de 9 critères. Il se dégage que ceux-ci manquent souvent de singularité et d’approche stratégique. Beaucoup de pays se sont contentés d’essayer de satisfaire aux piliers de l’OMS Afrique, ce qui est très important mais pas suffisant même lorsqu’on se retrouve en situation d’urgence et d’incertitudes. Il y a malgré tout de très bons exemples qui viennent confirmer la pertinence des 9 critères que nous avons utilisés. Par exemple, le Sénégal, le Burkina Faso et le Nigeria qui ont bien intégré un modèle épidémiologique dans leurs plans ou encore la Côte d’Ivoire, l’Algérie et le Sénégal qui ont bien expliqué les mesures de restriction collective attendues en fonction de l’évolution de l’épidémie.

Concernant les axes d’améliorations, on peut citer par exemple un meilleur arbitrage à faire entre les choix sanitaires et l’impact économique et social. Ensuite, il faut modéliser nos modèles de gestion sur le terrain de la Covid-19 et mieux expliquer les résultats auprès de la population.Il faut que nos administrations publiques soient beaucoup plus agiles. Il faut impliquer et donner des moyens financiers aux scientifiques africains. Dans beaucoup de pays africains, on perçoit difficilement la valeur ajoutée des comités scientifiques qui ont été mis en place souvent par mimétisme et qui le plus souvent sont des task force politiques. Il faut aussi intégrer les chercheurs africains à la recherche africaine et mondiale notamment pour les essais cliniques sur le prochain vaccin.Sur le plan économique, l’Afrique a une opportunité majeure de changer certains paradigmes en saisissant l’opportunité qui lui est offerte en étant le continent le moins touché. C’est l’occasion de tirer la demande privée intérieure et de se repositionner dès maintenant dans la chaine de valeur mondiale.

Dans le monde entier, la Covid-19 a illustré la difficulté politique d’être en phase avec leur population. Les mesures de distanciation sociale sont parfois difficiles à respecter. Quel est votre avis sur ce sujet ?

Vous avez raison, les populations partout dans le monde n’hésitent plus à remettre en cause les décisions prises par leurs gouvernants notamment parce qu’elles ont accès à ce qui se passe ailleurs. Et l’Afrique n’échappe pas à cette tendance de fond mais globalement des mesures telles que le port du masque ont été plus vite acceptées qu’ailleurs dans le monde grâce surtout aux systèmes de santé communautaire. Mais des dérapages auraient pu être évités.

Néanmoins, certains pays indiquent la voie à suivre comme les Seychelles et le Rwanda qui sont reconnus pour leur modèle de gouvernance publique et où les décisions gouvernementales ont rencontré l’adhésion des sociétés civiles. La confiance envers les gouvernants est essentielle. Il en va de même pour les subventions promises aux entreprises et aux ménages pour lesquelles des doutes sur l’allocation subsistent dans nombre de pays. Il faut que les exécutifs montrent une totale transparence mais aussi que la réputation des cabinets d’audit choisis soit sans faille.

Quelles caractéristiques communes portent les pays qui ont lutté efficacement contre la Covid-19 ?

Comme précisé au début, les résultats sont globalement bons mais, bien entendu, sur les 54 pays il y a des meilleurs et des moins bons. Le cabinet Vizeum a établi un classement des pays africains en fonction du taux de décès et de l’impact des stratégies collectives de restriction sur l’économie et le social. Globalement, les pays d’Afrique de l’Est obtiennent de meilleurs scores mais des pays tels que la RDC, le Bénin ou le Togo se distinguent aussi grâce à des modèles de gestion innovants et performants.  Aussi, les pays qui n’ont pas suivi le choix de la panique de confiner la population ont obtenu de bien meilleurs résultats que ceux qui ont confiné. Globalement ce qu’il faut retenir, c’est la discipline dans l’application des stratégies choisies et l’agilité des Etats dans les prises de décision qui semblent prépondérantes.

Dans votre rapport, vous demandez aux pays africains de s’affranchir du complexe de Jonas. De quoi s’agit-il ?

En effet, le complexe de Jonas d’Abraham Maslow qui exprime la peur de sa propre grandeur nous semble indiqué pour l’Afrique. L’Afrique a peur d’annoncer et d’expliquer ses propres résultats comme si ceux-ci étaient illégitimes aux yeux du monde. On n’a pas entendu beaucoup de pays africains lorsque le scénario du pire était annoncé malgré les bons résultats.

Trouvez-vous normal qu’après six mois d’épidémie, ce soit toujours l’Asie qui soit cité comme modèle de lutte alors que l’Afrique a de meilleurs résultats ?

Les pays africains ont peur que le reste du monde dise que ce sont les facteurs naturels qui expliquent leurs bons résultats et non la performance de leur politique de santé publique, ce qui nous semble très réducteur des efforts fournis par nos pays. Ne nous laissons pas raconter notre propre histoire. Le rapport du Cabinet VIZEUM montre que l’Afrique a des modèles de prévention des maladies infectieuses bien plus performants que beaucoup de pays occidentaux. Nous encourageons les pays africains à mieux communiquer sur leur modèle de lutte contre le Covid-19 et sur les résultats obtenus. C’est la voie pour s’affranchir du Complexe de Jonas et pour mieux affronter les incertitudes liées au Covid-19.

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