Lorsque les échanges commerciaux sous le régime de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) ont officiellement débuté en janvier 2021, l’ambition était considérable : créer progressivement un vaste marché continental et stimuler des échanges intra-africains encore relativement limités.
Cinq ans plus tard, la ZLECAf a franchi plusieurs étapes importantes. Mais entre l’ambition politique, la mise en place du cadre réglementaire et la réalité quotidienne des entreprises, le chemin vers un véritable marché africain intégré reste encore long.
De l’ambition aux premières réalisations
La ZLECAf constitue l’un des projets économiques les plus ambitieux engagés sur le continent. Son objectif dépasse la simple réduction des droits de douane : il s’agit, à terme, de faciliter la circulation des biens et des services, de développer les chaînes de valeur régionales et de permettre aux entreprises africaines d’accéder plus facilement aux marchés du continent.
Depuis le lancement des échanges en 2021, des avancées importantes ont été réalisées sur le plan institutionnel. La quasi-totalité des pays africains ont signé l’accord et le nombre de ratifications a continué de progresser. Les négociations ont également avancé sur plusieurs composantes essentielles, notamment le commerce des marchandises et des services, les règles d’origine, l’investissement, la concurrence, la propriété intellectuelle et le commerce numérique.
Mais l’évolution la plus importante réside probablement dans le passage progressif des textes aux transactions commerciales. Les certificats d’origine délivrés dans le cadre de la ZLECAf permettent désormais aux produits remplissant les critères requis de bénéficier des préférences commerciales prévues par l’accord.
Le potentiel reste néanmoins considérable. Le commerce intra-africain ne représente encore qu’environ 15 à 20 % des échanges du continent. Pourtant, les échanges entre pays africains sont généralement plus diversifiés et davantage orientés vers les produits manufacturés et transformés. À l’inverse, les exportations africaines vers le reste du monde restent fortement dépendantes des matières premières et des produits de base.
Le développement du commerce intra-africain pourrait ainsi contribuer non seulement à accroître les échanges entre les pays du continent, mais également à favoriser l’émergence de chaînes de valeur régionales et une plus grande transformation locale.
Réduire les droits de douane ne suffira pas
Pour autant, la ZLECAf n’est pas encore synonyme de marché unique africain pleinement opérationnel.
La réduction progressive des droits de douane constitue une étape fondamentale, mais elle ne suffira pas, à elle seule, à développer significativement le commerce intra-africain.
Une entreprise peut bénéficier d’un tarif douanier préférentiel tout en continuant à rencontrer des difficultés importantes pour exporter vers un autre pays du continent.
Le coût du transport, la qualité des infrastructures, les délais aux frontières, la complexité de certaines procédures douanières, les différences de normes ou encore les barrières non tarifaires peuvent parfois peser autant, voire davantage, que les droits de douane eux-mêmes.
Selon la Banque mondiale, environ 60 % des coûts commerciaux estimés en Afrique sont liés à des contraintes situées à l’intérieur même des pays : inefficacités douanières, difficultés logistiques, restrictions de transport, fragmentation des normes, barrières dans les services ou encore insuffisance des infrastructures.
L’enjeu de la ZLECAf dépasse donc largement la seule libéralisation tarifaire. Après avoir créé le cadre du libre-échange, le défi est désormais de rendre le commerce entre pays africains réellement plus simple, plus rapide et moins coûteux.
Paiements et financement : l’autre défi de l’intégration
La circulation des marchandises ne constitue qu’une partie de l’équation. Pour commercer, les entreprises doivent également pouvoir payer et être payées facilement.
Or, les paiements transfrontaliers africains restent confrontés à plusieurs contraintes, notamment la multiplicité des monnaies, les coûts de conversion et, dans certains marchés, l’accès aux devises internationales.
Le développement du Pan-African Payment and Settlement System (PAPSS) cherche précisément à répondre à une partie de cette problématique en facilitant les paiements transfrontaliers en monnaies locales.
Le financement constitue un autre obstacle important. Selon la Banque africaine de développement, la demande non satisfaite en matière de financement du commerce en Afrique était encore estimée entre 74 et 92 milliards de dollars en 2024.
À cette difficulté s’ajoute celle de l’accès aux devises. Selon la même institution, 36 % des banques africaines interrogées ont cité le manque de liquidités en devises comme principal frein à la croissance de leurs activités de financement du commerce sur la période 2020-2024, contre 18 % sur la période 2015-2019.
Ces contraintes ont des répercussions très concrètes sur les entreprises. Une entreprise peut disposer d’un produit compétitif et trouver un client dans un autre pays africain, tout en rencontrant des difficultés pour financer la transaction, sécuriser son paiement ou obtenir les garanties nécessaires.
La réussite de la ZLECAf dépendra donc aussi de sa capacité à s’appuyer sur un écosystème efficace : transport et logistique, financement du commerce, paiements, assurance, digitalisation et accès à l’information.
Le véritable défi commence maintenant
Cinq ans après le début des échanges, le bilan de la ZLECAf doit donc être nuancé.
Le cadre institutionnel existe et sa mise en œuvre progresse. Mais transformer un continent composé de plus de cinquante économies en un véritable espace commercial intégré est nécessairement un projet de long terme.
La première étape de la ZLECAf a été celle des accords, des négociations et des règles. La prochaine devra être celle des entreprises et des flux.
Car le véritable succès de la ZLECAf ne se mesurera pas uniquement au nombre de pays participants ou à la baisse des droits de douane.
Il se mesurera surtout à quelque chose de beaucoup plus concret : la capacité d’une entreprise africaine à vendre à une autre entreprise africaine plus facilement, plus rapidement et à moindre coût qu’aujourd’hui.
Anass Faribi
Expert en commerce international et financement extérieur, banquier senior spécialisé dans le développement des activités à l’international
Fort de plus de dix ans d’expérience dans le secteur bancaire et dans le développement des activités internationales, Anass Faribi intervient sur les problématiques liées au commerce international, au financement des échanges et au développement des relations économiques transfrontalières, notamment sur les marchés africains et internationaux.
Sources et références
Banque mondiale (2026), Integrating Africa: From Threads to Hubs, août 2026.
Banque africaine de développement (2026), 2025 Trade Finance in Africa Report.
Union africaine, Accord portant création de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), adopté le 21 mars 2018.
Union africaine (2022), African Continental Free Trade Area – Rules of Origin Manual.
Pan-African Payment and Settlement System (PAPSS), documentation institutionnelle relative au système panafricain de paiement et de règlement.

