En marge du Carbon Markets Africa Summit 2026 (CMAS 2026) tenu du 13 au 15 octobre 2026 à Kigali, Moussa Camara, spécialiste du suivi-évaluation du Projet de Restauration des Terres Dégradées au Mali (PRTD-Mali), détaille pour Financial Afrik les avancées et les ambitions de cette initiative étatique entièrement financée par la Banque mondiale, à hauteur de 90 milliards de FCFA (environ 150 millions de dollars).
Moussa Camara, quels sont les résultats économiques et environnementaux du PRTD-Mali ?
De prime abord, permettez-moi de rappeler que les objectifs de développement du PRTD-Mali sont, entre autres, la restauration de 400 000 hectares de terres, la séquestration de 5 millions de tonnes de CO₂ et l’amélioration de l’accès aux opportunités de revenus de plus de 10 000 personnes. Vous comprenez alors que le premier résultat que nous recherchons, c’est que les terres restaurées deviennent plus productives et que les populations puissent en tirer des bénéfices durables.
En termes de réalisations par rapport à ces objectifs et indicateurs, à ce jour, le projet a restauré plus de 75 000 hectares par ses interventions de gestion durable des terres. À fin septembre 2026, la séquestration associée au projet était estimée à environ 1,53 million de tonnes de CO₂e. Le nombre de bénéficiaires directs est estimé à plus de 350 000 personnes.
Quel potentiel le PRTD-Mali identifie-t-il pour générer des crédits carbone à partir de la restauration des terres, de la régénération des paysages et de la protection des écosystèmes ?
Les activités du PRTD contribuent à réduire les émissions et à stocker du carbone, notamment grâce à la gestion durable des terres, à l’agroforesterie et à l’aménagement des paysages. Mais il est important de savoir que l’estimation climatique du projet n’est pas encore un volume de crédits carbone certifiés et vendables. Je parle de la séquestration de 1,53 million de tonnes de CO₂e.
Ce bilan carbone a été réalisé avec l’outil EX-ACT. Nous ne pouvons pas convertir directement ce chiffre en crédits commercialisables. Il faut d’abord confirmer les superficies et les données de terrain, établir les scénarios de référence, démontrer l’additionnalité et la permanence des résultats, puis appliquer une méthodologie reconnue et faire vérifier les résultats.
Quelles sont les prochaines étapes pour transformer ce potentiel en revenus effectifs ?
Au PRTD, nous avons établi deux notes conceptuelles de projets pilotes : l’une porte sur la gestion durable des terres, l’autre sur l’aménagement et la gestion des paysages. La prochaine étape consiste à travailler avec les développeurs de projets carbone afin d’approfondir leur préparation, notamment les études de faisabilité et les documents de conception. Les volumes et le calendrier ne pourront être précisés qu’après ces travaux, la validation et la vérification. Pour les transferts internationaux relevant de l’article 6, les autorisations nationales et les règles de comptabilisation applicables devront aussi être respectées.
« Nous cherchons des partenaires techniques et financiers, des développeurs, des organismes de certification, des investisseurs et des acheteurs intéressés par des projets de restauration des terres. »
Vous participez au CMAS 2026 de Kigali, où investisseurs, acheteurs de crédits carbone et développeurs de projets recherchent des opportunités crédibles. Quels partenariats financiers le PRTD-Mali souhaite-t-il nouer à cette occasion ?
À Kigali, nous sommes venus présenter le travail engagé au Mali et échanger avec les acteurs qui peuvent nous aider à faire avancer des projets crédibles. Nous recherchons des partenaires techniques et financiers, des développeurs, des organismes de certification, des investisseurs et des acheteurs intéressés par des projets de restauration des terres.
Concrètement, un appui est nécessaire pour financer les études, préparer les documents de projet, organiser la validation et la vérification, puis accompagner la certification et la commercialisation. Des engagements d’achat à l’avance et un partage équilibré des risques peuvent également aider à sécuriser les investissements.
Quelles conditions techniques, réglementaires et financières doivent être réunies pour attirer des capitaux privés vers les projets de restauration au Mali ?
Pour attirer des capitaux privés, il faut pouvoir présenter des données solides, des périmètres clairement définis, des droits et responsabilités bien établis, des règles d’autorisation prévisibles et des garanties environnementales et sociales. Il faut aussi expliquer les coûts, les risques, les bénéfices attendus et les modalités de partage des revenus. Nos deux notes conceptuelles sont une première base de travail, mais elles doivent encore franchir les étapes techniques et réglementaires nécessaires. À ce stade, nous n’annonçons pas d’accord financier ou d’achat déjà conclu.
Les marchés carbone africains sont confrontés à des exigences croissantes de transparence, de mesure des réductions d’émissions et de certification. Comment le Mali compte-t-il garantir l’intégrité environnementale des crédits issus de ses projets, éviter les doubles comptages et assurer une juste répartition des revenus entre l’État, les investisseurs et les communautés locales ?
Pour nous, la confiance commence par la qualité des données. Il faut pouvoir démontrer où les activités sont réalisées, mesurer les résultats dans le temps et faire vérifier ces résultats de manière indépendante. Le Mali dispose d’un système national de mesure, de notification et de vérification (MRV), intégré à sa contribution déterminée au niveau national (CDN), ainsi que d’un registre national du carbone. Les textes et les procédures qui encadrent les projets et les autorisations continuent d’être consolidés.
Pour éviter le double comptage, chaque résultat transféré à l’international devra être suivi et comptabilisé conformément aux règles de l’article 6, y compris au moyen des ajustements correspondants lorsque ceux-ci s’appliquent. Cela permet de préserver la cohérence entre les transactions et les engagements climatiques du Mali.
La question du partage des revenus est tout aussi importante. Les communautés qui restaurent les terres et contribuent aux résultats doivent bénéficier de la valeur créée. Les modalités précises de partage doivent encore être finalisées ; elles devront être transparentes et discutées avec les parties concernées. Il serait donc prématuré d’annoncer aujourd’hui une clé de répartition définitive.
Au-delà des crédits carbone, la restauration des terres peut soutenir l’agriculture durable, l’agroforesterie, la création d’emplois et le développement des chaînes de valeur rurales. Quels modèles économiques le PRTD-Mali privilégie-t-il pour rendre ces activités rentables à long terme et permettre aux producteurs, aux PME locales et aux jeunes entrepreneurs d’en bénéficier ?
Le carbone peut apporter une source de financement, mais il ne doit pas être le seul moteur économique de la restauration. Nous voulons aussi que les activités soutenues puissent créer de la valeur localement et continuer à fonctionner dans la durée.
Le PRTD accompagne notamment l’agroforesterie, les produits forestiers non ligneux et la pêche communautaire. Dans ces filières, les alliances productives mettent en relation les producteurs, les transformateurs, les commerçants et les acheteurs. Elles s’appuient sur des plans d’affaires, un accompagnement technique et la recherche de débouchés. Au 16 octobre 2026, 94 alliances étaient conclues : 62 dans la pêche et 32 dans les produits forestiers non ligneux.
Nous voulons que le Mali prenne pleinement part à l’évolution des marchés carbone africains, en valorisant son capital naturel et en protégeant ses priorités de développement.
Ces modèles peuvent contribuer à améliorer les revenus et à créer des opportunités pour les femmes et les jeunes. Pour qu’ils soient viables, il faut aussi des produits de qualité, une bonne gestion des organisations, un accès au financement et des débouchés fiables. Et, bien sûr, les ressources naturelles qui soutiennent ces activités doivent être préservées.
À l’heure où les financements climatiques restent très recherchés par les pays africains, quelle place le PRTD-Mali entend-il occuper dans la future économie carbone du continent ?
Nous voulons que le Mali prenne pleinement part à l’évolution des marchés carbone africains, en valorisant son capital naturel et en protégeant ses priorités de développement. Pour moi, la réussite ne se résume pas au nombre de crédits émis. Elle se mesure aussi aux investissements mobilisés, aux résultats climatiques vérifiés, aux revenus et aux emplois créés, et aux bénéfices qui parviennent réellement aux communautés.
Quelles décisions, quels engagements financiers ou quels partenariats concrets espérez-vous voir émerger à l’issue du sommet de Kigali pour accélérer le passage de la restauration écologique à des investissements durables et mesurables ?
À la suite du sommet, nous souhaitons faire avancer trois chantiers : consolider le cadre national de gouvernance, préparer un portefeuille de projets crédibles et mobiliser des partenaires pour la validation, la certification et la commercialisation. Les deux projets pilotes constituent un point de départ, mais leur préparation doit être approfondie avant que nous puissions nous engager sur des volumes ou des recettes.
Nous espérons donc nouer des partenariats qui financent cette phase de préparation, qui s’intéressent à des achats à long terme et qui acceptent de partager les risques. C’est à cette condition que la restauration des paysages pourra attirer des investissements durables, avec des résultats mesurables et des retombées concrètes pour les populations.

