Professeur Abderrahmane Mebtoul
Professeur des universités, expert international, docteur d’État en management stratégique (1974)
Pour la première fois depuis l’indépendance du pays, le Parlement algérien a donné son feu vert, le 25 octobre 2026, à l’envoi d’un détachement de l’Armée nationale populaire (ANP) au Niger, dans le cadre de la coopération militaire bilatérale. Cette décision intervient dans un contexte marqué par la recomposition des équilibres géostratégiques au Sahel, où les enjeux sécuritaires et énergétiques sont étroitement liés.
Deux objectifs fondamentaux semblent guider ce rapprochement entre l’Algérie et le Niger : contribuer à la stabilisation de l’espace sahélien et sécuriser les infrastructures énergétiques stratégiques, dans un environnement régional caractérisé par la persistance des tensions et la multiplication des rivalités d’influence.
1. Le Sahel, un espace stratégique confronté à de multiples défis sécuritaires
L’espace sahélien, caractérisé par une grande diversité ethnique, notamment la présence des populations touarègues et d’importants flux migratoires intrarégionaux, s’étend sur une vaste zone géographique. Il couvre, entièrement ou partiellement, le Cap-Vert, le Sénégal, le sud de la Mauritanie, le Mali, l’extrême nord du Burkina Faso, le sud de l’Algérie, le Niger, le nord du Nigeria, le centre du Tchad, l’extrême nord du Cameroun, certaines régions du Soudan, notamment le Darfour et le Kordofan, ainsi que l’Érythrée. Dans une acception géographique élargie, certains y associent également les pays de la Corne de l’Afrique, notamment Djibouti, l’Éthiopie et la Somalie.
Cet espace, dont la superficie représente plus de cinq fois et demie celle de la France, dispose d’importantes ressources naturelles : or, pétrole, gaz, uranium, phosphates, cuivre et étain. Il possède également un potentiel agricole significatif, notamment dans la production de fonio et de gomme arabique, ainsi que des perspectives considérables dans les énergies renouvelables. À cela s’ajoutent d’importantes réserves d’eau souterraine et des ressources hydriques de surface, dont le lac Tchad et le fleuve Niger.
Cette richesse explique en partie les convoitises et les interférences étrangères, susceptibles d’alimenter les tensions et les conflits régionaux. Depuis l’effondrement du régime libyen, le Sahel est devenu un espace particulièrement vulnérable à l’expansion des mouvements terroristes et des réseaux criminels transnationaux, dont les activités reposent notamment sur les trafics d’armes et de stupéfiants.
Au cœur de cet ensemble, le Niger occupe une position géographique déterminante. Pays enclavé d’Afrique de l’Ouest, il couvre une superficie de 1 267 000 km² et compte environ 29 millions d’habitants. Sa croissance démographique, parmi les plus rapides au monde, accentue les défis liés à l’emploi, à l’accès aux services publics et au développement économique.
Le pays partage 5 697 kilomètres de frontières terrestres avec sept États : le Nigeria (1 497 km), le Tchad (1 175 km), l’Algérie (956 km), le Mali (821 km), le Burkina Faso (628 km), la Libye (354 km) et le Bénin (266 km).
Le Niger demeure confronté à une insécurité persistante, particulièrement dans la zone dite des trois frontières, à la jonction du Mali, du Burkina Faso et du Niger. La région de Tillabéri constitue l’un des principaux foyers de violence, où les attaques contre les populations civiles et les forces armées se multiplient.
C’est dans ce contexte qu’a été créée, le 16 septembre 2023, l’Alliance des États du Sahel (AES), réunissant le Niger, le Mali et le Burkina Faso. Initialement fondée sur le pacte de défense mutuelle du Liptako-Gourma, cette organisation a été officiellement érigée en confédération le 6 juillet 2024. Elle ambitionne de renforcer la coopération militaire, la sécurité collective et l’intégration économique entre les trois États.
Le paradoxe nigérien réside dans le contraste entre l’importance de ses ressources naturelles et la faiblesse relative de ses indicateurs de développement.
Selon les données de la Banque mondiale citées dans cette analyse, le produit intérieur brut du Niger serait estimé à environ 21,65 milliards de dollars en 2025, principalement porté par la production pétrolière, l’agriculture et l’élevage. Parallèlement, avec un indice de développement humain (IDH) de 0,419, le pays occupe le 188e rang sur 193, à égalité avec le Mali, et demeure classé dans la catégorie des pays à faible développement humain.
Pourtant, son sous-sol recèle des ressources considérables. L’uranium constitue l’une de ses principales richesses, notamment dans la région d’Arlit. Avec environ 336 000 tonnes de réserves récupérables, représentant entre 5 et 7 % des réserves mondiales selon les estimations avancées, le Niger figure parmi les principaux détenteurs de cette ressource stratégique.
Le potentiel pétrolier est également important. Les réserves prouvées sont estimées à environ 853 millions de barils, tandis que les ressources potentielles pourraient dépasser 9,5 milliards de barils, réparties entre plusieurs bassins sédimentaires, notamment ceux de Kafra et du bassin occidental. Les ressources gazières, encore largement sous-explorées, seraient évaluées provisoirement à 24 milliards de mètres cubes.
Le pays dispose également de gisements aurifères, exploités de manière industrielle et artisanale, principalement dans la région du Liptako, ainsi que de réserves de charbon à Anou-Araren, de phosphates, de fer et d’étain. Des indices prometteurs de lithium ont par ailleurs été identifiés.
Ces potentialités confèrent au Niger une importance économique et géostratégique qui dépasse largement son poids actuel dans les échanges régionaux et internationaux.
2. Les relations algéro-nigériennes : entre coopération économique et sécurisation des investissements énergétiques
Les relations économiques entre l’Algérie et le Niger demeurent relativement modestes au regard des ambitions affichées par les deux pays.
En 2025, le volume des échanges commerciaux bilatéraux s’est établi à 26,96 millions de dollars, contre 8 millions en 2020. Le Niger occupe ainsi le septième rang des partenaires commerciaux africains de l’Algérie. Ces montants restent néanmoins faibles comparativement au commerce extérieur global algérien, dont la valeur cumulée des importations et des exportations dépasse 100 milliards de dollars.
Lors du Forum d’affaires algéro-nigérien, les deux gouvernements ont souligné la nécessité de moderniser le cadre juridique de leur coopération, de conclure un accord commercial préférentiel et d’accélérer la réalisation des grandes infrastructures transfrontalières. Parmi les projets prioritaires figurent la route transsaharienne et le gazoduc transsaharien, appelés à renforcer l’intégration économique et énergétique régionale.
Le projet de gazoduc reliant le Nigeria à l’Algérie, via le Niger, constitue l’un des principaux enjeux de ce rapprochement.
D’une longueur totale prévue de 4 128 kilomètres, cette infrastructure devrait permettre le transport annuel de 33 milliards de mètres cubes de gaz naturel vers les marchés internationaux, notamment européens. Son coût est estimé entre 13 et 15 milliards de dollars.
Le tronçon nigérien, long d’environ 800 à 841 kilomètres, demeure à réaliser. Compte tenu des capacités financières limitées du Niger, l’Algérie a convenu, selon les éléments avancés dans cette analyse, de prendre en charge une part importante des risques financiers et des coûts de construction, avec l’implication de Sonatrach dans le financement et la réalisation du projet.
En contrepartie du transit du gaz sur son territoire, le Niger pourrait bénéficier de revenus annuels substantiels, évalués selon les hypothèses de débit à plusieurs dizaines, voire centaines de millions de dollars. Le pays pourrait également disposer d’une option de prélèvement de gaz destinée à alimenter son réseau électrique national.
À titre de comparaison, la Tunisie bénéficie de redevances liées au transit du gaz algérien vers l’Italie à travers le gazoduc Transmed. Celles-ci représenteraient entre 5,25 et 6 % des volumes transportés, pour des recettes annuelles estimées entre 400 et 600 millions de dollars.
Dans cette perspective, la stabilisation du Niger devient une condition essentielle à la viabilité économique et technique du gazoduc transsaharien. L’infrastructure doit en effet traverser des territoires exposés aux risques d’attaques terroristes, de sabotages et d’instabilité politique.
La dimension sécuritaire prend d’autant plus d’importance que le projet s’inscrit dans un environnement concurrentiel marqué notamment par l’existence du projet de gazoduc Nigeria-Maroc, autre corridor potentiel d’exportation du gaz nigérian.
Au-delà du transit gazier, l’Algérie renforce sa présence dans l’exploration pétrolière au Niger, particulièrement dans le bloc de Kafra, situé au nord du pays. Sonatrach apporte également une assistance technique destinée à accompagner le développement et la sécurisation des infrastructures énergétiques nigériennes.
Cette coopération s’étend à d’autres domaines structurants : construction de centrales électriques, développement des liaisons en fibre optique, infrastructures sanitaires et projets de connectivité. L’objectif consiste à inscrire durablement le Niger dans un espace de coopération économique et de stabilité régionale.
Toutefois, les préoccupations sécuritaires de l’Algérie dépassent le territoire nigérien proprement dit. Elles s’inscrivent dans une vision plus large de protection des installations pétrolières et gazières situées dans le sud et le sud-est du pays, à proximité des frontières avec la Libye et le Niger.
L’instabilité persistante en Libye, conjuguée aux risques d’infiltration de groupes armés, constitue une menace potentielle pour ces infrastructures. L’attaque terroriste du complexe gazier de Tiguentourine, le 16 janvier 2013, demeure à cet égard un précédent majeur.
L’enjeu est d’autant plus important que les hydrocarbures et leurs produits dérivés représentent, selon les données retenues dans cette contribution, environ 98 % des recettes algériennes en devises. La protection des installations énergétiques relève ainsi directement de la sécurité nationale.
Plusieurs sites stratégiques sont concernés.
Le champ gazier d’Alrar, situé dans la wilaya d’Illizi, constitue l’une des installations majeures du dispositif énergétique algérien. Il est géologiquement connecté au champ libyen d’El-Wafa, exploité par la National Oil Corporation (NOC) et Eni. Cet ensemble forme un important réservoir transfrontalier dont les réserves seraient estimées à environ 132 milliards de mètres cubes.
Le bassin d’Illizi Sud, développé dans le cadre d’un projet associant Sonatrach et Midad Energy, disposerait pour sa part d’environ 125 milliards de mètres cubes de gaz récupérables, auxquels s’ajoutent des hydrocarbures liquides. Le projet prévoit une production annuelle de l’ordre de 3 milliards de mètres cubes.
Le complexe gazier de Tiguentourine, à In Amenas, constitue un autre actif stratégique. Sa capacité nominale de production avoisine 9 milliards de mètres cubes par an, représentant environ 12 % de la production gazière algérienne et près de 18 % des exportations. Exploité conjointement par Sonatrach, Eni et Equinor, il joue un rôle essentiel dans l’approvisionnement des marchés européens.
Le périmètre de Timissit, situé dans le bassin de Ghadamès, présente également un intérêt majeur. Ce bassin géologique, d’une superficie estimée à 390 000 km², s’étend sur la Libye, l’Algérie et la Tunisie, sa plus grande partie se trouvant en territoire libyen.
Timissit fait l’objet d’activités d’exploration et de développement dans le domaine des hydrocarbures. Les discussions engagées entre Sonatrach et Equinor, ainsi que les mémorandums d’entente conclus, visent notamment à approfondir leur coopération au-delà de 2027 sur plusieurs actifs stratégiques, dont In Salah, In Amenas et Timissit.
L’ensemble de ces projets démontre que la sécurisation de l’espace sahélien ne répond pas uniquement à des préoccupations militaires. Elle constitue également une condition indispensable à la préservation des investissements, à la continuité de la production et à la fiabilité des exportations énergétiques algériennes.
3. Quel avenir pour le rapprochement stratégique entre l’Algérie et le Niger ?
Le rapprochement entre l’Algérie et le Niger intervient dans un contexte de rivalités croissantes entre puissances régionales et internationales pour l’accès aux ressources naturelles, le contrôle des corridors énergétiques et l’influence politique en Afrique sahélienne.
Pour l’Algérie, le Niger, tout comme la Libye, constitue une profondeur stratégique dont la stabilité conditionne en partie sa propre sécurité.
Cette perception explique l’adaptation progressive de sa politique de défense aux nouvelles réalités géopolitiques. Entre 2027 et 2040, l’espace sahélien pourrait connaître d’importantes reconfigurations politiques, économiques et sécuritaires, sous l’effet conjugué des transitions institutionnelles, des mutations énergétiques et de la recomposition des alliances internationales.
La décision parlementaire autorisant l’envoi d’un détachement de l’ANP au Niger s’inscrit dans cette logique d’anticipation et d’adaptation aux risques régionaux.
L’Algérie partage de longues frontières avec plusieurs États directement concernés par ces évolutions : 982 kilomètres avec la Libye, 1 329 kilomètres avec le Mali, 461 kilomètres avec la Mauritanie, environ 950 kilomètres avec le Niger et 1 010 kilomètres avec la Tunisie.
Cette configuration géographique rend sa sécurité étroitement dépendante de celle de son voisinage immédiat.
Dans une contribution collective publiée sous ma direction en décembre 2011 par l’Institut français des relations internationales (IFRI), intitulée « L’Afrique du Nord face aux enjeux géostratégiques », j’avais déjà souligné les risques associés à la déstabilisation du Sahel et insisté sur les interactions entre tensions géopolitiques, sécurité et développement économique.
Quinze ans plus tard, ces interrogations conservent toute leur pertinence, dans un environnement international marqué par la multiplication des conflits, des interventions militaires et des rivalités entre puissances, comme l’illustrent notamment les situations en Ukraine, en Libye et au Moyen-Orient.
Sur le plan juridique, l’article 91, alinéa 2, de la Constitution algérienne prévoit que le président de la République peut décider de l’envoi de l’armée à l’étranger après approbation à la majorité des deux tiers de chacune des chambres du Parlement.
L’article 31 dispose, pour sa part, que l’Algérie, tout en s’abstenant de recourir à la guerre, peut participer aux opérations de maintien de la paix dans le respect des chartes de l’Organisation des Nations unies, de l’Union africaine et de la Ligue arabe.
Ces dispositions permettent d’inscrire certaines interventions extérieures dans le cadre d’accords bilatéraux ou régionaux, sous réserve du respect des conditions constitutionnelles et des engagements internationaux du pays.
La coopération militaire avec le Niger apparaît ainsi comme l’un des instruments d’une politique plus large, associant prévention des menaces sécuritaires, protection des investissements stratégiques et renforcement des relations économiques.
Il convient néanmoins de rappeler que la réponse militaire, aussi nécessaire soit-elle face aux menaces terroristes, ne saurait constituer à elle seule une solution durable aux crises sahéliennes.
L’instabilité de la région trouve également ses racines dans la pauvreté, le chômage, les inégalités territoriales, l’insuffisance des infrastructures et les difficultés de gouvernance économique.
La valorisation des ressources naturelles, le développement des échanges commerciaux, l’investissement productif et l’amélioration des conditions de vie des populations doivent donc accompagner les dispositifs de sécurité.
En définitive, le rapprochement entre l’Algérie et le Niger repose sur une convergence d’intérêts sécuritaires, économiques et énergétiques. Pour Alger, contribuer à la stabilisation de son voisinage sahélien revient à protéger sa profondeur stratégique et ses infrastructures vitales. Pour Niamey, cette coopération représente une possibilité de renforcer ses capacités de défense et de valoriser ses ressources naturelles.
Mais au-delà des considérations militaires et énergétiques, une évidence demeure : la sécurité et le développement entretiennent une relation indissociable. Sans stabilité, les investissements ne peuvent prospérer durablement ; sans développement économique et progrès social, aucune stabilisation du Sahel ne pourra être véritablement pérenne.

