Suivre Le Grand Débat de Financial Afrik du 19 octobre 2026. Avec Rivo RATSIMANDRESY, Amadjiguene Ndoye et Adama Wade:
L’Afrique unie remplit les discours. L’Afrique concurrente dérange. On célèbre le continent lorsqu’il s’agit de dénoncer ses dépendances ; on retrouve les frontières lorsqu’il faut partager un marché, attribuer un contrat ou laisser un voisin prendre les commandes d’une entreprise. Entre la fraternité proclamée et les intérêts à défendre, le panafricanisme passe son examen de vérité.
La question est volontairement provocatrice : l’Africain aime-t-il l’Africain lorsque celui-ci devient son concurrent ? Elle ne suppose aucune psychologie commune à tout un continent. Elle interroge un comportement politique : cette facilité à invoquer l’unité tant qu’elle n’exige aucune concession.
De la raffinerie Dangote au Nigeria aux controverses autour de la Senelec au Congo-Brazzaville, en passant par le dossier Société Générale Cameroun, les situations diffèrent. Elles obligent pourtant à examiner la même frontière : celle qui sépare la défense de l’intérêt général de la protection des positions acquises.
Au Nigeria, les affrontements autour de la raffinerie Dangote ont porté notamment sur l’accès au brut local, les importations de carburants et les risques de monopole. En juillet 2024, le groupe accusait les compagnies pétrolières d’entraver son approvisionnement et contestait les pratiques du régulateur. Ses adversaires dénonçaient, eux, une volonté de domination du marché. Ce dossier relève d’abord d’une bataille économique intérieure, davantage que d’un rejet du voisin africain.
Il pose néanmoins une question centrale pour l’industrialisation du continent : comment soutenir un grand producteur africain sans lui signer un chèque en blanc ? Une raffinerie ne devient pas nuisible parce qu’elle bouscule les importateurs. Elle ne devient pas irréprochable parce que son propriétaire est africain. Le patriotisme économique doit pouvoir se mesurer à la production, aux prix, aux emplois et à la sécurité d’approvisionnement. Autrement, il risque de servir de drapeau aux intérêts des uns comme des autres.
Au Congo-Brazzaville, le cas Senelec place directement la coopération entre Africains à l’épreuve. Le contrat d’affermage signé le 13 février 2025 par sa filiale Socelec portait sur la distribution de l’électricité pendant dix ans. Sa mise en œuvre a été suspendue. En juin 2025, le Premier ministre congolais invoquait les réticences de l’opinion ainsi que 41 mesures préalables à régler. Les syndicats d’E2C avaient, de leur côté, exprimé des inquiétudes sur l’emploi et défendu les compétences de l’opérateur national.
Ces préoccupations méritent des réponses. Les consommateurs ont le droit de connaître le coût d’une réforme ; les salariés, ses conséquences ; les citoyens, les obligations du délégataire. Mais le débat doit porter sur le contrat et les performances attendues. Dès que l’origine du partenaire tient lieu d’argument, la coopération africaine devient une promesse révocable à la première contestation.
Au Cameroun, une précision s’impose : Société Générale Cameroun n’a finalement pas été cédée à Coris. Alors que le groupe burkinabè était pressenti pour reprendre la participation française, l’État camerounais a fait valoir son droit de préemption. Société Générale a annoncé en juillet 2025 un accord de cession de ses 58,08 % à l’État, portant la participation publique prévue à 83,68 %. La finalisation de la reprise a été rapportée en mai 2026.
Ce choix ne suffit pas à établir une hostilité envers les investisseurs africains. Il appelle en revanche une exigence de justification : quels bénéfices supplémentaires la prise de contrôle publique apporte-t-elle aux déposants, aux entreprises et aux contribuables ? La souveraineté bancaire doit se traduire par une meilleure allocation du crédit et une gouvernance plus solide. La nationalité de l’actionnaire ne constitue pas, à elle seule, un programme économique.
C’est ici que la ZLECAf rencontre sa difficulté politique. Son ambition est de construire un marché continental, de faciliter les échanges et les investissements. L’accord reconnaît également aux États le droit de poursuivre des objectifs légitimes de politique publique. L’intégration ne commande donc pas de renoncer à toute régulation. Elle exige des règles claires, prévisibles et mutuellement avantageuses.
On ne peut pas réclamer les marchés des autres et considérer le sien comme un sanctuaire. Une intégration dans laquelle chacun veut exporter sans accepter la concurrence chez lui se condamne à l’immobilisme. Le voisin doit pouvoir devenir fournisseur, investisseur, employeur et partenaire. Il doit aussi pouvoir gagner un marché sans que sa victoire soit automatiquement présentée comme une humiliation nationale.
La défense des intérêts nationaux reste légitime. Un gouvernement doit protéger les consommateurs, accompagner les salariés et empêcher les abus de puissance économique. Mais il doit expliquer qui bénéficie de ses protections, qui les finance et combien de temps elles dureront. Protéger une activité en construction peut relever d’une stratégie industrielle. Protéger indéfiniment une rente au nom du peuple relève d’une autre logique.
Le populisme prospère précisément dans cette confusion. Lorsque l’étranger devient l’explication commode du chômage, de la vie chère ou de la faillite d’un service public, les responsabilités de ceux qui gouvernent passent au second plan. Le voisin africain offre alors un coupable accessible. Le désigner coûte moins d’efforts que réformer une administration, démanteler un monopole ou rendre des comptes.
À l’inverse, le panafricanisme ne saurait devenir une immunité accordée aux entreprises africaines. Une banque, un industriel ou un concessionnaire doit répondre de ses engagements, quelle que soit son origine. Exiger la transparence d’un contrat n’est pas trahir l’Afrique. Refuser d’en examiner les conditions sous prétexte de fraternité serait une autre forme de complaisance.
Depuis Nkrumah jusqu’à Sankara, les références à l’unité et à l’émancipation nourrissent l’imaginaire politique continental. Mais leur invocation ne dispense personne d’agir. Le panafricanisme se jugera à la manière dont un entrepreneur est traité hors de son pays, dont un travailleur est protégé chez son voisin et dont un État respecte ses engagements lorsque la concurrence devient inconfortable.
Alors, l’Africain aime-t-il l’Africain ? La question décisive est peut-être plus exigeante : accepte-t-il de lui reconnaître des droits, des compétences et une place sur son marché, même lorsque ses intérêts sont en concurrence avec les siens ?
La fraternité devient crédible lorsqu’elle engage. Le reste tient dans un discours de sommet.

