« L’Afrique dispose déjà du talent, des capitaux et de l’esprit entrepreneurial »
Vingt milliards de dollars d’engagements, cinq secteurs prioritaires, un objectif unique : l’emploi. Depuis avril 2025, Ethiopis Tafara dirige les opérations de l’IFC en Afrique avec une conviction : le continent ne manque ni de talents, ni de capitaux, ni d’entrepreneurs, mais d’articulation entre ces ressources. Alors que Luanda s’apprête à accueillir l’AFIS 2026, les 3 et 4 novembre en Angola, il explique comment Mission 300, le corridor de Lobito et le financement des PME peuvent convertir l’épargne institutionnelle africaine en investissements productifs — et la croissance en emplois durables pour des millions de jeunes. Entretien exclusif.
Propos recueillis par Nephthali Messanh LEDY
Vous avez pris vos fonctions de vice-président de l’IFC pour l’Afrique en avril 2025, à la tête d’un portefeuille d’engagements d’environ 20 milliards de dollars. Quelles sont aujourd’hui vos trois priorités pour la région, et en quoi votre approche a-t-elle évolué depuis votre prise de fonction ?
L’emploi est au cœur de nos priorités stratégiques. Au cours de la prochaine décennie, des centaines de millions de jeunes Africains entreront sur le marché du travail. Le continent regorge de brillants entrepreneurs, d’idées et d’ambition. Le défi consiste à créer les conditions nécessaires pour transformer cette énergie en entreprises qui grandissent, investissent et créent de la valeur et des emplois bien rémunérés.
Depuis ma prise de fonction, j’ai passé beaucoup de temps sur le terrain, à écouter et à observer. Que ce soit dans une usine qui lance une nouvelle ligne de production, dans une exploitation agricole qui cherche à transformer davantage localement, ou encore dans une entreprise technologique qui veut changer d’échelle, j’entends souvent la même chose : l’envie d’avancer est là, mais elle se heurte à des contraintes de financement, de réglementation, d’accès aux marchés ou à l’énergie, notamment.
C’est précisément face à ces défis que le Groupe de la Banque mondiale concentre ses efforts. Notre approche repose sur trois priorités : renforcer le capital humain et les infrastructures de base, améliorer l’environnement des affaires et mobiliser davantage de capitaux privés. L’accès à l’électricité en est un bon exemple. Avec l’initiative Mission 300, que nous menons en partenariat avec la Banque africaine de développement (BAD), nous ambitionnons de connecter 300 millions d’Africains à l’électricité d’ici 2030. Cette ambition prend déjà forme : depuis le lancement de l’initiative, environ 72 millions d’Africains ont accès à l’électricité grâce aux efforts conjoints de la Banque mondiale, de la BAD et d’autres partenaires. Derrière les chiffres, il y a des centres de santé qui fonctionnent de manière plus fiable et des entrepreneurs qui peuvent développer leur activité et investir.
L’IFC joue un rôle central dans cet effort. Nous sommes la plus grande institution de développement au monde consacrée au secteur privé. En Afrique, notre portefeuille a franchi le seuil de 20 milliards de dollars, avec un potentiel de générer des millions d’emplois au cours de la durée de vie de ces engagements.
Nous concentrons nos efforts sur cinq secteurs à fort potentiel d’emplois : l’énergie et les infrastructures, l’agro-industrie, la santé, le tourisme et l’industrie manufacturière à valeur ajoutée. Dans chacun d’eux, notre objectif est le même : aider les entreprises africaines à croître et à créer davantage d’emplois.
L’Afrique dispose d’une épargne institutionnelle croissante : fonds de pension, assureurs, fonds souverains, etc. Qu’est-ce qui permettrait à ces capitaux africains de financer davantage la transformation du continent, et quel rôle l’IFC joue-t-elle pour structurer ces flux ?
Les fonds de pension africains gèrent d’importantes ressources. Nous avons aujourd’hui une véritable opportunité de mieux mobiliser cette épargne pour financer les infrastructures, accompagner les entreprises et créer davantage d’emplois sur le continent.
Pour y parvenir, il faut davantage d’opportunités d’investissement, des marchés de capitaux plus profonds et des mécanismes permettant de mieux partager les risques.
C’est là que l’IFC peut jouer un rôle. Nous aidons à structurer des projets, à développer les marchés de capitaux et à mobiliser des investisseurs autour d’opportunités capables de générer de la croissance et des emplois. Dans plusieurs pays, nous travaillons également avec les pouvoirs publics pour renforcer les cadres réglementaires et développer les marchés obligataires locaux, afin que l’épargne africaine puisse davantage financer les infrastructures, les entreprises et l’innovation.
L’AFIS est particulièrement important à cet égard. Il réunit investisseurs institutionnels, banques, fintechs, institutions de microfinance, assureurs, régulateurs et entrepreneurs autour d’un même enjeu : transformer davantage l’épargne africaine en investissements productifs, en croissance et en emplois.
L’AFIS 2026 se tiendra à Luanda, les 3 et 4 novembre. Comment jugez-vous la trajectoire économique de l’Angola ? Le pays illustre-t-il le potentiel, ou les limites, d’une diversification hors pétrole portée par le secteur privé ?
L’Angola se trouve à un tournant important de sa transformation économique. Le pays a engagé des réformes ambitieuses et cherche à diversifier ses moteurs de croissance au-delà du pétrole. Cette transition est essentielle pour bâtir une économie plus résiliente, créer davantage d’emplois et offrir de nouvelles perspectives au secteur privé.
Je me réjouis de l’attention portée à la logistique, à l’agriculture, aux services financiers et à l’intégration régionale. La diversification devient concrète lorsqu’une PME trouve de nouveaux débouchés, lorsqu’un producteur agricole rejoint une chaîne de valeur régionale ou lorsqu’une entreprise obtient plus facilement le financement dont elle a besoin pour investir.
C’est dans cet esprit que s’inscrit la récente ligne de financement du commerce accordée par l’IFC à la Banco de Fomento Angola (BFA) en mars 2026, dans le cadre du Global Trade Finance Program (GTFP). Cette opération va au-delà d’un simple financement bancaire. Elle aidera les entreprises angolaises, y compris les PME, à accéder plus facilement au financement du commerce et à financer leurs importations de biens essentiels, notamment des produits alimentaires. Dans un contexte où l’accès au financement du commerce demeure un défi pour de nombreuses entreprises africaines, ce type de financement contribue à fluidifier les échanges, à soutenir la croissance du secteur privé et à stimuler la création d’emplois.
L’Angola possède également un avantage stratégique majeur : sa position géographique. Avec des initiatives comme le corridor de Lobito et les investissements qui l’accompagnent, le pays peut devenir un carrefour important entre les marchés d’Afrique australe, d’Afrique centrale et le reste du monde. Le corridor est bien plus qu’une simple infrastructure de transport. Il peut servir de catalyseur au développement de nouvelles activités économiques, attirer des investissements privés, renforcer les chaînes de valeur régionales et faire de l’Angola une plateforme logistique et commerciale de premier plan sur le continent.
Lorsque l’on associe des infrastructures stratégiques comme le corridor de Lobito à un meilleur accès au financement pour les entreprises, y compris celles des secteurs agricole et touristique, les conditions sont réunies pour accélérer l’investissement privé, soutenir l’entrepreneuriat local et transformer la diversification économique en résultats tangibles pour les Angolais.
Le Groupe de la Banque mondiale accompagne le corridor de Lobito, l’IFC s’attachant précisément à transformer ce corridor de transport en corridor économique porté par le secteur privé. Pourquoi ce projet fait-il figure de modèle, et à quelles conditions pourrait-il être répliqué ailleurs sur le continent ?
Le corridor de Lobito est important précisément parce qu’il dépasse la seule question du transport. Trop souvent, nous regardons une ligne ferroviaire, un port ou une route comme une fin en soi. En réalité, les infrastructures n’ont de valeur que lorsqu’elles permettent aux entreprises d’investir, de produire davantage et de créer des emplois.
Lorsqu’un agriculteur du Haut-Katanga peut acheminer sa production vers les marchés internationaux plus rapidement et à moindre coût, lorsqu’une entreprise manufacturière trouve un accès plus compétitif aux ports, ou lorsqu’un entrepreneur décide d’implanter une nouvelle activité le long du corridor parce qu’il y voit des débouchés commerciaux réels, l’infrastructure se transforme en moteur de croissance. C’est à ce moment-là qu’elle commence à créer des emplois.
C’est aussi l’esprit de notre initiative pour les champions locaux (Local Champions Initiative). Les grands corridors économiques ont le plus d’impact lorsque les entreprises africaines en sont les principales bénéficiaires. Partout sur le continent, nous voyons émerger des entrepreneurs et des entreprises capables d’investir, d’innover et d’étendre leurs activités au-delà de leurs frontières. Notre objectif est de leur donner accès au financement, aux marchés et aux partenariats nécessaires pour qu’elles deviennent les moteurs de la prochaine génération de croissance africaine.
À mes yeux, la véritable mesure du succès de Lobito ne sera ni le nombre de kilomètres de voies ferrées ni le volume de marchandises transportées. Ce seront les nouvelles usines qui s’implantent, les PME qui grandissent, les agriculteurs qui accèdent à de nouveaux marchés et les emplois créés tout au long du corridor. C’est ce qui fera de Lobito un modèle pour le reste du continent.
Les PME représentent l’essentiel des emplois en Afrique mais restent structurellement sous-financées. Quels sont les outils les plus efficaces de l’IFC pour combler ce déficit, y compris pour les entreprises dirigées par des femmes ?
Les PME sont le moteur de l’économie africaine. Elles créent la majorité des emplois, mais restent souvent confrontées à un accès limité au financement : deux tiers des PME en Afrique n’ont pas accès au financement dont elles ont pourtant besoin.
L’un des outils les plus efficaces dont nous disposons consiste à travailler avec les banques commerciales locales au moyen de mécanismes de partage des risques et de lignes de financement dédiées. Cela permet aux institutions financières de prêter davantage aux petites entreprises.
Au Togo, par exemple, un entrepreneur du textile a pu faire évoluer une activité individuelle en une entreprise qui exporte désormais vers plusieurs pays voisins grâce à un financement soutenu par l’IFC. Derrière cette histoire se trouvent des emplois, des revenus supplémentaires et une entreprise capable de se projeter dans l’avenir.
Nous travaillons également à renforcer davantage le lien des PME avec les marchés. Dans l’agriculture, des initiatives comme AgriConnect visent à mettre en relation les producteurs, les transformateurs, les acheteurs et les institutions financières. Très souvent, les entrepreneurs nous disent qu’ils cherchent à la fois des débouchés commerciaux et des financements. Les deux vont de pair.
Pour les entreprises dirigées par des femmes, nous combinons le financement, l’accompagnement technique et des partenariats avec les institutions financières afin d’élargir l’accès au crédit et aux opportunités de croissance.
Quel message comptez-vous porter aux dirigeants financiers réunis à Luanda, et quels résultats concrets attendez-vous de l’AFIS 2026 pour l’IFC et ses partenaires ?
Mon message sera simple : l’Afrique dispose déjà du talent, des capitaux et de l’esprit entrepreneurial nécessaires pour accélérer sa transformation. Le défi consiste à mieux articuler ces ressources.
J’aimerais que l’AFIS noue davantage de partenariats concrets autour de nos grandes priorités : financer les PME, développer les infrastructures énergétiques, renforcer les chaînes de valeur agricoles, soutenir les champions locaux et approfondir les marchés financiers.
Si, à la sortie de l’AFIS, davantage de fonds de pension investissent dans l’économie réelle, les banques financent les PME et les entreprises africaines trouvent les capitaux nécessaires pour se développer, alors nous aurons accompli quelque chose d’essentiel : transformer l’épargne en investissements, les investissements en entreprises plus fortes et les entreprises plus fortes en emplois. C’est le résultat qui compte.

