Par le Pr Abderrahmane Mebtoul, professeur des universités, expert international, ancien directeur général des études économiques et ancien haut magistrat, premier conseiller à la Cour des comptes (1980-1983), docteur d’État en sciences économiques (1974) et expert-comptable diplômé de l’Institut supérieur de gestion de Lille (France).

Les maladies apparentes du corps social, qui reflètent les dysfonctionnements de l’économie, sont notamment l’inflation et le chômage. Actuellement, un débat sérieux s’impose en Algérie. Face à un salaire minimum garanti (SMIG) ne dépassant pas 24 000 dinars par mois en 2026, soit 185 dollars au taux de change officiel, montant devant toutefois être corrigé à la hausse pour tenir compte des transferts sociaux généralisés et non ciblés, estimés entre 12 % et 12,4 % du produit intérieur brut (PIB), évalué à 317 milliards de dollars, les prix des produits essentiels aux citoyens ont connu une hausse soudaine de 100 % à 200 %, voire davantage, entre septembre et début novembre 2026.
Cette situation provoque un profond malaise sur l’ensemble du territoire national et soulève, par conséquent, la question de la sécurité nationale.
1. Comprendre les mécanismes de formation des prix et le processus inflationniste
Il convient de distinguer, pour les produits non subventionnés, le prix hors taxes (HT) du prix toutes taxes comprises (TTC). Au prix de vente hors taxes déterminé s’applique la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), qui permet d’obtenir le prix final affiché au consommateur.
Le prix de vente se calcule à partir du coût de fabrication ou d’achat jusqu’au montant final payé par le client. Le coût de revient représente l’ensemble des dépenses nécessaires pour qu’un produit soit prêt à être commercialisé. Il comprend les charges directes, qui varient selon les quantités produites, notamment les matières premières, les emballages et la main-d’œuvre directe, ainsi que les charges indirectes, correspondant aux frais fixes partagés : loyers des ateliers ou magasins, électricité, assurances, marketing et frais administratifs.
À titre d’exemple, dans l’élevage avicole (poulets et œufs) et l’agriculture maraîchère, les coûts des aliments importés, des vaccins, des engrais et des semences ont considérablement augmenté, obligeant les producteurs à répercuter ces hausses afin de préserver leur rentabilité.
Il n’existe pas de sentiments dans la pratique des affaires. Pour être rentable et éviter de vendre à perte, l’entreprise ajoute une marge à son coût de revient. Cette marge peut être calculée de deux manières : soit par le taux de marge, calculé sur le coût de revient, soit par le taux de marque, calculé sur le prix de vente.
De même, l’agriculteur évoluant dans un environnement inflationniste répercute la hausse de ses charges sur le prix de ses produits afin d’assurer sa subsistance. Dès lors, les mesures administratives autoritaires qui prétendent fixer les prix sans tenir compte des fondamentaux économiques risquent de provoquer des pénuries et d’accentuer le processus inflationniste.
Comprendre l’inflation interne implique donc de la relier simultanément à l’inflation mondiale, aux équilibres macroéconomiques et macrosociaux nationaux ainsi qu’à la répartition des revenus entre les différentes couches sociales. Il faut également analyser l’évolution des salaires et des traitements afin de déterminer le pouvoir d’achat réel.
Il s’agit d’une problématique complexe, dans laquelle chaque gouvernement tente de concilier efficacité économique et nécessaire cohésion sociale.
Entre 2020 et 2026, de nombreux biens, notamment les pièces détachées et plusieurs autres produits, ont enregistré des augmentations de prix comprises entre 100 % et 200 %. Or, les besoins évoluent historiquement. À titre d’exemple, posséder un ordinateur et disposer d’une connexion Internet constituent désormais des besoins essentiels qui doivent être intégrés dans le calcul de l’indice des prix à la consommation.
2. Les quatre facteurs fondamentaux de l’inflation en Algérie
Pour l’Algérie, je recense quatre facteurs fondamentaux expliquant le processus inflationniste.
Le premier facteur est la pression démographique, conjuguée à la faiblesse de la production et de la productivité internes ainsi qu’à l’insuffisante proportionnalité entre les dépenses publiques et leurs retombées économiques et sociales.
Cette situation accentue les difficultés de couverture des besoins dans tous les domaines : consommation, logement, emploi, etc. Voir à ce sujet l’étude réalisée pour la présidence de la République, sous la direction du Pr Abderrahmane Mebtoul, intitulée Pression démographique, inflation et évolution salariale, consacrée à la révision salariale, en quatre volumes totalisant 560 pages (2008).
Cette problématique implique de maintenir un taux de croissance économique supérieur au taux de croissance démographique afin d’atténuer le chômage.
Or, l’économie algérienne se caractérise par une désindustrialisation, alors que l’industrie constitue l’un des déterminants majeurs de la croissance nationale.
Selon les données officielles reprises par l’APS, la part de l’industrie dans le PIB suit une tendance décroissante entre 1965 et 2023. Elle représentait près de 13 % du PIB entre 1965 et 1977, 11 % entre 1985 et 1999, puis 6,6 %, avant de passer sous la barre des 6 % à la fin de 2025.
Selon le Premier ministère, l’assainissement des entreprises publiques a coûté au Trésor public environ 250 milliards de dollars au cours des trente années précédant la fin de 2020. Plus de 90 % de ces entreprises seraient revenues à leur situation initiale. Les opérations d’assainissement se sont poursuivies entre 2021 et 2025, faute d’une maîtrise suffisante de la gestion des projets.
Malgré des dépenses considérables en devises entre 2000 et 2025, dépassant 1 100 milliards de dollars d’importations de biens et services, sans compter les dépenses en dinars, la croissance économique annuelle moyenne n’a été que de 2,5 % à 3 % sur cette période, alors qu’elle aurait dû, selon cette analyse, dépasser 9 % à 10 %. Il importe donc d’en déterminer les raisons.
Le deuxième facteur est l’accroissement du déficit budgétaire, qui peut contribuer à accélérer le processus inflationniste.
En Algérie, ce déficit a fortement fluctué selon les cycles des cours mondiaux des hydrocarbures et l’ampleur des politiques de dépenses publiques expansionnistes.
En 2025, le déficit budgétaire est estimé entre 10,5 % et 11,5 % du PIB, soit près de 61,7 milliards de dollars. Il aurait été atténué par des versements exceptionnels de dividendes d’entreprises publiques.
En 2026, l’écart budgétaire est évalué à environ 9 627 milliards de dinars, soit 70,6 milliards de dollars.
Pour 2027, l’Algérie prévoit des dépenses totales de 17 251 607 809 000 dinars, soit près de 132 milliards de dollars au taux de change officiel retenu.
Concernant les recettes, le projet de loi de finances (PLF) 2027 table sur 9 251 140 000 000 de dinars, soit environ 70,5 milliards de dollars.
Le déficit anticipé est présenté comme atteignant 8 631,5 milliards de dinars, soit 63,3 milliards de dollars, représentant entre 11,4 % et 16 % du PIB selon les modes de calcul et de consommation des crédits budgétaires.
Le troisième facteur, lié à la faiblesse de l’offre nationale, est l’inflation importée, accentuée par la dépendance extérieure de l’économie algérienne.
Cette dernière importe près de 85 % des biens d’équipement et des matières premières nécessaires aux entreprises, ainsi qu’une part importante des biens de consommation des ménages.
À cela s’ajoutent les surfacturations et les trafics transfrontaliers de marchandises subventionnées, qui se répercutent sur les prix finaux des biens et contribuent à l’accélération de l’inflation.
De nombreux produits non subventionnés tendent également à voir leurs prix s’aligner sur les cours du marché parallèle des devises, où l’écart avec le marché officiel dépasse 75 %.
Le 6 novembre 2026, l’euro était coté sur le marché parallèle à 274,50 dinars à l’achat et 276,50 dinars à la vente, certains cambistes affichant jusqu’à 277 dinars selon les quantités négociées. Sur le marché officiel, le taux de la Banque d’Algérie s’établissait à 152,08 dinars pour un euro.
Pour le dollar, les cotations sur le marché parallèle oscillaient entre 238 dinars à l’achat et 241 à 242 dinars à la vente, contre environ 135,93 dinars sur le marché officiel.
Ces écarts amplifient le processus inflationniste, notamment depuis l’instauration du programme prévisionnel d’importation (PPI).
À cela s’ajoute la dépréciation officielle du dinar, qui permet d’accroître mécaniquement les recettes fiscales exprimées en monnaie nationale.
Ce phénomène concerne aussi bien la fiscalité pétrolière, par la conversion en dinars des recettes d’exportation d’hydrocarbures, que la fiscalité ordinaire, à travers la taxation des importations libellées en dollars ou en euros et converties en dinars dépréciés.
Cette situation renchérit les produits importés, les équipements, les matières premières et les biens de consommation. Son impact est accentué par les droits de douane calculés sur la valeur des importations en dinars. En définitive, ces charges sont supportées par le consommateur, comme un impôt indirect, sauf lorsque l’entreprise parvient à les compenser par des gains de productivité.
Le quatrième facteur est la désorganisation des circuits de distribution, aggravée par l’insuffisance des capacités de stockage et l’importance de la sphère informelle.
Cette situation touche particulièrement les produits provenant du Sud, souvent périssables, dont les conditions de conservation et d’acheminement nécessitent des infrastructures adaptées.
Les restrictions aux importations, lorsqu’elles ne sont pas suffisamment ciblées, contribuent également aux dysfonctionnements des circuits d’approvisionnement.
La circulation fiduciaire représenterait plus de 33 % de la masse monétaire, traduisant un état de sous-bancarisation dans lequel de nombreux entrepreneurs, grossistes, ménages et intermédiaires privilégient les espèces.
Cette préférence pour le numéraire répond notamment à une recherche de moindre traçabilité et, dans certains cas, à une volonté d’échapper à l’impôt.
À titre de comparaison, dans les économies développées fortement bancarisées, la part de la circulation fiduciaire ne dépasserait généralement pas 4 % à 5 % de la masse monétaire globale.
Il convient de rappeler que les agents économiques, opérateurs comme ménages, répondent à des incitations économiques et recherchent la préservation de leurs intérêts. Le nationalisme et les sentiments ne sauraient, à eux seuls, gouverner la pratique des affaires.
Voir à ce sujet l’étude réalisée sous la direction du Pr Abderrahmane Mebtoul pour l’Institut français des relations internationales (IFRI), à Paris, intitulée Les enjeux stratégiques de la sphère informelle (2013), dont une synthèse actualisée a été reproduite dans la revue Stratégie de l’IMDEP, relevant du ministère de la Défense nationale, en octobre 2019.
3. Repenser le programme prévisionnel d’importation et privilégier les mécanismes économiques transparents
Tous les pays protègent leur production nationale, mais cette protection doit reposer sur des mécanismes économiques transparents.
La loi de l’offre et de la demande demeure déterminante dans la formation des prix. Cela ne signifie nullement la disparition de l’État régulateur stratégique dans une économie de marché concurrentielle, mais suppose de s’éloigner des situations de monopole, sources de surcoûts et d’inefficacité.
En Algérie, le programme prévisionnel d’importation (PPI), instauré en juillet 2025 par le ministère du Commerce, mérite d’être repensé pour plusieurs raisons.
Premièrement, le passage obligatoire par une plateforme numérique et l’exigence de validations administratives rigides ralentissent considérablement l’approvisionnement des entreprises.
Deuxièmement, le tissu économique algérien, composé à près de 89 % de commerçants et d’une très grande majorité de très petites, petites et moyennes entreprises (TPE/PME), ne dispose pas toujours de l’assise financière et des capacités techniques nécessaires pour surmonter la complexité des procédures de validation du PPI.
Troisièmement, les lourdeurs bureaucratiques et les restrictions aux importations, en l’absence d’un tissu industriel national capable d’assurer la substitution, provoquent des ruptures de stocks.
Quatrièmement, les blocages ou les retards liés aux quotas et à l’examen des PPI pénalisent les entreprises de production, privées d’équipements, de pièces de rechange ou de matières premières importées. De nombreuses usines fonctionnent alors au ralenti, ce qui dégrade leur compétitivité.
Ainsi, la contraction forcée de l’offre, face à une demande intérieure soutenue notamment par les salaires publics et les transferts sociaux, crée des tensions sur les prix.
Les restrictions aux importations peuvent, dans ces conditions, alimenter directement la hausse des coûts et accentuer le processus inflationniste.
Par ailleurs, ces mesures n’ont pas permis d’enrayer la diminution des réserves de change.
Selon le rapport du Fonds monétaire international (FMI) de septembre 2026, les réserves de change de l’Algérie seraient passées de 70,6 milliards de dollars en 2024 à 68,9 milliards de dollars en 2025. Les projections les situeraient à 46,5 milliards de dollars en 2026, puis à 41 milliards de dollars en 2027.
Ces restrictions n’auraient pas davantage permis de dynamiser les exportations hors hydrocarbures.
Selon les données officielles du gouvernement, celles-ci seraient passées de 6,9 milliards de dollars en 2022 à 5 milliards de dollars à la fin de 2026, dont 40 % à 45 % correspondraient à des produits dérivés des hydrocarbures.
Conclusion : seule une relance de la production peut durablement atténuer l’inflation
Les mesures administratives peuvent servir d’amortisseurs à court terme, mais elles risquent d’aggraver la situation à moyen terme en provoquant des pénuries et en favorisant l’extension de la sphère informelle.
Elles constituent donc de mauvais remèdes structurels lorsque l’inflation résulte d’une création monétaire excessive ou d’une rareté réelle des ressources.
Il importe de ne pas confondre les manifestations apparentes du mal qui ronge le corps social avec ses causes profondes.
Sans accroissement de la production et de la productivité, il sera impossible d’atténuer durablement le processus inflationniste. À court terme, le recours aux importations pourrait constituer une solution pour préserver le pouvoir d’achat des citoyens.
La réponse populiste consisterait à augmenter les salaires par un recours accru à l’endettement public et à la création monétaire.
Selon le FMI, la dette publique aurait atteint 52,1 % du PIB en 2025, avec des projections de 53,2 % en 2026 et de 60,4 % en 2027.
Cependant, en raison des rigidités structurelles de l’économie, une augmentation des revenus sans contreparties productives risquerait d’accentuer les tensions inflationnistes.
Les mesures conjoncturelles ne peuvent donc être que transitoires.
D’où l’urgence d’une planification stratégique visant une véritable relance économique, conditionnée par une volonté claire d’approfondir les réformes, d’instaurer une nouvelle gouvernance, de valoriser le savoir et de lutter contre le terrorisme bureaucratique qui étouffe les énergies créatrices.

