Près de 800 millions d’euros investis en moins d’un an : la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) affirme ses ambitions en Afrique subsaharienne. Dans cet entretien à Financial Afrik, Heike Harmgart, directrice générale pour la région, détaille les premiers investissements de l’institution basée à Londres et sa stratégie de soutien au secteur privé.
Par Szymon Jagiello
Qu’est-ce qui a incité la BERD à étendre ses activités en Afrique subsaharienne ?
Notre expansion en Afrique subsaharienne s’inscrit dans le prolongement de plus d’une décennie d’activité en Afrique du Nord, où nous investissons aujourd’hui environ 2 milliards d’euros par an. Cette expérience a démontré la pertinence de notre modèle, fondé sur le soutien au secteur privé et une forte présence locale. En accompagnant les entreprises égyptiennes, marocaines et tunisiennes dans leur développement sur le continent, nous avons pu mesurer le potentiel d’investissement en Afrique subsaharienne.
Comment ce constat s’est-il traduit concrètement ?
H. H. : Identifier ces opportunités n’était que le point de départ d’un long processus de réflexion et de concertation. Il fallait ensuite obtenir l’aval de nos pays actionnaires. En 2023, leurs ministres des Finances ont approuvé l’expansion de nos activités vers l’Afrique subsaharienne. Cette décision s’est depuis concrétisée par notre implantation dans cinq pays : le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Nigéria et le Sénégal. Nous y avons ouvert des bureaux et recruté plus de 100 professionnels qui connaissent les marchés et les réalités locales.
Comment évaluez-vous les progrès réalisés à ce jour dans la région, et quels investissements illustrent le mieux l’impact que vous souhaitez avoir ?
H. H. : En moins d’un an d’activité, nous avons déjà investi près de 800 millions d’euros dans ces cinq marchés. Nous voyons de nombreuses opportunités dans des secteurs variés, notamment au Kenya, au Nigéria voire au Bénin. Dans les télécommunications, par exemple, nous avons mis en place une enveloppe pouvant aller jusqu’à 270 millions d’euros en faveur d’AXIAN Telecom pour soutenir le déploiement des réseaux mobiles 4G/5G et de la fibre au Sénégal, ainsi que la modernisation et l’extension du réseau de fibre au Kenya. Au Sénégal, nous avons également investi dans un projet énergétique destiné à améliorer l’accès à l’électricité dans le nord du pays. Ces investissements illustrent notre volonté de nous implanter durablement en Afrique subsaharienne et de répondre à des besoins concrets.
Qu’est-ce qui distingue la BERD des autres institutions financières de développement déjà présentes sur le continent, comme la BEI ou la BAD ?
H. H. : Notre principale spécificité est la place centrale que nous accordons au secteur privé. Cette orientation nous rend complémentaires des autres institutions présentes sur le continent. À titre de comparaison, la Banque africaine de développement consacre environ 80 % de ses financements au secteur public et 20 % au secteur privé. Chez nous, ces proportions sont inversées. Nos approches se complètent donc et nous permettent, ensemble, de répondre à une plus grande diversité de besoins de financement sur le continent.
Les PME occupent une place centrale dans les économies d’Afrique subsaharienne. Quelle place leur accordez-vous dans votre stratégie ?
H. H. : Nous considérons les PME comme la colonne vertébrale de l’économie de la région et leur accordons une attention particulière. Elles jouent un rôle essentiel dans la création d’emplois et le développement du tissu économique local. Les accompagner, c’est aussi leur donner les moyens d’innover et de proposer des solutions adaptées aux besoins de leurs marchés. À titre d’exemple, nous avons apporté un financement de 10 millions de dollars à la société Beacon, dont les solutions technologiques contribuent à relever les défis de la distribution d’électricité au Nigéria, en réduisant les pertes et en améliorant le recouvrement des recettes.
Concrètement, par quels dispositifs une PME peut-elle bénéficier de votre soutien ?
H. H. : Nous intervenons de deux manières complémentaires. D’abord, nous finançons des intermédiaires — banques, institutions de microfinance et fonds d’investissement — qui accompagnent à leur tour les PME. Les entreprises sollicitent un financement auprès de ces partenaires, selon leurs critères d’éligibilité. Nous fixons également des objectifs à l’utilisation de nos ressources. Par exemple, sur les 100 millions de dollars accordés à KCB Bank Kenya, au moins 35 % doivent bénéficier à des entreprises dirigées par des femmes ou des jeunes.
Ensuite, nous accompagnons directement les petites et moyennes entreprises grâce à notre programme de conseil, avec des équipes présentes dans nos pays d’opérations. Nous mobilisons des experts et des consultants locaux pour répondre à leurs besoins : renforcer leur gestion financière, faciliter leur accès au crédit, adopter de nouvelles technologies ou explorer de nouveaux marchés.
Quels sont les principaux obstacles à l’investissement privé en Afrique subsaharienne ?
H. H. : Bien que des progrès notables aient été réalisés, la complexité des démarches administratives et les délais de création d’entreprise restent des freins à l’investissement privé. Ces contraintes peuvent ralentir les projets et décourager les investisseurs locaux comme internationaux. Elles ne sont toutefois pas propres à l’Afrique subsaharienne : nous rencontrons des difficultés similaires dans d’autres régions du monde, comme en Asie centrale.
Quelles sont vos ambitions en Afrique subsaharienne pour les trois à cinq prochaines années ?
H. H. : Notre ambition est de soutenir la croissance du secteur privé local, tout en facilitant les investissements régionaux et internationaux. Nous souhaitons élargir notre présence et renforcer notre impact dans nos pays d’opérations. Les mines et les minéraux constituent notamment un secteur à fort potentiel. Nous avons ainsi signé un financement de 99,1 millions d’euros avec Mota-Engil Africa pour soutenir ses activités de services miniers au Sénégal et en Côte d’Ivoire, notamment par l’acquisition d’équipements modernes.
Notre approche va toutefois au-delà du financement : elle associe soutien aux entreprises, infrastructures et dialogue avec les pouvoirs publics pour améliorer les conditions d’investissement, notamment en matière de santé et de sécurité dans les mines. Nous souhaitons aussi favoriser le partage d’expertise entre nos pays d’opérations, par exemple en faisant bénéficier la Côte d’Ivoire de l’expérience marocaine dans le secteur minier. Plus qu’un objectif de volume, nous recherchons un impact durable sur le développement du secteur privé.

