À l’occasion de la Journée mondiale de la mer, célébrée le 24 septembre, Financial Afrik s’est entretenu avec Sarah Ndaw, Vice-présidente des ventes de Webb Fontaine. L’experte analyse les mutations en cours dans le secteur maritime africain, les défis liés à la fluidification des flux portuaires et le rôle croissant de l’intelligence artificielle dans la construction des ports de demain.
« Les défis portuaires africains ne sont pas uniquement liés aux infrastructures physiques »
Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles à l’efficacité et à la compétitivité des ports africains ?
Les ports africains jouent un rôle essentiel dans le commerce et le développement économique du continent, mais leur performance reste freinée par plusieurs facteurs : fragmentation des processus, multiplicité des acteurs, délais de traitement, coûts logistiques élevés et manque de visibilité sur les flux.
À ces contraintes s’ajoute parfois une digitalisation encore partielle, avec des systèmes qui communiquent insuffisamment entre eux. Les enjeux dépassent donc la seule question des infrastructures physiques. Ils concernent également l’organisation du passage portuaire, la circulation de l’information et la coordination entre les différents acteurs de la chaîne logistique.
L’objectif est de rendre le passage portuaire plus fluide, plus prévisible et plus transparent, afin de réduire les coûts du commerce, améliorer l’attractivité des corridors logistiques et renforcer la compétitivité des économies africaines.
« La donnée devient le socle d’une nouvelle gouvernance portuaire »
Comment les solutions digitales peuvent-elles réduire les délais et faciliter les échanges commerciaux ?
La digitalisation permet avant tout d’accélérer la circulation de l’information entre l’ensemble des acteurs concernés. Dans un environnement portuaire où interviennent administrations publiques et entreprises privées, disposer d’une information fiable, partagée et disponible en temps réel devient un facteur déterminant.
Les Port Community Systems (PCS) jouent un rôle central en connectant les différentes composantes de l’écosystème portuaire : autorités portuaires, douanes, terminaux, compagnies maritimes, transitaires et autres opérateurs. Ils permettent de faciliter l’échange et la réutilisation des données. En parallèle, le Maritime Single Window contribue à centraliser et dématérialiser les formalités réglementaires liées aux navires.
En réduisant les ressaisies, les déplacements physiques et les échanges documentaires, ces outils accélèrent les opérations, améliorent la traçabilité et réduisent les délais et les coûts. La digitalisation apporte également davantage de transparence et de visibilité aux acteurs de la chaîne logistique.
« L’intelligence artificielle permet de passer d’une logique réactive à une logique prédictive »
Quel rôle l’IA peut-elle jouer dans la transformation des opérations portuaires ?
Les ports génèrent aujourd’hui une quantité considérable de données liées aux navires, aux marchandises, aux opérations, aux délais et aux ressources disponibles. La valeur réside dans la capacité à exploiter intelligemment ces informations.
Grâce à l’analyse des données historiques et opérationnelles, l’intelligence artificielle peut contribuer à anticiper les volumes, identifier les périodes de congestion, détecter plus rapidement certaines anomalies et optimiser l’utilisation des ressources.
Nous passons progressivement d’une logique où l’on constate un problème avant d’agir, à une logique où l’on peut anticiper les situations et prendre des décisions plus rapidement. Pour les autorités portuaires, cette capacité prédictive améliore la planification et l’utilisation des infrastructures.
« Un port intelligent repose d’abord sur une vision cohérente de la transformation »
Quelles sont les priorités pour construire des ports africains durables et prêts pour l’avenir ?
La priorité n’est pas de multiplier les technologies, mais de construire une transformation cohérente. Un port ne devient pas intelligent simplement parce qu’il dispose de plusieurs outils digitaux : ces outils doivent s’intégrer dans une architecture commune et répondre à des objectifs opérationnels clairement définis.
Cela implique de simplifier les processus, d’assurer l’interopérabilité des systèmes, d’améliorer la qualité des données et d’investir dans les compétences locales. La technologie ne peut produire des résultats durables sans appropriation humaine et institutionnelle.
Un port devient réellement intelligent lorsque les acteurs, les processus, les systèmes et la donnée fonctionnent ensemble autour d’une vision commune de la performance.
« La cybersécurité devient une condition de confiance »
Comment concilier innovation, cybersécurité et gouvernance des données ?
À mesure que les opérations portuaires se digitalisent, la donnée devient un actif stratégique. Elle est indispensable au fonctionnement des systèmes, à la prise de décision et au développement des applications d’intelligence artificielle.
La cybersécurité doit être intégrée dès la conception des systèmes, avec des mécanismes de protection des informations, de contrôle des accès, de traçabilité et de continuité des opérations. La gouvernance des données doit également préciser les règles de production, d’accès, de partage et d’utilisation de ces informations.
« Nous entrons dans l’ère de l’IA agentique »
Quelle est la vision de Webb Fontaine pour l’avenir des ports africains ?
Chez Webb Fontaine, notre ambition est d’accompagner les ports africains vers des écosystèmes commerciaux plus intégrés, intelligents et performants, où la technologie et la donnée permettent de fluidifier les échanges, renforcer la transparence et améliorer la prise de décision.
L’intelligence artificielle représente une nouvelle étape de cette évolution. Au-delà de l’analyse prédictive, nous entrons progressivement dans l’ère de l’IA agentique : des systèmes capables non seulement d’analyser l’information, mais aussi d’interagir avec les experts, de s’adapter en temps réel et d’assister davantage l’exécution des processus.
L’objectif n’est pas de remplacer l’expertise humaine, mais de fournir aux administrations et aux opérateurs des outils leur permettant de mieux exploiter l’information, d’accélérer certaines décisions et de concentrer l’intervention humaine là où elle apporte le plus de valeur.
« La transformation digitale est d’abord un projet humain »
Quelles leçons l’expérience de Webb Fontaine peut-elle apporter aux pays africains ?
Une transformation digitale réussie est d’abord un projet de transformation avant d’être un projet informatique. La technologie est un facilitateur, mais elle doit répondre à des processus, à des besoins opérationnels et à une vision partagée entre les différentes parties prenantes.
Il est essentiel de comprendre les réalités locales, de simplifier les processus avant de les digitaliser, d’associer les administrations et le secteur privé et d’accompagner le changement. L’adhésion des utilisateurs est aussi importante que la qualité de la technologie elle-même.
« Le leadership féminin doit participer à la conception du futur maritime africain »
Quelle place pour les femmes dans la transformation du secteur portuaire ?
La transformation numérique ouvre de nouvelles opportunités pour renforcer la présence des femmes dans les fonctions techniques, stratégiques et décisionnelles du secteur maritime.
Cela passe par la formation, le mentorat et le partage d’expériences, mais également par une présence accrue des femmes dans les fonctions de responsabilité et les instances de décision. Les femmes doivent être pleinement associées à la conception et à l’orientation des transformations en cours.
Cet engagement se traduit également au sein de Webb Fontaine, membre de l’Association de Gestion des Ports de l’Afrique de l’Ouest et du Centre (AGPAOC), avec une implication dans le Réseau des Femmes Professionnelles des Métiers Portuaires (RFPMP) de l’AGPAOC.
Pour Webb Fontaine, transformation technologique et développement du capital humain doivent avancer ensemble afin de construire un secteur portuaire africain plus inclusif, innovant et préparé aux mutations futures.

