« Le marché du carbone nécessite toute une mécanique pour répondre aux défis socioéconomiques de l’Afrique »
Au terme de la première édition du Carbon Markets Africa Summit (CMAS 2026), tenue à Kigali, au Rwanda, du 13 au 15 octobre 2026, et à l’approche des grands rendez-vous climatiques internationaux, Financial Afrik a rencontré Teddy Kaberuka, consultant international affilié au cabinet Info Progress, immatriculé à Kigali, qui mène des études de projets et réalise du conseil en investissement ainsi que des analyses de politiques économiques pour différents pays.
Il revient sur le rôle pionnier du Rwanda et le potentiel encore sous-exploité des marchés du carbone par les pays africains. Selon lui, malgré les défis de gouvernance et de rigueur technique, l’intégration des projets écologiques constitue une opportunité majeure pour le développement socio-économique du continent.
Propos recueillis à Kigali par Bernard Bandga
Monsieur Teddy Kaberuka, le Rwanda vient d’abriter le premier sommet d’un marché carbone africain. Selon vous, qu’est-ce qui explique le choix du Rwanda pour accueillir cet événement ?
Plusieurs facteurs expliquent ce choix. D’abord parce que le Rwanda figure parmi les pays ayant opté, dès les années 2000, pour une politique environnementale saine. De nombreux efforts ont été fournis pour la protection de l’environnement, notamment la suppression des sacs en plastique ainsi que la gestion des déchets non biodégradables. Cela a fait du Rwanda un modèle en matière de préservation environnementale, ce qui constitue le fondement de toutes ses initiatives dans ce domaine.
Par ailleurs, le marché du carbone est un concept auquel la plupart des pays ont adhéré, notamment depuis la COP21, à Paris, et les sommets suivants. Le Rwanda a ratifié les accords et mis en place les mécanismes d’adoption du marché du carbone : processus de certification, reconnaissance des projets carbone et création d’institutions capables de financer les projets alignés sur ces exigences. Tout cela fait du Rwanda un acteur clé du marché du carbone. Il est donc naturel qu’il accueille un tel sommet pour partager son expérience avec d’autres nations.
Enfin, le Rwanda est reconnu pour sa capacité à organiser de grands événements internationaux, des conférences ou des manifestations sportives. De grands investissements ont été réalisés dans les infrastructures hôtelières et d’accueil. Au vu de tous ces éléments, la candidature du Rwanda allait de soi.
Lors de l’ouverture officielle du CMAS 2026, la ministre rwandaise de l’Environnement a lancé un appel aux pays africains pour qu’ils se mobilisent afin de saisir ces opportunités. Pensez-vous qu’elle sera entendue ?
Le marché du carbone est un marché émergent, très récent, mais surtout conditionnel. On ne peut pas s’y présenter avec n’importe quel projet pour obtenir des financements. Il faut mettre en place toute une mécanique : planification, projets de mitigation, certification, etc.
Pour expliquer simplement, nous allons dire que, dans le cadre d’un projet de reboisement, par exemple, on plante des arbres et l’on calcule, à l’aide de formules scientifiques, la quantité de gaz et de carbone que chaque arbre absorbe dans la nature. Sur cette base, on vend des crédits carbone. Mais pour qu’un arbre atteigne cette capacité d’absorption, cela peut prendre 15 ans.
Pour qu’un pays dispose d’un projet vendable sur le marché du carbone, il faut que ce projet soit sérieux, structuré sur le long terme et soumis à des mécanismes rigoureux de suivi, d’évaluation et de comptage. Cette rigueur n’est pas toujours présente dans les projets en Afrique, qui sont souvent conçus pour quelques années seulement.
De plus, s’agissant d’un concept nouveau, la plupart des pays ne disposent pas d’institutions habilitées à certifier les projets, et encore moins à vendre des crédits carbone. L’opportunité existe, mais elle n’est pas saisie. Une telle conférence offre précisément une plateforme aux pays pour comprendre les besoins en expertise, en institutions et en outils réglementaires nécessaires.
Certains pays occidentaux ou asiatiques sont très avancés, combinant technologie et écologie depuis plus d’une décennie. Pour donner un exemple concret : remplacer les bus de transport en commun au diesel par des bus électriques est un projet type dont les pays africains peuvent bénéficier. Ce simple passage à la mobilité électrique permet de générer des crédits carbone et d’accéder à des financements. Les pays africains ont réellement besoin de solutions de ce type pour accélérer leur développement.
Selon vous, qu’est-ce qui bloque ?
C’est d’abord un problème de méconnaissance du concept. Ensuite, lorsque certains techniciens connaissent le sujet, ils ne siègent pas dans les instances de décision au niveau mondial. Pour structurer un tel système, il faut un ministère dédié à l’Environnement. Or, beaucoup de pays africains n’en ont pas un à part entière, le rattachant plutôt aux ressources naturelles ou à l’agriculture.
Pourtant, sur le plan structurel, il convient d’avoir un ministère de l’Environnement, une agence de régulation et des outils opérationnels. Tout cela requiert une décision politique portée au plus haut niveau de l’État, accompagnée d’investissements financiers qui ne sont pas toujours disponibles.
Le fait que le retour sur investissement de ces projets s’étale sur une longue période constitue-t-il un frein pour des pays africains confrontés à des urgences immédiates ?
Non, ce n’est pas nécessairement le cas. Cela dépend des projets. Pour certains, vous investissez aujourd’hui et vous obtenez un retour très rapidement.
Prenons l’exemple de la mobilité électrique dans le transport urbain : dans beaucoup de villes africaines, le transport repose sur de petits taxis ou des motos à moteur thermique qui saturent les rues, créent des embouteillages et polluent. En introduisant des bus électriques ou des motos électriques, vous apportez une solution immédiate aux problèmes de transport tout en réduisant la pollution et en générant des crédits carbone.
Un autre exemple concerne les foyers améliorés pour la cuisson. Dans de nombreux pays, la déforestation est accentuée par la coupe de bois de chauffe. Proposer des solutions de cuisson écologiques répond à un besoin quotidien vital tout en luttant contre la désertification.
Le frein réside donc davantage dans la compréhension du concept et dans la volonté politique que dans la rentabilité. La plupart des projets liés au marché du carbone sont rentables à court et moyen termes.
L’Afrique centrale, avec le bassin du Congo, héberge la deuxième réserve de carbone de la planète. Pourtant, ces pays sont peu visibles sur les marchés du carbone et tirent peu de bénéfices de cette ressource. Comment expliquez-vous ce contraste ?
C’est effectivement regrettable que ces pays ne soient pas en première ligne, alors qu’ils abritent une immense réserve naturelle et possèdent un potentiel considérable pour capter des financements destinés à la préservation des forêts et des ressources en eau. Ces financements pourraient constituer une source de revenus majeure pour leurs populations.
Ne pas investir un minimum de moyens pour obtenir un fort retour sur investissement constitue un manque à gagner évident. Peut-être est-ce dû au fait que le concept a émergé en premier lieu dans des pays anglophones, créant une barrière à l’entrée pour certains États. Quoi qu’il en soit, le monde étant devenu un village, il est essentiel de saisir toutes les opportunités disponibles. La véritable barrière n’est pas financière, elle est culturelle et stratégique : il faut faire évoluer les mentalités et s’ouvrir aux nouvelles opportunités.
À l’approche de la COP31, on constate une nouvelle fois que les promesses de financement faites aux pays africains ne sont pas pleinement tenues. Les Africains peuvent-ils espérer obtenir la concrétisation de ces engagements ?
Les promesses de financement doivent aller de pair avec les engagements d’action. Si une partie ne remplit pas ses obligations, il est difficile d’exiger que l’autre tienne les siennes. Si les bailleurs de fonds ont fait des promesses, mais que les pays africains ne démontrent pas leur préparation ou leur capacité à exécuter les projets, il y a un problème de crédibilité.
Lors des évaluations à mi-parcours, il faut être capable de présenter des progrès concrets et une vision d’avenir. Sans réalisations tangibles, il est difficile de réclamer des financements.
Néanmoins, des progrès existent. Une douzaine de pays avancent bien et partagent leurs expériences. On voit également émerger des alliances régionales en Afrique de l’Est, de l’Ouest, du Nord ou centrale. Ces organisations régionales peuvent aider à pallier les carences individuelles de certains États et à faire avancer les dossiers.
Au vu de cet environnement, gardez-vous espoir pour les pays africains et les générations futures ?
On peut diviser les pays africains en deux groupes. D’un côté, ceux qui ont compris le concept, mis en place des programmes et fait preuve d’une réelle volonté politique : ces pays progressent d’année en année et bénéficieront pleinement des financements actuels et futurs.
De l’autre côté, il y a des pays qui n’ont pris aucune initiative et restent en marge. Comme la démarche est facultative, ils s’installent dans une forme de routine. C’est un risque majeur pour l’environnement et pour les générations futures, car l’absence de protection entraîne la dégradation progressive des ressources naturelles sous l’action humaine.
Le danger est que ces pays ne se réveillent trop tard, lorsqu’il faudra réparer des dégâts colossaux, alors qu’ils auraient pu préserver leur patrimoine naturel à temps tout en profitant des financements disponibles. Les solutions environnementales sur le marché du carbone permettent de répondre simultanément aux défis sociaux, écologiques et économiques.

