À Rabat, lors de ses assemblées annuelles des 9 et 10 juin 2026, Shelter Afrique Development Bank (ShafDB) a dévoilé bien davantage qu’une nouvelle identité institutionnelle. L’organisation née en 1981 pour répondre au déficit de financement du logement en Afrique poursuit une transformation de fond qui pourrait modifier durablement le paysage du financement urbain sur le continent. En devenant officiellement une banque multilatérale de développement, l’institution élargit son mandat, renforce ses capacités de mobilisation de ressources et se positionne désormais comme un acteur de la fabrique urbaine africaine.
Le changement n’est pas anodin. Depuis plus de quatre décennies, Shelter Afrique intervenait essentiellement comme financeur de projets immobiliers. Mais l’accélération de l’urbanisation africaine, la montée des besoins en infrastructures et les exigences de la transition climatique ont rendu ce modèle insuffisant. Le logement ne peut plus être traité isolément. Il doit être pensé avec les réseaux de transport, l’énergie, les équipements collectifs, l’accès à l’eau et l’aménagement du territoire.
C’est cette vision systémique qui sous-tend la transformation engagée depuis 2023. « Nous avons décidé de devenir un acteur multilatéral en nous transformant en banque de développement afin de lever davantage de ressources », explique Thierno-Habib Hann, directeur général de ShafDB. L’ambition est claire : accéder à de nouveaux marchés financiers, attirer des investisseurs institutionnels et accroître significativement la capacité d’intervention de l’institution.
Cette évolution s’accompagne d’une ouverture du capital à de nouveaux actionnaires internationaux. Historiquement détenue par des États africains et des institutions régionales, la banque cherche désormais à attirer des partenaires capables d’apporter des ressources longues et d’améliorer sa visibilité sur les marchés internationaux. Plusieurs institutions de développement et investisseurs stratégiques suivent déjà le dossier avec intérêt. Selon des sources proches des discussions, la coopération japonaise JICA figure parmi les organisations qui explorent les possibilités d’entrée au capital.
Pour Lionel Zinsou, président du conseil d’administration, l’enjeu est également de développer les capacités de mobilisation de ressources en monnaies locales. Dans un contexte où les besoins de financement urbain se chiffrent en centaines de milliards de dollars, les marchés de capitaux africains apparaissent comme une source incontournable de financement de long terme. « L’enjeu est surtout d’aller vers les marchés boursiers afin de lever des fonds en monnaie locale », souligne-t-il.
La nouvelle stratégie commence déjà à se matérialiser sur le terrain. La signature d’un mémorandum entre le Fonds pour l’Habitat Social du Sénégal et le groupe ADHI pour la réalisation de 1 000 logements pilotes représentant un investissement de 39 milliards de FCFA constitue l’un des premiers exemples de cette approche intégrée. L’objectif n’est plus seulement de financer des logements mais de tester des modèles urbains conciliant accessibilité, durabilité environnementale et viabilité économique.
Cette montée en puissance intervient alors que le continent fait face à une pression démographique et urbaine sans précédent. L’Afrique comptera près d’un milliard d’urbains supplémentaires d’ici le milieu du siècle. Le déficit de logements se chiffre déjà en dizaines de millions d’unités tandis que les besoins en infrastructures urbaines explosent. Dans ce contexte, les institutions capables de structurer des projets bancables et d’attirer des capitaux privés deviennent des maillons essentiels du développement.
Reste que la transformation institutionnelle ne suffira pas à elle seule. La fragmentation des politiques urbaines, la faiblesse de l’ingénierie de projets et les difficultés de coordination entre acteurs publics et privés continuent de freiner l’émergence de programmes à grande échelle. La crédibilité de la nouvelle ShafDB se mesurera donc à sa capacité à transformer cette ambition stratégique en réalisations concrètes.
À l’heure où les banques africaines de développement cherchent à accroître leur impact et à mobiliser davantage de capitaux privés, Shelter Afrique Development Bank apparaît comme un laboratoire grandeur nature d’une nouvelle génération d’institutions financières africaines : plus ouvertes, plus diversifiées et davantage orientées vers la structuration des écosystèmes de développement que vers le simple financement de projets sectoriels.
Encadré
ShafDB : une rentabilité en hausse de 20 % et des ambitions accrues sur les marchés de capitaux
La Banque de Développement Shelter Afrique (ShafDB) a clôturé l’exercice 2025 sur un bénéfice global de 2,14 millions de dollars, en progression de 20 % par rapport aux 1,79 million de dollars enregistrés en 2024. Cette performance repose sur la forte croissance de l’activité de crédit, une gestion plus efficace de la trésorerie et la diversification des revenus.
Les décaissements de prêts ont bondi de 162 % pour atteindre 63 millions de dollars, tandis que le portefeuille net de prêts a progressé de 29 %, passant de 134,8 à 174,1 millions de dollars. Le total du bilan s’établit désormais à 235 millions de dollars, en hausse de 12 %, tandis que les fonds propres atteignent 176,1 millions de dollars.
L’année 2025 a également été marquée par l’obtention d’une ligne concessionnelle de 120 millions de dollars auprès de la BADEA ainsi que par la mobilisation de 50 millions de dollars supplémentaires auprès de Afreximbank. Ces ressources doivent soutenir l’expansion des activités de financement du logement et des infrastructures urbaines.
Sur les marchés de capitaux, ShafDB prépare un programme d’obligations durables de 60 milliards de FCFA en Afrique de l’Ouest et un programme de 500 millions de dollars en Afrique de l’Est. L’objectif est de renforcer les financements en monnaies locales et de réduire les risques de change pour les emprunteurs.
Pour Lionel Zinsou, ces résultats traduisent « la mise en œuvre réussie du programme de transformation » de l’institution. Pour Thierno-Habib Hann, ils constituent surtout la preuve que ShafDB dispose désormais des fondations nécessaires pour devenir la première institution financière africaine spécialisée dans le logement et le développement urbain.

