Par Jean Van Wetter, CEO d’Enabel, et Aziz Boughourbal, PDG d’Africa Ocean Group
Face à l’ampleur des besoins de financement et à la contrainte croissante sur les finances publiques, une évidence s’impose : l’émergence économique de l’Afrique ne peut plus reposer principalement sur l’aide.
D’ici 2050, le continent représentera près d’un quart de la population mondiale. Il concentrera une part croissante de la main-d’œuvre mondiale ainsi que des besoins massifs en infrastructures, en énergie et en biens de consommation. Selon la Banque africaine de développement, plus de 130 milliards de dollars seront nécessaires chaque année pour les seules infrastructures. Aucun acteur public ne pourra, à lui seul, répondre à une telle équation.
Mais une autre réalité, plus discrète, est déjà à l’œuvre. Partout sur le continent, des entreprises émergent, investissent, innovent et créent de l’emploi. À l’image de l’Africa Ocean Group, elles s’insèrent dans les chaînes de valeur régionales et internationales, montent en gamme et structurent des filières entières, souvent dans des environnements contraints. Cette dynamique transforme profondément le paysage économique africain.
La question n’est donc plus de savoir si l’Afrique a du potentiel. Elle est de savoir comment accélérer, structurer et amplifier une transformation déjà engagée.
Cela suppose un changement de modèle clair : passer d’une logique de dépense à une logique d’investissement.
Pendant des décennies, l’aide publique a été centrale, et elle reste indispensable dans certains contextes fragiles. Mais elle ne peut plus constituer l’ossature des stratégies économiques. L’enjeu aujourd’hui est d’utiliser chaque euro public comme un levier pour mobiliser des financements privés à grande échelle. Autrement dit, transformer la dépense publique en catalyseur d’investissement.
Concrètement, cela implique de réduire les risques perçus, d’améliorer la bancabilité des projets, de stabiliser les cadres réglementaires et de renforcer la prévisibilité. Cela suppose aussi de mieux structurer les projets en amont, afin de les rendre lisibles et attractifs pour les investisseurs. Car bien souvent, le problème n’est pas l’absence de capital, mais l’insuffisance de projets suffisamment solides pour l’attirer.
Le secteur privé africain est au cœur de cette équation. Il n’est plus un acteur périphérique, mais le moteur principal de la transformation économique. PME, entreprises industrielles, groupes régionaux : ce sont eux qui investissent dans l’outil productif, structurent les filières et créent l’essentiel des emplois. Leur dynamisme est réel, mais il reste freiné par des obstacles persistants : accès limité au financement, coût du capital élevé, instruments financiers inadaptés et perception du risque souvent excessive.
C’est précisément là que les partenariats prennent tout leur sens.
En combinant financements publics et privés, en partageant les risques et en structurant des projets réellement investissables, il devient possible d’attirer des capitaux à une échelle significative. Ces approches de financement mixte ne sont pas une solution miracle, mais elles permettent de franchir un cap : transformer des opportunités en investissements concrets. Et ce faisant, on ne finance pas seulement des projets isolés, on construit des marchés, on renforce des écosystèmes et on accélère l’industrialisation.
Cette approche se concrétise déjà à travers des initiatives comme Global Gateway, auxquelles Enabel contribue activement. Grâce à son ancrage local et à son expertise, Enabel aide à structurer des projets solides et à créer les conditions propices à la mobilisation de financements privés, en complément de l’aide publique.
Pour les entreprises européennes, l’enjeu est tout aussi stratégique. Dans un contexte de recomposition des chaînes de valeur, de tensions géopolitiques et d’accélération de la transition énergétique, l’Afrique s’impose comme un partenaire clé. Accès à des marchés en croissance, sécurisation des approvisionnements, co-développement de filières industrielles durables : les intérêts sont réciproques.
Mais cette convergence ne se décrète pas. Elle doit être organisée, structurée et surtout équilibrée. Sans cela, elle risque de reproduire des asymétries anciennes et de limiter l’impact du partenariat.
Le rôle des acteurs du développement doit évoluer en conséquence. Leur valeur ajoutée ne réside plus uniquement dans le financement, mais dans leur capacité à faire émerger des opportunités concrètes, à structurer des projets complexes et à réduire les asymétries d’information. Il s’agit, en somme, de transformer du potentiel en flux d’investissements.
Le moment est charnière. Considérer le développement comme un coût serait une erreur stratégique. Il s’agit d’un investissement dans la stabilité économique, dans la résilience des chaînes de valeur et dans une prospérité partagée entre les deux continents.
À une condition : reconnaître que le secteur privé en sera le moteur. Non pas en substitution de l’action publique, mais en complément. C’est à ce prix que le partenariat Afrique-Europe pourra dépasser le stade de la promesse, pour devenir un véritable levier de croissance durable et inclusif.

