Par Serge KOUAMELAN, Directeur Exécutif de l’APBEF-CI
Il y a, au cœur du financement agricole, en Afrique de l’Ouest, un paradoxe, une invraisemblance, voire un sophisme que plus personne ne peut ignorer : nous produisons, nous stockons, mais nous ne finançons pas.
Dans l’espace UEMOA, l’agriculture représente 16 à 40 % du PIB, selon, pour exemple, que nous nous référons à la Côte d’Ivoire et au Sénégal, d’un côté, au Burkina Faso et au Mali, de l’autre. Et, dans le même temps, elle peut mobiliser jusqu’à 80 % de la population active dans certains pays de l’espace.
Pourtant, moins de 5 % du crédit bancaire y est consacré. J’ai bien écrit, à votre intention : moins de 5 %. Ce déséquilibre structurel traduit une réalité simplissime : l’industrie financière, en la
personne de ses dirigeants et acteurs les plus émérites, ne reconnaît pas pleinement la
valeur des actifs agricoles.
Un actif massif… mais encore invisible
Chaque année, des millions de tonnes de produits agricoles sont stockées dans la région. En Côte d’Ivoire, pour exemple :
• plus de 2 millions de tonnes de cacao ;
• plus de 1 million de tonnes d’anacarde ; sans compter les millions de tonnes de pomme
de cajou dont nous ne tirons pas tous les bénéfices, à contrario d’un pays comme le
Brésil.
Ces volumes représentent des milliers de milliards de FCFA immobilisés, rarement
mobilisés comme garanties bancaires. Dans le même temps, les pertes post-récolte
atteignent 15 % à 30 % en Afrique subsaharienne (FAO). Ainsi, nous faisons face à une double inefficacité : un actif non financé et une valeur
partiellement perdue.
Des bases solides, mais encore fragmentées
La Côte d’Ivoire a structuré un modèle avancé avec l’Autorité de Régulation du Système de Récépissés d’Entreposage (ARRE), permettant :
• la certification des stocks ;
• leur traçabilité ;
• leur sécurisation juridique.
Ce dispositif permet déjà de financer de 60 à 80 % de la valeur des stocks dans certaines filières. Le Sénégal s’inscrit dans une dynamique similaire, avec un cadre en consolidation.
Mais ces initiatives restent locales.
Or, la finance ne fonctionne, pleinement, qu’à l’échelle des marchés intégrés.
Quel est le frein ? L’absence de reconnaissance prudentielle
Aujourd’hui, dans l’UEMOA :
Les banques appliquent soit des décotes élevées (souvent > 30 %), soit restent,
prudemment, prudentes face à ces instruments.
Parce que le mécanisme est défaillant ? Non. Simplement, parce qu’il n’est pas normé
et reconnu à l’échelle régionale.
Norme quand tu nous tiens… Et ainsi, un actif sans statut réglementaire clair reste un
actif sous-financé.
Le moment BCEAO : une décision structurante
La BCEAO dispose aujourd’hui d’un levier décisif pour transformer cet outil en
standard régional.
Derrière le récépissé d’entreposage, c’est un potentiel majeur qui se dessine :
• des milliers de milliards de FCFA de stocks mobilisables ;
• un levier immédiat de financement sans dette publique ;
• un outil de stabilisation des marchés agricoles.
Examinons, attentivement, 4 priorités pour changer d’échelle
- Normaliser le récépissé à l’échelle UEMOA
Un standard commun, reconnu et accepté par tous, garantirait :
• lisibilité ;
• sécurité juridique ;
• confiance bancaire.
- Le reconnaître comme garantie éligible
Son intégration dans les mécanismes de refinancement devient, alors, essentielle pour enclencher une adoption massive. - Adapter le cadre prudentiel
• encadrement des décotes ;
• meilleure pondération du risque ;
• traitement homogène par les banques. - Structurer un marché du financement agricole
À terme :
• crédits adossés aux stocks ;
• instruments de marché ;
• intégration régionale des flux agricoles.
En route vers une monétisation de l’agriculture
Réfléchissons, à voix haute, que si seulement 10 % des stocks agricoles de l’UEMOA étaient mobilisés, ce sont plusieurs centaines de milliards de FCFA qui pourraient être injectés dans l’économie réelle. Le récépissé d’entreposage deviendrait alors ce qu’il doit être : un instrument de
transformation financière de l’agriculture.
Conclusion : un choix stratégique, pas technique
La question n’est plus celle de la pertinence ou de toute autre interrogation. Elle est celle du courage de la décision. Reconnaître et porter, par nos ambitions locales et régionales, le récépissé
d’entreposage, c’est faire entrer l’agriculture dans le champ des actifs bancables. C’est aussi aligner la production réelle et le système financier.
Garantie, valorisation, sécurité, propriété : le carré gagnant d’une agriculture du 21ème
siècle
Dans une région où l’agriculture est un pilier économique et un facteur social
incontournable, il ne s’agit pas d’une réforme technique, mais d’une volonté affirmée
pour la souveraineté économique.

