Vous venez de publier un ouvrage instructif sur l’Ahmadiyya. Qu’est ce qui motive votre démarche ?
La problématique de l’ahmadiyya est très profonde et méritait qu’un ouvrage vienne l’expliquer. Beaucoup d’ouvrages ont été écrits concernant cette minorité mais cette littérature demeurait inaccessible à une bonne partie de l’Afrique francophone dans la mesure où elle était disponible qu’en langue anglaise. Reste que l’Afrique concentre une grande partie du lectorat français qui pourrait être intéressé par la question de cette minorité, pacifique mais persécutée.
J’ai décidé d’écrire ce livre en tant que militant pour la liberté de conscience. Abstraction faite des motivations qui poussent les chefs religieux à persécuter les ahmadis, je pense qu’aucune minorité, qu’elle quelle soit ne devrait subir l’interdiction de vivre sa foi comme elle l’entend. Céline Bardet, qui a préfacé cet ouvrage, le dit si bien : la liberté « d’être celui qu’on est, comme on est ». L’ahmadiyya est également un sujet d’étude intéressant : c’est un vaste domaine qui, pour être compris, nécessite une bonne articulation intellectuelle entre plusieurs matières.
D’abord, les sciences sociales, pour comprendre qui sont les ahmadis, comment ils vivent et qu’elles sont leur rite mais également les sciences juridiques puisque ce mouvement a été exclu de la umma musulmane en 1974 suite au passage d’un amendement constitutionnel.
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Comme vous le dites dans le livre, ce mouvement a été exclu de la umma dans les années 70. Qu’est ce qui explique cette mise à l’écart?
Nous ne pouvons expliquer cette mise à l’écart qu’à travers la compréhension de deux facteurs historiques développés dans mon ouvrage. D’abord, la Conférence Islamique qui a déclaré, en 1973, les ahmadis comme étant une « branche déviante de l’islam ». Cela permettait en effet aux saoudiens d’interdire l’arrivée des ahmadis sur le territoire saoudien afin d’y observer le pèlerinage à la Mecque. Lors de cet événement, 72 familles musulmanes différentes étaient réunies et ont déclaré une branche, l’ahmadiyya, comme étant déviante de l’islam.
Suite à une visite d’Etat du Shah Fayçal dans l’année qui suivit cette résolution de la conférence islamique, le Pakistan décida d’adopter une position similaire. Puis, Zulfiqar Ali Bhutto, alors Premier Ministre et voyant les élections approchées, souhaitait obtenir une majorité conséquente. Pour ce faire, il pensait qu’il devait s’attirer les louanges des religieux. La Jama-at-i-Islami de l’époque, menée par le Abul Ala Maududi, souhaitait que les ahmadis soient déclarés non-musulmans de manière officielle. Il demandait ainsi à Bhutto de procéder à une déclaration constitutionnelle.
Ce rêve des fondamentalistes deviendra réalité en 1974, date à laquelle on parlera d’un amendement anti-ahmadiyya. Cet amendement déclare que les suivants du mouvement de l’ahmadiyya sont des « non-musulmans ». L’adoption de cet amendement a divisé la classe politique pakistanaise, les uns pensant que cet amendement était légitime et les autres estimant que celui-ci remettait en cause le but ultime du Pakistan, ce pour quoi et comment il avait été conçu par Jinnah.
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Pakistanais sont-ils aujourd’hui réceptif au djihâd non violent de l’Ahmadiyya?
Avant de répondre à cette question, il faut mettre en avant un paradoxe intéressant. Comme le soulignait ma collègue et amie Florence Toix lors de la conférence Géopolitique et Religions au Pakistan, les Pakistanais pratiquent un islam très soufistes. Ils se rattachent, majoritairement, à l’école Barelvie qui est une école de pensée soufiste. En conséquence, ils n’ont pas nécessairement une vision orthodoxe de la religion.
On remarque toutefois que lorsqu’il s’agit des ahmadis, tout le soufisme s’évapore et l’on note une résurgence d’un islam très orthodoxe voire une pratique non islamique. Concernant le djihâd non violent prôné par les ahmadis, il ne semble pas, à l’heure actuelle, sauf quelques intellectuels çà et là, qu’il ait conquis les ahmadis. Cela n’est pas dû à l’absence d’attraction des Pakistanais par un message pacifique : c’est davantage dû à une vision de l’ahmadiyya qui est largement biaisée par les fondamentalistes. Puisqu’ils passent leur temps à créer des mythes autour des ahmadis, les suivants de ces imams finissent par y croire, malheureusement.
Le taux d’alphabétisation étant très bas au Pakistan, il se rattache, pour la compréhension des notions élémentaires, à des érudits religieux, dont on peut parfois, à la vue des discours qu’ils tiennent, douter de la religion. Mais les ahmadis ne perdent pas espoir, ils savent pertinemment que le message de la paix l’emportera toujours sur celui de la violence et de la guerre ; n’ont-ils pas pour devise « Amour pour Tous, Haine pour Personne » ?!
