Maroc: à propos de la campagne de boycott

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Le boycott entamé depuis la mi-avril révèle la fragilité de l'attelage gouvernemental conduit par le premier ministre, Saadine Othmani du parti islamiste modéré PJD.

Un collectif marocain de membres de la société civile, constitué de chercheurs, d’économistes et d’enseignants entre autres, estime qu’il est temps de “répondre en profondeur aux attentes exprimées par la campagne de boycott pour l’actualité et le devenir du pays, et de tirer les leçons du passé et de ce qui est en train d’advenir depuis huit semaines”.  Voici le communiqué en intégralité.

Maroc, le 14 juin 2018

 

Nous, soussignéEs, actrices et acteurs civils et politiques, interpellés par les divers mouvements de protestation sociale de nos concitoyennes et concitoyens dans les diverses régions du pays, dont le dernier en date est la campagne actuelle de boycott de divers produits, déclarons ce qui suit:

  •  Les manifestations populaires de ces dernières années et les formes diverses qu’elles ont  revêtu constituent une protestation légitime contre l’état général du pays. Après l’élan d’espoir de 2011, le capital de confiance s’est graduellement érodé, du fait des déceptions successives, dues en particulier à l’abandon des promesses de lutte contre la corruption et le système de rentes, à la dégradation des secteurs sociaux et au maintien en veilleuse des institutions de gouvernance,
  • C’est ce qui a conduit à des mouvements sociaux dans plusieurs régions du pays. L’Etat y a répondu à chaque fois de la même manière : il commence par faire la sourde oreille, puis il passe à l’intimidation et aux accusations de trahison, puis revient aux tentatives de dialogue, avant de recourir aux menaces qui finissent en répression souvent disproportionnée. 
  • La campagne de boycott qui a commencé il y a huit semaines, tout en s’inscrivant dans ce cadre général, a innové en permettant aux citoyennes et citoyens de toutes conditions et dans toutes les régions de s’exprimer et de s’inscrire dans le mouvement social. Elle a en outre mis à nu les limites de la politique du tout-répressif comme moyen d’endiguer les protestations et à en neutraliser les effets matériels. 
  • Cette campagne représente un mouvement de protestation de masse sans précédent. Pour la première fois, le boycott s’impose sans équivoque sur les scènes politique, économique, sociale et culturelle. Et cela parce qu’il exprime d’une manière collective les souffrances de larges pans de la société et qu’il présente en toute clarté et simplicité les causes de la colère populaire : baisse du pouvoir d’achat et montée des inégalités sociales, système de rente et de corruption, et misère des politiques sociales. Le boycott présente en outre l’avantage ultime de ne pas donner prise à la répression que l’Etat mobilise régulièrement contre les protestataires.
  • Depuis 2011 la réponse de l’Etat aux mouvements de protestation s’est systématiquement caractérisée par l’indifférence, la répression et l’éviction. Cela a été le cas à l’égard du mouvement du 20 Février, des divers mouvements politiques d’opposition, des activistes de la société civile, des jeunes du Hirak du Rif, de Jerada, de Zagora et d’autres régions, et de la presse indépendante. Cette politique a exacerbé chez nombre de ses victimes et de leurs consorts la disposition à appuyer toute contestation gênante pour l’Etat, à fortiori lorsqu’elle peut se faire sans prise de risque. L’affaiblissement programmé de toutes les institutions de médiation et l’érosion du capital de confiance ont fait le lit de la contestation généralisée. Une des conséquences de cette perte de confiance est de rendre peu crédibles l’information officielle face à toute rumeur, fondée ou pas, véhiculée par les réseaux sociaux, ce qui alimente d’autant la colère populaire.
  • La décrédibilisation des mass média a privé le pays d’un moyen efficace et nécessaire du débat démocratique. Les médias publics se contentent d’une couverture superficielle, et refusent de donner la parole aux analystes et aux intervenants de tous bords pour un débat profond et contradictoire à propos de la crise actuelle (faire le diagnostic de la situation, en rechercher les causes et en proposer les pistes de solutions). Cela a intronisé les réseaux sociaux quasiment en unique arène d’un débat que les médias publics sont sensés initier et promouvoir.
  • La campagne de boycott a également révélé l’incapacité totale du gouvernement à gérer les incidences de ce mouvement de protestation / revendication. Les sorties irresponsables de certains de ses membres, son silence radio total au début de la campagne, sa rétention de l’information, l’ont réduit à un rôle de défense des entreprises concernées. Les entreprises concernées n’ont pas réagi de manière appropriée car elles n’ont pas saisi les changements structurels et stratégiques dont le mouvement est porteur, la mutation qu’il révèle dans les formes de protestation, et le refus du maintien ou du retour au statu quo ante.
  • Le discrédit a été aggravé par la fuite de leurs responsabilités des autres institutions. Le parlement a trop tardé à présenter le rapport de la commission d’information des députés sur les prix de vente des carburants, qui a révélé les profits exorbitants et indécents engrangés par les compagnies de distribution depuis la « libéralisation » des prix. Les prix étaient restés déconnectés de la baisse sur le marché international, et l’absence d’un conseil de la concurrence ou d’un moyen de contrôle efficace quelconque y a été certainement pour beaucoup. Mais la commission parlementaire n’a pas trouvé judicieux de formuler des recommandations et de préconiser par exemple des formes de remboursement de ces sur-profits au bénéfice des secteurs sociaux prioritaires. De même, la commission a préféré occulter les forts soupçons d’entente illicite sur les prix de vente violant de manière flagrante les lois et usages de la saine concurrence, privilégiant ainsi les calculs partisans au détriment de l’intérêt général. 
  • La politique de la sourde oreille suivie par les autorités publiques vise à l’évidence à laisser le mouvement populaire s’essouffler, plutôt que de travailler à corriger les causes du malaise et traiter les revendications et les attentes légitimes des citoyens. Il est maintenant avéré que ces expédients ne peuvent constituer une alternative à la recherche de vraies solutions, et que les mouvements protestataires ne pourront à l’avenir que se multiplier et se doter de modalités inédites.
  • Il est impératif par ailleurs de mettre en garde contre le risque de dévoiement de la campagne de boycott. De la défense d’intérêts légitimes des citoyens visant une société où règne l’égalité, la cohésion et la justice sociale, elle peut être fourvoyée dans des surenchères qui lui ôteraient sa légitimes et son efficacité.
  • Le sens des responsabilités nous commande à toutes et à tous de faire de cette crise l’occasion de corriger la situation et d’oeuvrer à en sortir par le haut, en préconisant des actions immédiates et en indiquant les approches pertinentes et les initiatives requises pour le rétablissement de la confiance, prérequis à la réponse efficace aux revendications légitimes d’aujourd’hui et de demain.
  • Nous, soussignés, souhaitons attirer l’attention sur la gravité de la situation actuelle de notre pays, dont la campagne de boycott ne constitue qu’une des manifestations saillantes. Si cette campagne a révélé les limites de la politique du tout répressif face aux mouvements sociaux, il convient de mettre en garde contre la fuite en avant que constitue la répression tous azimuts. Nous appelons à considérer que la campagne de boycott, qui fait suite à la fin de non recevoir face à leurs nombreuses autres manifestations, est une modalité d’expression de leur colère et de leurs frustrations devant leurs conditions sociales et économiques qu’ils trouvent intolérables. Ces huit semaines de boycott méritent d’être l’aiguillon pour reconsidérer les réalités et les perspectives du pays.

 

Les signataires:

bdelaziz Nouaydi avocat

Abdelilah Benabdeslam, Militant associatif

Abdeljalil Toulaïmate, Auteur

Abdelkader Berrada économiste

Abdellah Hammoudi, enseignant chercheur

Abdelmoughit Benmessaoud Tredano, Enseignant chercheur

Abdessamad Saddouq, ingénieur

Abdullah Abaakil chef d’entreprise

Adil Benhamza, Auteur

Adnane Jazouli, Universitaire, militant associatif

Ahmed Assid, enseignant chercheur

Ahmed Bernoussi, SG de Transparency Maroc.

Ahmed Bouziane, Enseignant chercheur

Ahmed El Bouz, Chercheur

Ahmed El Haij, militant associatif

Ahmed Sbaï homme politique

Aïcha El Khidani, enseignante chercheuse, militante associative

Anas El Hasnaoui: acteur associatif

Ayad Ablal Auteur, chercheur

Azzeddine AKESBI, économiste,

Bachir Rachdi chef d’entreprise

Belghazi Taieb Enseignant chercheur

Bichr Bennani / Éditeur

Driss Ksikès , Enseignant chercheur, dramaturge

Essedik Lahrech, militant associatif

Fadel Abdellaoui chef d’entreprise

Fatem Zahra Chafiai, militante politique

Fatema Yahyaoui, Enseignante chercheuse

Fatiha Aarour, journaliste

Fatima Ifriqi, journaliste

Fouad Abdelmoumni, militant associatif

Fouad Zirari, militant associatif

Ghassan Waïl El Karmouni, jounaliste

Hassan Chami chef d’entreprise

Hassan Tariq, Enseignant Chercheur

Hayat Zirari enseignante chercheure.

Hosni Almokhliss, Dramaturge

Kamal EL Mesbahi, économiste.

Karim Tazi militant associatif

Khadija Hasala, Enseignante chercheuse

Khalid Forkani, cadre

Latifa Bouhsini Enseignante Chercheuse

Layachi Takerkra, militant associatif

Maati Monjib, Enseignant chercheur

Mariem Benkhouya, militante associative

Mohamed Madani : Enseignant, chercheur

Mohammed Benhemmou, acteur politique

Mohammed Echoubi, dramaturge

Mohammed El Aoud, Ingénieur

Mohammed Hafid enseignant chercheur

Mohammed Saïd Saadi,  Economiste

Mohammed Sassi enseignant chercheur

Mostafa Meftah, Acteur politique

Nabila Mounib SG Parti socialiste unifié

Naïma Benwakrim, Militante associative

Naïma Zitane, auteur dramaturge

Najat Chentouf avocate ; militante associative

Najib Akesbi économiste

Noureddine El Aoufi, Economiste

Omar Balafrej parlementaire

Omar Bendourou enseignant chercheur

Othman Makhon, militant associatif

Rachid El Belghiti, journaliste

Rachid Filali Meknassi, juriste

Rokia Achmal , Militante asociative

Rokia El Mossadeq , Enseignante chercheuse

Saad Benkirane Acteur associatif

Saïda El Kamel Journaliste

Saloua Zerhouni, enseignante chercheuse

Taïeb Hamdi Médecin

Yassine Bazzaz militant associatif

Younes Benkirane auteur

Youssef Laarej, Acteur  associatif.

 

 

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