Par Chérif Salif Sy, économiste-politiste, Dakar.
Tribune faisant suite au volet sur le naira et le franc CFA.
J’ai soutenu, dans un premier texte, que le naira et le franc CFA enchaînent les mêmes peuples à la même servitude, par-delà l’opposition de leurs régimes. Cette thèse a sa contrepartie, qu’il faut maintenant énoncer de front. Si deux monnaies que tout sépare produisent une dépendance identique, c’est que la monnaie n’est pas la cause première de notre blocage. On me dira que je vais trop loin, que les modalités de création monétaire orientent et conditionnent les structures productives. C’est confondre le levier et le moteur. Le crédit ne crée pas d’industrie sans projet productif. Il y fait de l’inflation et des bulles.
La démonstration tient d’abord par les faits. Le Nigeria bat sa propre monnaie, fixe ses taux, refinance ses banques. La Côte d’Ivoire vit sous une parité fixe arrimée à l’euro, dont elle ne maîtrise ni le cours ni l’émission. Deux souverainetés monétaires opposées, et pourtant une même extraversion, un même appareil productif arrêté au seuil de la transformation, une même dépendance aux importations vitales. Une cause ne saurait engendrer une chose et son contraire. La variable décisive est donc à chercher en deçà de la monnaie, dans ce qu’un pays sait ou ne sait pas produire.
Deux cités
Imaginons deux cités. La première réunit un forgeron, un cultivateur et un pêcheur, sans disposer d’aucune monnaie. La seconde déborde de monnaie mais ne compte aucun producteur. Laquelle survit ? La première, sans hésiter. Une communauté qui produit finira toujours par se donner un moyen d’échange, le compte d’abord, le crédit ensuite, la pièce un jour. La seconde possède de quoi payer et n’a rien à acheter. Elle n’a rien à monétiser.
Ce n’est pas un récit d’origine, et je me garde d’en faire une histoire de l’humanité, car les sociétés anciennes connaissaient la dette comptable bien avant la monnaie frappée. C’est une fiction qui isole un principe : la capacité de produire commande, le signe monétaire suit. Le Nigeria et la Côte d’Ivoire en sont la version réelle. La monnaie moderne finance la production, le crédit la devance même parfois, mais aucun signe ne remplace ce qu’il n’y a pas à produire. Là où la base manque, l’émission ne livre que l’inflation ou la dette.
Ce que la monnaie peut faire, et à quelle condition
Il serait malhonnête de réduire la monnaie à un voile neutre posé sur les échanges. Le crédit n’irrigue pas indistinctement. Il sélectionne, hiérarchise, privilégie des secteurs et des acteurs. Une banque qui prête à l’immobilier plutôt qu’à l’usine ne se contente pas de suivre une structure, elle fabrique une économie de rente. La monnaie est un pouvoir d’allocation sociale avant d’être un moyen d’échange. La Chine et la Corée l’ont compris, qui ont fait du crédit dirigé une arme industrielle, le taux d’investissement coréen dépassant 30 pour cent du produit intérieur durant les décennies de rattrapage.
Mais ce pouvoir d’allocation ne flotte pas au-dessus du sol. En Asie, le crédit a structuré l’industrie parce qu’un État stratège lui imposait une direction et contrôlait les capitaux. Chez nous, si les banques préfèrent l’import-export à la transformation locale, ce n’est pas un caprice monétaire. C’est que la structure extravertie rend le négoce plus liquide, plus court, plus sûr, quand l’industrie naissante paraît risquée et lente. La main qui oriente le crédit est sociale et géoéconomique, elle n’est pas monétaire.
On invoque parfois la théorie post-keynésienne, selon laquelle le crédit précède l’épargne et appelle l’investissement. Appliquée à nos économies, elle dit pourtant le contraire de ce qu’on lui fait dire. Dans l’UEMOA, le crédit au secteur privé atteint à peine 30 pour cent du produit intérieur. Si la monnaie commandait, ce crédit chercherait des débouchés productifs. C’est l’inverse qui se produit. La faiblesse de l’appareil productif bride la demande même de financement, et l’émission suit ce mouvement au lieu de l’ouvrir. L’endogénéité de la monnaie, loin d’établir sa primauté, révèle qu’elle est la résultante de la demande réelle lorsque l’économie n’a rien à financer.
Une monnaie qui ne commande pas ses propres règles
Il faut aller plus loin. Les modalités d’émission ne se gouvernent pas elles-mêmes. Le franc CFA impose une couverture des émissions par des réserves de change externes, et la masse monétaire disponible se trouve dictée par un cadre institutionnel hérité dont l’économie réelle devient la variable d’ajustement. Comment une création monétaire qui ne commande pas son propre volume commanderait-elle l’appareil productif tout entier ? Prétendre qu’elle conditionne seule la production offre surtout au décideur une échappatoire commode, qui le dispense d’affronter les goulots d’étranglement. L’assouplissement monétaire ne bâtit ni un port, ni un ingénieur.
Le piège du déterminisme inversé
Reste à ne pas troquer une illusion contre une autre. Dire que la monnaie ne commande pas, ce n’est pas dire qu’elle ne peut rien, et la rabaisser au rang de simple accompagnement reproduirait en miroir l’erreur que je dénonce. Le crédit dirigé asiatique l’atteste, la monnaie habilite quand un projet la tient. La thèse purement structurelle serait aussi unilatérale que celle qui fait du monétaire le premier moteur.
La causalité ne descend donc pas du monétaire vers le productif, et elle ne remonte pas davantage en sens strict. Elle circule entre les deux, et ce qui en oriente le courant, c’est la place qu’occupe une économie dans la division internationale du travail. Le grand enjeu africain n’a jamais été d’avoir sa monnaie, mais de savoir quelle économie cette monnaie est faite pour servir. Une monnaie ne libère pas un peuple qui exporte ses matières brutes et importe ses produits finis. Elle accompagne sa puissance quand il produit, elle scelle sa dépossession quand il se contente d’extraire.

