Par le Pr Abderrahmane Mebtoul, professeur des universités, docteur d’État en management stratégique, expert international
Le troisième Sommet Russie-Afrique, tenu les 28 et 29 octobre 2026 à Moscou, a réuni des délégations de 48 pays africains, dont plus de 20 chefs d’État, ainsi que des représentants de l’Union africaine. Les participants ont adopté un plan d’action pour la période 2027-2029, destiné à renforcer leur coopération politique, économique et stratégique. Au-delà de l’affirmation d’un ordre mondial multipolaire, l’enjeu reste la traduction des engagements diplomatiques en partenariats économiques mutuellement bénéfiques.
Le plan d’action couvre 19 secteurs, notamment la sécurité, la défense, l’intelligence artificielle, la cybersécurité, l’agriculture, l’énergie, le nucléaire civil et la santé. Il prévoit également de favoriser les règlements commerciaux en monnaies nationales afin de réduire la dépendance aux devises internationales.

Mais quelle est la place réelle de la Russie dans les échanges économiques du continent africain ? Et dans quelle mesure Moscou peut-elle transformer son influence politique et militaire en partenariats commerciaux et industriels durables ?
1. Deux espaces riches en ressources, mais aux structures économiques différentes
Avec une population estimée à 1,58 milliard d’habitants et un PIB global de 3 179 milliards de dollars en 2025, l’Afrique constitue un marché considérable. Toutefois, les disparités économiques restent importantes : 15 pays concentrent près de 80 % du PIB continental.
Selon les données d’Afreximbank reprises dans cette analyse, les exportations africaines atteignent 685,2 milliards de dollars, contre 781,5 milliards de dollars d’importations, traduisant un déficit commercial structurel.
De son côté, la Russie affiche un PIB estimé à 2 561 milliards de dollars, avec des exportations de 418,3 milliards de dollars et des importations de 279 milliards de dollars en 2025. Ses réserves internationales atteindraient 729,6 milliards de dollars à fin octobre 2026.
Les deux ensembles disposent d’importantes ressources naturelles. La Russie figure parmi les principaux producteurs mondiaux de pétrole, de gaz, de charbon et de métaux stratégiques. L’Afrique concentre, pour sa part, environ 30 % des réserves mondiales de minéraux essentiels, notamment le cobalt, le manganèse, le platine, le cuivre et le graphite.
La République démocratique du Congo représente à elle seule une part estimée entre 70 % et 84 % de la production mondiale de cobalt, tandis que l’Afrique du Sud détient environ 80 % des réserves mondiales de platine.
Cette complémentarité potentielle ne garantit cependant pas un partenariat équilibré. La question fondamentale demeure celle de la transformation locale des ressources, du transfert de technologies et de la création de valeur ajoutée sur le continent.
2. Une stratégie russe dominée par la sécurité et les ressources naturelles
La stratégie africaine de Moscou poursuit plusieurs objectifs : consolider ses alliances politiques, élargir ses débouchés commerciaux et renforcer son influence internationale dans un contexte marqué par les sanctions occidentales liées à la guerre en Ukraine.
La coopération militaire constitue l’un des principaux instruments de cette présence. La Russie intervient notamment en République centrafricaine, au Mali, en Libye, au Burkina Faso et au Niger, à travers des accords de défense, des livraisons d’équipements et des dispositifs de sécurité, dont l’Africa Corps, héritier des activités du groupe Wagner.
Selon les déclarations de l’agence publique Rosoboronexport citées dans cette analyse, Moscou aurait conclu, depuis 2023, près de 150 contrats militaires avec 46 pays africains, pour un montant supérieur à 20 milliards de dollars. L’Algérie et l’Égypte figurent parmi ses principaux clients.
Cette influence sécuritaire contraste néanmoins avec une présence économique encore limitée. Les investissements directs russes représenteraient moins de 1 % du total des investissements étrangers en Afrique.
Lors du sommet Russie-Afrique de 2023, Vladimir Poutine avait annoncé l’annulation de 23 milliards de dollars de dettes africaines, principalement héritées de l’époque soviétique.
Sur le plan économique, les intérêts russes se concentrent sur les mines, les hydrocarbures, les engrais, les céréales et les infrastructures énergétiques. Moscou cherche notamment à développer ses activités dans l’or, l’uranium et le lithium, particulièrement dans les pays du Sahel.
Toutefois, les échanges demeurent fortement déséquilibrés au bénéfice de la Russie.
3. Russie-Afrique : seulement 27,8 milliards de dollars d’échanges commerciaux
En 2025, les échanges commerciaux entre la Russie et l’Afrique sont estimés à 27,8 milliards de dollars, dont 24,3 milliards d’exportations russes vers le continent et seulement 3,5 milliards d’importations en provenance des pays africains.
Le déficit commercial de l’Afrique vis-à-vis de la Russie atteint ainsi 20,8 milliards de dollars.
L’Afrique ne représente qu’environ 3,9 % du commerce extérieur russe. Plus de 70 % des échanges russo-africains se concentrent sur quelques partenaires, principalement l’Égypte, l’Algérie, le Maroc et l’Afrique du Sud.
L’objectif affiché est de porter ces échanges entre 40 et 60 milliards de dollars à l’horizon 2030. Cette ambition suppose une diversification des relations commerciales, aujourd’hui dominées par les exportations russes de céréales, d’engrais, de produits pétroliers et d’équipements militaires.
En comparaison, les autres grands partenaires économiques de l’Afrique disposent d’une avance considérable.
4. L’Union européenne et la Chine dominent les échanges avec l’Afrique
L’Union européenne demeure le premier partenaire commercial du continent considéré comme bloc économique, avec environ 355 milliards d’euros d’échanges de marchandises, soit près de 390 milliards de dollars, auxquels s’ajoutent plus de 110 milliards d’euros d’échanges de services. Son stock d’investissements directs en Afrique dépasserait 250 milliards d’euros.
La Chine occupe une position dominante parmi les partenaires bilatéraux. En 2025, les échanges sino-africains auraient atteint 348 milliards de dollars, en hausse de 17,7 % sur un an. Les exportations chinoises vers l’Afrique représentent 225 milliards de dollars, contre 123 milliards d’importations en provenance du continent.
L’Inde confirme également sa montée en puissance, avec un commerce bilatéral estimé entre 93,6 et 103 milliards de dollars sur la période 2024-2025. Sa présence se renforce notamment dans les industries pharmaceutiques, les technologies de l’information et les télécommunications.
Les échanges commerciaux entre les États-Unis et l’Afrique oscillent, quant à eux, entre 60 et 70 milliards de dollars par an, avec un stock d’investissements directs estimé entre 40 et 50 milliards de dollars.
La Turquie poursuit son expansion, avec des échanges compris entre 36,5 et 40 milliards de dollars et des contrats de construction et d’ingénierie cumulés dépassant 85 milliards de dollars.
Les pays du Conseil de coopération du Golfe occupent une place croissante dans les relations économiques africaines. Leurs échanges commerciaux avec le continent sont évalués à 121 milliards de dollars, tandis que les investissements cumulés annoncés atteindraient 179 milliards de dollars, dominés par les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.
Le Japon et la Corée du Sud complètent ce paysage, avec des échanges commerciaux respectivement estimés entre 17,8 et 25 milliards de dollars et à environ 20,45 milliards de dollars.
Ces données permettent de mesurer l’écart entre l’influence géopolitique de Moscou et son poids commercial réel sur le continent. Les échanges russo-africains restent près de treize fois inférieurs à ceux de la Chine et environ quatorze fois inférieurs à ceux de l’Union européenne.
La Russie dispose donc d’une marge de progression importante, mais son ambition économique reste confrontée à la concurrence de partenaires déjà solidement implantés.
5. L’intégration africaine, condition d’un partenariat équilibré
L’enjeu pour l’Afrique ne consiste pas à substituer une dépendance à une autre, mais à diversifier ses partenariats tout en renforçant ses capacités productives.
Aujourd’hui, le commerce intra-africain représente seulement 15 % à 18 % des exportations du continent, contre plus de 60 % en Europe et environ 38 % en Asie.
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) constitue, à cet égard, un instrument stratégique. Elle ambitionne de créer un marché intégré de près de 1,5 milliard de consommateurs, grâce à la suppression progressive des droits de douane sur 90 % des lignes tarifaires.
Sa réussite dépendra cependant de plusieurs conditions : développement des infrastructures de transport et d’énergie, réduction des barrières non tarifaires, harmonisation des réglementations, financement du commerce et renforcement des systèmes de paiement en monnaies locales.
La coopération avec la Russie, comme avec la Chine, l’Europe, les États-Unis, l’Inde ou les pays du Golfe, devrait donc être évaluée à l’aune de sa contribution à l’industrialisation, au transfert de technologies, à l’emploi et à la création de valeur ajoutée locale.
Le véritable enjeu n’est pas seulement d’accroître les volumes commerciaux, mais de modifier leur structure afin de réduire la dépendance africaine aux exportations de matières premières.
Conclusion : l’Afrique sera ce que les Africains voudront qu’elle soit
Le troisième Sommet Russie-Afrique confirme la volonté de Moscou de consolider son influence sur le continent et de participer à la recomposition des équilibres internationaux.
Cependant, avec 27,8 milliards de dollars d’échanges commerciaux et une part encore marginale dans les investissements directs étrangers, la Russie demeure un partenaire économique de second rang face à l’Union européenne, à la Chine et à plusieurs puissances émergentes.
Pour l’Afrique, l’enjeu dépasse le choix entre partenaires occidentaux et orientaux. Il réside dans sa capacité à négocier des accords équilibrés, à transformer ses ressources sur place et à construire un marché continental intégré.
Dans un monde multipolaire, la souveraineté économique ne se décrète pas : elle se construit par la diversification des partenariats, l’investissement productif et l’intégration régionale. L’Afrique sera, avant tout, ce que les Africains voudront qu’elle soit.

