Le cas Kabila, symptôme d’un système
Par Robert Ngangue, Conflictologue, Ex-Cadre MONUSCO, Médiateur Professionnel certifié IMI
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Le 12 octobre 2026, la désignation de Joseph Kabila à la tête du Front pour la Refondation de la Nation (FRN) depuis Goma a suscité une vive émotion sur le continent africain. Sept ans après avoir quitté le palais, un ancien chef d’Etat redevient leader d’une coalition politico-militaire. La même semaine, à Accra, le Ghana célébrait avec une sobriété républicaine, la cohabitation de ses anciens présidents. Deux images, deux systèmes qui posent une question centrale : pourquoi l’alternance reste-t-elle une épreuve existentielle dans une partie de l’Afrique francophone, alors qu’elle est devenue une routine institutionnelle ailleurs ?
I. L’héritage du présidentialisme centralisé
Geert Hofstede, dans Culture’s Consequences (1980), rappelait que les sociétés d’Afrique centrale francophone présentent un indice élevé de distance hiérarchique. La Constitution de la Ve République française, transposée aux indépendances africaines, a épousé cette réalité. Comme l’a analysé le Professeur Gérard Conac, l’Afrique francophone a retenu le président-arbitre, grand manitou, père-fondateur, chef des armées et centre de l’administration, sans toujours transposer avec la même rigueur les contre-pouvoirs qui l’équilibrent en France.
Il en résulte ce que Jean-François Bayart a qualifié d’Etat où le sommet se confond avec l’ensemble du dispositif. Dès lors, quitter la présidence n’est pas seulement quitter une fonction. C’est quitter le prestige et l’accès aux réseaux de protection et de reconnaissance sociale. Même l’existence d’un statut post-fonction défini légalement rend la retraite politique objectivement incertaine et souvent humiliante.
Le cas congolais illustre cette difficulté. Les rapports successifs du Groupe d’Experts des Nations Unies sur la RDC (S/2023/431 et S/2024/432) et les travaux du Groupe d’Etude sur le Congo (NYU, 2021) documentent la persistance, au-delà des alternances formelles, de réseaux sécuritaires et économiques liés aux anciennes administrations. Dans un tel contexte, un ancien chef d’Etat peut être tenté de conserver des leviers d’influence comme assurance, ce qui fragilise à son tour la nouvelle administration.
II. Armée républicaine versus armée patrimoniale
Le Ghana a opéré à partir de 1982 une professionnalisation profonde de son armée et a réussi à instaurer ce que Samuel Huntington appelle dans The Soldier and the State (1957) un « contrôle objectif » : une armée professionnelle indifférente à l’origine politique et ethnique du chef de l’Etat. L’élection très serrée de John Atta Mills contre le Président sortant Nana Akufo Addo en 2008 avec moins de 50.000 voix de différence, n’a suscité aucune tentation interventionniste de l’armée.
Dans plusieurs Etats francophones d’Afrique, la tendance postindépendance a été de créer des unités d’élite directement rattachées à la Présidence de la République. Cette logique de « contrôle subjectif » où l’armée est liée à un homme ou à un clan plus qu’à la constitution, place le contrôle du Chef de l’Etat sur les forces de défense et de sécurité et rend chaque alternance plus sensible. Quand les forces de défense et de sécurité sont perçues comme au service d’un camp, leur recomposition après une alternance est vécue par les partants comme une vulnérabilité.
III. La rente et la succession
Paul Collier, dans The Bottom Billion (2007), a montré la corrélation entre dépendance à la rente extractive et fragilité des transitions. Au Ghana, malgré d’importantes ressources, le législateur a adopté le Petroleum Revenue Management Act, voté le 11 avril 2011 (Act 815), créant un fonds souverain redevable devant le Parlement. Le Président ne négocie pas directement les contrats extractifs.
En RDC et dans plusieurs économies rentières d’Afrique francophone, la présidence reste au cœur de la gouvernance des ressources naturelles. Le contrôle des chaînes de valeur du cuivre, de l’or, du diamant, du cobalt, du coltan ou du pétrole confère au pouvoir exécutif un rôle de premier plan dans l’allocation des concessions. Dans ce contexte, l’enjeu de l’alternance dépasse le simple exercice du pouvoir politique : il touche à la redistribution d’une rente considérable. Le rapport Mapping des Nations Unies (2010) documentant 617 incidents graves et les travaux de Global Witness ont documenté l’imbrication entre conflits armés et contrôle des sites miniers dans l’Est de la RDC.
IV. Une fonction qui existe, mais un privilège qui s’apprécie au gré du successeur
Contrairement à une idée reçue, l’Afrique francophone n’est pas dépourvue de statut pour ses anciens présidents. Conformément à l’article 104 de la Constitution de la RDC « Les anciens Présidents élus sont de droit sénateurs à vie ». Joseph Kabila l’a été de mars 2019 jusqu’à la levée de son immunité le 31 mai 2025 et sa condamnation par contumace par une juridiction militaire congolaise le 30 septembre 2025 au motif de sa collusion présumée avec le M23. Avec la loi N°2013/006 du 10 juin 2013, le Cameroun a l’une des plus généreuses provisions pour les anciens présidents du continent. Le problème n’est donc pas l’absence de texte. C’est sa nature. Au Cameroun comme en RDC, ce statut est une loi ordinaire, modifiable et révocable à la discrétion du successeur. Il suffit d’un vote aux deux tiers de l’Assemblée, comme pour Kabila en mai 2025, pour tout retirer.
Au Ghana, c’est l’inverse. L’article 68 (2) de la Constitution de 1992 dispose que « la pension et les privilèges de l’ancien président ne peuvent être variés à son désavantage ». Ce n’est pas une faveur. C’est un droit acquis, intangible. Même si le successeur déteste le predecesseur, il ne peut le toucher. Tant que la retraite dépendra de l’humeur du successeur, quitter le pouvoir restera un saut dans le vide.
V. Le pacte et sa rupture : Pretoria, Sun City et Umoja Wetu
Quand Joseph Kabila prend le pouvoir en 2001, il hérite d’un pays occupé en partie par l’armée rwandaise. Pour obtenir leur retrait, il signe en 2002-2003 les accords de Sun City et Pretoria. Le prix, documenté par le Rapport des Experts de l’ONU S/2008/773, est l’intégration massive – mixage et brassage – dans l’armée congolaise (FARDC) des officiers du RCD-Goma et du CNDP, soutenus par Kigali. En 2009, après l’opération conjointe Umoja Wetu, un second compromis est né, notamment l’exploitation conjointe de certaines zones minières dont Rubaya et le maintien d’une zone tampon au Nord-Kivu pour sécuriser le Rwanda contre les FDLR, ainsi que la non-poursuite des officiers intégrés.
Quand Félix Tshisekedi arrive en 2019, il respecte ce compromis dans un premier temps, puis se rétracte à partir de 2021 au nom de la souveraineté nationale. Entre autres, il fait arrêter des réseaux économiques liés à l’ancienne administration et publie des rapports gouvernementaux accusant directement Kigali de soutenir le M23, ce que Kigali nie publiquement. Pour de nombreux analystes à Kinshasa, Tshisekedi n’a pas trahi un intérêt privé, il a défendu les intérêts de la RDC. Mais pour Kigali, il a rompu l’architecture de protection que Kabila avait garantie.
Kigali ne peut poursuivre durablement son offensive dans l’Est de la RDC sans un visage congolais de souche comme leader. Avec le M23 perçu comme pro-Tutsi et L’AFC de Corneille Nanga’a assimilée à une entreprise trompe-l’oeil, Kabila apporte ce qui manquait : l’argent, les soutiens, la visibilité, un nouveau souffle, les réseaux, la popularité et la légitimité d’un ancien chef d’Etat congolais, katangais, bantoue. Ce n’est donc pas simplement Kabila qui utiliserait le Rwanda, c’est aussi le Rwanda qui utiliserait Kabila comme vecteur de légitimation politique d’une crise qu’il a toujours déclarée interne à la RDC.
Quand un système ne prévoit pas de sortie honorable pour ses anciens chefs, il crée lui-même les conditions pour que des puissances extérieures puissent les instrumentaliser.
VI. Le laboratoire régional : Yaoundé, Brazzaville, Malabo.
Pour mieux saisir les risques et mieux analyser les voies de sortie, il est utile de regarder trois trajectoires voisines.
Au Cameroun, Paul Biya exerce le pouvoir depuis le 6 novembre 1982, sans interruption, soit 44ans de règne continu. Le seul précédent d’alternance est celui de son prédécesseur, Ahmadou Ahidjo, qui lui avait transmis volontairement le pouvoir le 4 novembre 1982. Moins de deux ansplus tard, accusé de tentative de coup d’Etat, Ahidjo est condamné à mort par contumace en février 1984, et doit s’exiler à Dakar où il meurt le 30 novembre 1989. Ses restes n’ont à ce jour jamais été rapatriés. La loi de 2013 sur le statut d’ancien Président, aussi généreuse soit-elle sur le papier, reste ainsi une promesse jamais testée en conditions réelles.
Au Congo-Brazzaville, Denis Sassou-Nguesso exerce le pouvoir depuis 1979, avec une interruption entre 1992 et 1997 après sa défaite face à Pascal Lissouba. Face à une alternance qu’il n’avait pas préparée institutionnellement, il a conservé une force fidèle, les Cobras. La guerre civile de 1997, qui a fait des milliers de morts et détruit une grande partie de Brazzaville selon plusieurs sources humanitaires, a marqué son retour au pouvoir par les armes. Depuis, la question de l’alternance y est gelée.
En Guinée Equatoriale, au pouvoir depuis 1979, le Président Teodoro Obiang Nguema a présidé à une transformation de l’Etat rentier pétrolier. Comme l’analyse le politiste Douglas Yates dans The Scramble for African Oil, la rente, qui représente plus de 80% des exportations, a permis une forte centralisation et une logique de succession familiale, avec la nomination de son fils Teodorin Obiang Mangue comme Vice-président. Ici, la transition est pensée comme une continuité dynastique, non comme une alternance républicaine
Conclusion : De la faveur au droit
Le drame en Afrique francophone n’est donc pas un vide juridique, mais une combinaison de facteurs dont l’insécurité juridique organisée. Il y a des lois sur les anciens présidents, mais pas des droits des anciens présidents. Le Ghana a compris qu’on ne sécurise pas l’alternance en punissant les sortants, mais en les protégeant contre leurs successeurs et en toilettant le système rentier et sécuritaire. C’est en rendant la sortie honorable, automatique et irrévocable que l’on rend le retour en politique moins existentielle. Tant que nos palais présidentiels resteront des prisons dorées dont on ne sort que par la petite porte du maquis, nous produirons des Kabila à Goma et partout ailleurs. En réalité, quand ton immunité, tes privilèges, ton prestige, tes biens et ta sécurité dépendent de la volonté de celui qui te remplace, tu as deux choix rationnels : ne jamais partir, ou préparer un retour armé quand on est sorti.

