Au troisième Sommet Russie-Afrique, le président de la République démocratique du Congo a placé la paix dans l’Est congolais, la diversification des partenariats économiques et la réforme de la gouvernance mondiale au cœur de son intervention. Une démarche qui traduit la volonté de la RDC de mobiliser les rivalités entre puissances au service de ses intérêts nationaux, sans s’enfermer dans une logique d’alignement.
Le voyage du chef de l’État de la RDC à Moscou, les 28 et 29 octobre 2026, s’inscrit dans un contexte international où les rapports de force entre grandes puissances redéfinissent les conditions de la coopération avec l’Afrique. En participant au troisième Sommet Russie-Afrique, après avoir pris part à celui de Sotchi en 2019, mais absent de celui de Saint-Pétersbourg en 2023, le président congolais a choisi de porter les préoccupations stratégiques de son pays sur une scène où Moscou cherche à consolider son influence diplomatique, économique et sécuritaire sur le continent.
Ainsi, la portée de cette participation transcende le cadre protocolaire d’une visite officielle. Elle soulève une question essentielle : comment la RDC peut-elle exploiter son potentiel géographique, ses ressources naturelles et son influence diplomatique pour promouvoir la paix, la souveraineté et le développement, dans un monde où la concurrence entre les puissances est omniprésente ? Quand on sait que la Chine, les États-Unis ne ménagent aucun effort pour s’investir dans les secteurs stratégiques de la RDC, avec, en embuscade, l’Union européenne, les Émirats, la Turquie et l’Inde…
En effet, la prise de parole de Félix Tshisekedi à Moscou, lors de la table ronde de haut niveau, point d’orgue du sommet, apporte plusieurs éléments de réponse. Elle articule trois dimensions : la recherche d’un soutien international face à la crise sécuritaire dans l’Est, la diversification des partenariats économiques et l’affirmation d’une plus grande autonomie africaine dans la gouvernance mondiale.
La diversification des partenariats
Affirmer la souveraineté congolaise dans un monde multipolaire est l’un des messages centraux de l’intervention présidentielle, qui repose sur une distinction importante : diversifier ses partenaires ne signifie pas nécessairement changer de camp. Félix Tshisekedi a défendu explicitement cette approche en déclarant : « Pour nous, diversifier nos partenariats n’est pas choisir un camp : c’est renforcer notre liberté de décision au service de nos populations. »
Cette méthode représente le fondement essentiel de l’analyse géopolitique de son déplacement. En effet, dans un cadre international caractérisé par la rivalité entre les États-Unis, la Russie, la Chine et les puissances européennes, la RDC s’efforce d’élargir ses possibilités diplomatiques. L’objectif est de prévenir qu’une relation privilégiée avec un partenaire ne diminue sa capacité à négocier avec les autres.
La Russie représente, à cet égard, un interlocuteur disposant de leviers spécifiques : son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, ses capacités de coopération scientifique et technique, ses relations dans les domaines de l’énergie et des infrastructures, ainsi que son ambition de renforcer ses échanges avec l’Afrique.
Mais cette ouverture diplomatique doit être comprise dans les deux sens. Moscou cherche également à accroître sa présence sur un continent devenu central dans les rivalités économiques et stratégiques mondiales. Le sommet constitue donc une rencontre entre des intérêts congolais de diversification et une stratégie russe d’expansion de ses partenariats africains.
Pour la diplomatie congolaise, à l’instar des autres pays africains présents à Moscou, l’enjeu n’est pas de substituer une dépendance à une autre. Il est de faire jouer la pluralité des partenaires afin d’obtenir de meilleures conditions de coopération, de financement, de transfert de compétences et d’accès aux marchés.
La souveraineté, comme le disait jadis Abdoulaye Wade, l’ancien président sénégalais, ne s’évalue pas en fonction du nombre de partenaires internationaux, mais par la capacité de l’État à négocier, à trancher et à protéger ses priorités sans sacrifier son autonomie décisionnelle.
Toutefois, cette approche impose une condition : chaque collaboration doit générer des résultats contrôlables. La diversification diplomatique n’a de valeur tactique que si elle renforce réellement les compétences nationales.
L’Est de la RDC s’invite à Moscou pour faire de ce géant un interlocuteur de la paix
Le discours du président congolais s’est largement centré sur la crise de sécurité qui sévit dans l’Est de la RDC. Le président Félix Tshisekedi a sollicité l’appui de la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, dans l’application des résolutions 2773 et 2808, tout en plaidant pour une mise en œuvre effective des engagements découlant des processus de Washington et de Doha.
Cette démarche revêt une signification particulière, car la Russie, comme nous l’avons spécifié ci-dessus, est membre permanent du Conseil de sécurité et dispose d’un droit de veto. Son influence diplomatique peut donc compter dans les discussions internationales sur les conflits, les mandats de maintien de la paix et les mécanismes de suivi des décisions onusiennes.
La résolution 2773, adoptée le 21 février 2025, concerne directement l’escalade du conflit dans l’Est congolais et exige notamment le retrait des forces rwandaises ainsi que la fin de l’offensive du M23. La résolution 2808, adoptée le 19 décembre 2025, porte notamment sur le renouvellement du mandat de la MONUSCO.
En demandant à Moscou de soutenir leur mise en œuvre, le chef de l’État congolais cherche à faire passer la question de l’Est du registre des déclarations de solidarité à celui de l’action diplomatique multilatérale.
Cette stratégie repose sur une logique précise : la RDC ne peut pas uniquement compter sur les partenaires déjà impliqués dans les processus de médiation. Elle a intérêt à élargir le cercle des acteurs susceptibles de soutenir le respect de son intégrité territoriale, la protection des civils et l’application des engagements internationaux.
Toutefois, le soutien politique de Moscou ne saurait, à lui seul, résoudre le conflit. Son utilité dépendra de la capacité de la Russie à traduire ses positions diplomatiques en initiatives concrètes, en coordination avec les Nations unies, l’Union africaine et les mécanismes de négociation existants, alors même que la Russie est elle-même engagée dans un conflit avec l’Ukraine que certains membres de l’ONU, notamment du bloc de l’OTAN, qualifient de guerre d’agression.
Au regard de tout ce qui précède, il sied de souligner que la démarche congolaise pose donc une question de fond : comment transformer le poids diplomatique des grandes puissances en garanties de sécurité effectives pour les populations de l’Est ?
La réponse suppose des engagements vérifiables, une surveillance crédible de leur application, un accès humanitaire effectif et une stratégie durable de restauration de l’autorité de l’État.
Les ressources naturelles : transformer la richesse géologique en puissance économique
Dans son allocution, le président Tshisekedi a également souligné le rapport entre l’exploitation illégale des ressources naturelles et la continuité des conflits armés dans l’Est de la RDC. Cette question est cruciale pour une nation dotée de ressources minières indispensables aux secteurs industriels mondiaux, en particulier ceux touchant aux batteries, à l’électronique et à la transition énergétique.
Sur le plan géopolitique, les minerais congolais constituent à la fois un atout économique, un instrument potentiel de négociation et un enjeu de compétition internationale.
Mais la disponibilité de ressources stratégiques ne garantit pas automatiquement la prospérité. Lorsque les chaînes d’approvisionnement échappent au contrôle public, que la transformation industrielle se déroule principalement à l’étranger ou que les circuits de commercialisation sont opaques, une partie importante de la valeur ajoutée est créée hors du territoire producteur.
L’orientation défendue à Moscou vise précisément à dépasser cette contradiction. Le président congolais a mis en avant cinq priorités économiques : la création d’emplois, l’énergie, les infrastructures, la transformation locale des minerais et la sécurité alimentaire.
Pour la RDC, la coopération avec la Russie devrait ainsi être évaluée à partir de projets susceptibles de renforcer les capacités productives nationales.
La Russie et la RDC : une relation à développer au-delà des discours diplomatiques
La participation de Félix Tshisekedi au sommet Russie-Afrique démontre un souhait clair de renforcer les relations bilatérales. À l’heure où nous mettons sous presse cet article, nos sources signalent la tenue d’une bilatérale entre le président Poutine et le président Tshisekedi. De plus, l’agenda prévu pour le déplacement du président de la RDC au sommet Russie-Afrique inclut la signature de trois accords de coopération portant sur la santé publique, les échanges économiques, commerciaux, scientifiques et techniques, ainsi que la formation professionnelle des jeunes Congolais.
Cette précision est importante : elle invite à distinguer les intentions diplomatiques des engagements effectivement opérationnels.
La Russie dispose d’une expérience dans plusieurs domaines susceptibles d’intéresser la RDC, notamment la formation scientifique, l’énergie, les infrastructures et certaines technologies industrielles. Mais la question décisive reste celle de l’adéquation entre les offres de coopération russes et les besoins prioritaires du développement congolais.
Kinshasa devra notamment examiner les conditions financières des projets, leur calendrier, les mécanismes de transfert de compétences et leur capacité à générer des retombées économiques locales.
La coopération sanitaire pourrait, par exemple, être appréciée à partir de l’accès aux médicaments, du renforcement des capacités hospitalières et de la formation des professionnels. Dans le domaine industriel, les critères devraient porter sur la création d’emplois, la maintenance locale des équipements et l’acquisition de savoir-faire.
Cette logique suppose que la RDC ne se contente pas d’accueillir des offres de coopération, mais définisse elle-même ses priorités, ses critères d’évaluation et ses exigences contractuelles.
Le partenariat avec Moscou pourrait ainsi devenir un instrument de diversification économique, à condition que les intérêts congolais soient clairement définis et que les résultats soient mesurables.
La réforme du Conseil de sécurité
Au-delà des relations bilatérales, Félix Tshisekedi a défendu une meilleure représentation de l’Afrique dans les instances internationales, notamment au Conseil de sécurité des Nations unies. Cette revendication s’inscrit dans un débat ancien sur la représentativité des institutions multilatérales et sur la place du continent dans les décisions concernant la paix et la sécurité mondiales.
Le paradoxe est connu : l’Afrique compte de nombreux États membres de l’ONU et demeure directement concernée par les décisions relatives aux conflits, aux opérations de maintien de la paix et aux sanctions internationales, mais elle ne dispose d’aucun siège permanent au Conseil de sécurité.
La présence de la RDC comme membre non permanent pour la période 2026-2027 lui offre une tribune supplémentaire pour porter cette revendication. Elle lui donne aussi une responsabilité : défendre une approche cohérente du droit international, du règlement pacifique des différends et de la protection des populations civiles.
La participation au sommet de Moscou prend ici une dimension particulière. Alors que la Russie défend un ordre international multipolaire et critique la prépondérance occidentale, Kinshasa peut faire valoir une position africaine qui ne se réduit pas à l’opposition entre Moscou et les capitales occidentales.
La réforme de la gouvernance mondiale ne devrait pas signifier le remplacement d’une hégémonie par une autre. Pour les États africains, l’enjeu consiste à accroître leur capacité collective à participer à la définition des règles, à défendre leurs intérêts et à peser sur les décisions qui affectent leur sécurité et leur développement.
Pour la RDC, cette ambition devra se traduire dans les positions qu’elle défendra au Conseil de sécurité, dans ses relations avec l’Union africaine et dans sa capacité à rechercher des compromis diplomatiques sans abandonner ses principes.
Le défi de l’équilibre entre Moscou, Washington, Pékin et Bruxelles
Le déplacement du président de la RDC, Félix Tshisekedi, doit également être replacé dans le contexte de la compétition internationale pour les ressources, les marchés et les partenariats stratégiques africains.
Le sommet de Moscou illustre la volonté russe de consolider ses relations avec le continent, dans un contexte de tensions avec les puissances occidentales liées notamment à la guerre en Ukraine. Washington, Pékin et les capitales européennes poursuivent, de leur côté, leurs propres stratégies économiques et diplomatiques en Afrique.
Dans cet environnement, la RDC a un intérêt évident à maintenir des relations diversifiées. Ses besoins en infrastructures, en énergie, en investissements miniers, en technologies et en financement du développement sont considérables. Aucun partenaire ne peut, à lui seul, répondre à l’ensemble de ces besoins.
Le défi est donc d’éviter que les rivalités internationales ne se traduisent par des choix imposés ou par une dépendance excessive envers un seul acteur. Cela implique une diplomatie fondée sur plusieurs principes :
- la cohérence stratégique : les accords conclus avec chaque partenaire doivent rester compatibles avec les priorités nationales et les engagements internationaux de la RDC ;
- la transparence économique : les conditions financières et les obligations des contrats doivent pouvoir être évaluées ;
- la diversification effective : les partenariats doivent apporter des capacités nouvelles, plutôt que de reproduire les mêmes dépendances ;
- la liberté de décision : Kinshasa doit conserver la possibilité de négocier avec différents acteurs selon les intérêts du pays.
Cette approche ne garantit pas l’absence de pressions extérieures. Elle permet néanmoins de mieux gérer les rapports de force, en faisant de la diversification un instrument de négociation plutôt qu’une simple succession de rapprochements diplomatiques.
Compte tenu de ce qui précède, il convient de souligner qu’au-delà de la coopération bilatérale, un enjeu crucial demeure à l’agenda de la RDC : celui d’inscrire la paix dans une vision régionale élargie de la zone des Grands Lacs.
La quête de la paix dans l’Est de la RDC ne saurait être dissociée des équilibres régionaux. Les relations entre Kinshasa, Kigali et les autres acteurs des Grands Lacs, les flux transfrontaliers de ressources naturelles ainsi que la présence de groupes armés entretiennent une dynamique qui dépasse largement les frontières congolaises.
Ainsi, l’appel adressé à Moscou vise à élargir le soutien international aux démarches de paix déjà engagées. Mais les mécanismes de Washington et de Doha, les initiatives de l’Union africaine et les instruments des Nations unies doivent être appréciés selon leur capacité à produire des engagements cohérents et applicables.
Le principal enjeu consiste à éviter que la multiplication des médiations ne crée des engagements contradictoires ou ne dilue les responsabilités des parties.
Une paix durable suppose notamment le respect de l’intégrité territoriale de la RDC, la fin des soutiens aux groupes armés, la protection des populations, la lutte contre les circuits illicites de financement des conflits et la mise en place de mécanismes crédibles de suivi.
Elle suppose également de traiter les dimensions économiques de l’instabilité : contrôle des ressources, échanges transfrontaliers, coopération sécuritaire et perspectives de développement pour les territoires affectés.
Dans cette perspective, la Russie peut être un interlocuteur diplomatique supplémentaire. Sa contribution devra cependant être appréciée à l’aune des résultats obtenus et de sa capacité à agir en complémentarité avec les autres acteurs engagés dans la recherche d’une solution.
L’ambition de Kinshasa est de faire comprendre que la stabilité de l’Est congolais n’est pas seulement un enjeu national. Elle concerne également la sécurité régionale, la crédibilité des institutions internationales et la protection des chaînes d’approvisionnement en ressources stratégiques.
En conclusion, la participation de Félix Tshisekedi au troisième Sommet Russie-Afrique marque une nouvelle étape dans la volonté de la RDC de diversifier ses relations internationales et de faire entendre ses préoccupations sécuritaires et économiques dans les enceintes diplomatiques majeures.
Le discours de Félix Tshisekedi à Moscou s’articule autour de trois ambitions : obtenir un soutien plus large en faveur de la paix dans l’Est, attirer des partenaires capables de renforcer les capacités productives nationales et défendre une gouvernance mondiale accordant une place plus importante au continent africain sur la scène internationale.

