Présenté lors de la table ronde organisée par Bloomfield à Abidjan le 27 octobre sur la stratégie des pays côtiers de l’UEMOA et les pays de l’AES, le rapport d’InterGlobe s’intéresse au sujet clé « partenariats internationaux en Afrique de l’Ouest, quels apports ? ». Russie décevante, puissance chinoise, approche business française et européenne, volatilité américaine… décryptage.
La Russie en difficulté sur le plan sécuritaire, faible sur le plan économique
Le repositionnement diplomatique des pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) vers Moscou n’a pas trouvé de traduction matérielle sur le terrain économique. Dans son étude, InterGlobe Conseils dresse le bilan suivant :
« La Russie a fait de son offre sécuritaire son principal levier de conquête, d’abord avec Wagner puis avec Africa Corps, auprès de régimes en quête de protection. Cette offre est aujourd’hui remise en cause par les résultats, le Sahel restant l’épicentre mondial du terrorisme. À l’inverse, elle n’a pas su bâtir d’offre économique, avec des investissements très faibles (moins de 1% des IDE entrants en Afrique) et des transferts de technologie quasi inexistants. Ses projets nucléaires et miniers restent pour l’essentiel au stade des protocoles. »
Au-delà de cette posture, le commerce bilatéral demeure marginal et à sens unique : avec le Nigeria, son premier marché régional, Moscou a enregistré 1,52 milliard de dollars d’exportations en 2023 pour seulement 10 millions d’achats. Les projets industriels annoncés, raffinerie d’or Yadran au Mali ou accords de coopération nucléaire avec le Burkina Faso et le Niger, n’ont pas connu de déploiement opérationnel. À l’approche du sommet Russie-Afrique, la pression est grande pour que le partenariat russe retrouve de son attractivité auprès des pays africains.
Chine : partenaire devenu incontournable avec des points de tension
À l’inverse, la présence chinoise repose sur une logique industrielle et commerciale intégrée, affranchie des clivages politiques. Les données réunies par Bloomfield montrent que Pékin combine sa compétitivité manufacturière à un rôle clé dans l’approvisionnement : premier fournisseur de six pays sur sept dans l’Union, la Chine achemine 35,9 % des biens d’équipement importés par l’UEMOA, une pénétration illustrée par la vive hausse des flux bilatéraux en Côte d’Ivoire (+46,9 % en 2025, à 7,42 milliards de dollars).
Comme le souligne InterGlobe, ce pragmatisme d’infrastructure génère néanmoins des contraintes structurelles pour les économies hôtes : le mécanisme de remboursement par prélèvement sur les ressources brutes restreint temporairement les recettes fiscales des États, tandis que la faiblesse des transferts de compétences et le manque d’intégration du contenu local constituent désormais des sources régulières d’arbitrage.
France et Union européenne : une nouvelle approche tournée vers le business
L’Union européenne demeure le premier bloc économique et financier en Afrique de l’Ouest, avec 68 milliards d’euros d’échanges commerciaux en 2025 et un stock d’investissements directs de 54 milliards d’euros. Dans son rapport, InterGlobe Conseils résume ainsi son positionnement :
« L’Union européenne pèse par la masse, premier partenaire commercial, premier investisseur et premier bailleur de la région. Son offre repose sur des instruments de long terme (accords commerciaux, Global Gateway, Facilité européenne pour la paix), solides mais très conditionnés. »
Sur le littoral, la France préserve un ancrage d’envergure en se maintenant au premier rang des investisseurs en Côte d’Ivoire (2,5 milliards d’euros de stock d’IDE et un millier d’entreprises). Paris fait désormais pivoter son dispositif vers le co-investissement privé et la formation académique, plus de 30 000 étudiants ivoiriens et sénégalais étant inscrits dans les universités françaises , prenant acte notamment de la nécessité d’adapter son dispositif sécuritaire dans la région.
États-Unis : l’incertitude autour d’un partenaire clé
En Afrique de l’Ouest, la présence américaine suscite un scepticisme croissant au sein des gouvernements et des milieux économiques régionaux, nourri par l’imprévisibilité structurelle des dispositifs de Washington. Le régime commercial de l’AGOA en constitue l’illustration la plus nette : brutalement interrompu en 2025 puis reconduit in extremis pour une seule année jusqu’au 31 décembre 2026, il maintient les exportateurs africains dans un doute qui dissuade tout investissement industriel à long terme.
Cette méfiance quant à la fiabilité des engagements américains s’est accentuée avec les revirements majeurs dans l’aide publique au développement. Le démantèlement de l’USAID en 2025 a soudainement désorganisé les canaux de coopération sur l’ensemble du continent.
Le Nigeria demeure son pivot économique régional avec 11,8 milliards de dollars d’échanges en 2025, au profit d’un excédent de 1,8 milliard en faveur des États-Unis, tandis que des appuis sont redistribués vers la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Bénin. Pour les décideurs ouest-africains, ces redéploiements ciblés peinent toutefois à dissiper le doute sur la constance de Washington et son incapacité à garantir un partenariat prévisible dans la durée.
La coopération régionale reste essentielle pour Bloomfield
En parallèle, Bloomfield, dont le rapport se concentrait de son côté sur les trajectoires économiques des Etats côtiers et de l’AES, met en évidence un net différentiel de richesse, les économies côtières produisant 2,2 fois plus de PIB que l’Alliance des États du Sahel (AES). Le cabinet démontre surtout qu’aucun État ne peut s’affranchir de la réalité géographique. Pour les économies enclavées de l’hinterland, l’accès aux façades maritimes demeure un impératif vital.
En définitive, les données de l’UEMOA révèlent une convergence macroéconomique et financière qui transcende les clivages politiques régionaux. De même, l’intégration du secteur bancaire (82 300 milliards de FCFA d’actifs), où des groupes nés dans l’AES déploient leurs réseaux sur le littoral, confirme la densité des interdépendances réelles.
Comme le résume l’analyse de Bloomfield, la résilience et la souveraineté économique de la région dépendent de la gestion rigoureuse des finances publiques et de la sécurisation des corridors transfrontaliers, érigés en véritables biens publics régionaux.

