Par Dr Mohamed H’MIDOUCHE, Économiste, auteur, chercheur et ancien fonctionnaire international
Les crises mondiales, les chocs géopolitiques et les dérèglements climatiques rendent plus urgente la transformation énergétique de l’Afrique. Aux efforts des États et des banques de développement doit désormais s’ajouter une mobilisation plus forte du capital privé africain. L’initiative industrielle d’Aliko Dangote et le montage financier d’Azito illustrent deux voies complémentaires. L’enjeu est clair : convertir l’épargne et les patrimoines du continent en infrastructures utiles, en emplois, en capacités industrielles et en une énergie fiable, abordable et durable.
Une crise mondiale sur une fracture ancienne
Une entreprise qui interrompt sa production, un centre de santé dont les équipements s’arrêtent, une famille qui perd ses denrées faute de réfrigération : le déficit électrique se mesure d’abord dans la vie quotidienne. Dans son rapport de 2025, l’Agence internationale de l’énergie estime qu’environ 600 millions d’Africains restent privés d’électricité [1]. Pour ceux qui sont raccordés, les coupures, la mauvaise qualité du service et son coût peuvent encore constituer un frein majeur à l’activité économique.
La guerre en Ukraine depuis 2022, puis le conflit au Moyen-Orient en 2026, ont renforcé les tensions sur les approvisionnements et les prix. Le renchérissement de l’essence et du gasoil se répercute sur les transports, l’agriculture, la logistique et les groupes électrogènes. Le coût de l’électricité de secours finit dans le prix des biens et des services, tandis que les ménages modestes disposent de peu de moyens pour absorber le choc.
La triple crise alimentaire, énergétique et financière de 2007-2009 avait déjà révélé ces interactions. L’enseignement demeure : protéger les populations à court terme sans sacrifier les investissements qui réduiront leur vulnérabilité à long terme. Les aides doivent être ciblées, temporaires et régulièrement réévaluées, tout en accompagnant la diversification énergétique, la maintenance des réseaux et l’efficacité énergétique.
L’Afrique présente toutefois des réalités très différentes. Les recettes pétrolières ne garantissent pas un approvisionnement intérieur satisfaisant. Les pays enclavés supportent les coûts du transit ; les États insulaires dépendent largement du fret maritime et de réseaux électriques isolés ; les conflits fragilisent les infrastructures et compliquent leur entretien. Une réponse uniforme serait donc inadaptée.
Le climat fait de l’énergie une question de protection sociale
La sécheresse peut réduire simultanément les récoltes, les revenus et la production hydroélectrique. En 2024, les faibles niveaux d’eau du lac Kariba ont provoqué des coupures prolongées et des perturbations économiques en Zambie et au Zimbabwe, selon l’Organisation météorologique mondiale [2]. Les inondations peuvent, à l’inverse, endommager les réseaux, tandis que les fortes chaleurs augmentent les besoins de refroidissement.
Les décisions énergétiques doivent donc intégrer les risques climatiques dès la conception des projets. Diversifier le mix, renforcer la résilience des ouvrages et sécuriser les centres de santé, le pompage de l’eau et la chaîne du froid revient à protéger directement les populations. L’hydroélectricité conserve une place stratégique, mais sa production future doit être évaluée à partir de scénarios hydrologiques réalistes.
L’expérience sud-africaine rappelle aussi une évidence : construire ne suffit pas, il faut maintenir. Au 4 septembre 2026, Eskom annonçait 476 jours consécutifs sans délestage national. Ce redressement souligne le rôle de la maintenance, de la disponibilité des équipements et de la qualité de la gestion, sans effacer les difficultés locales. Construire et entretenir doivent relever d’une même stratégie d’investissement.
Dangote : de la fortune privée à la capacité industrielle
L’expérience d’Aliko Dangote peut encourager d’autres grandes fortunes africaines, sans injonction ni modèle unique, à examiner la place que l’investissement productif et énergétique pourrait occuper dans leurs stratégies de long terme. Son groupe a porté la réalisation d’une grande raffinerie au Nigeria en mobilisant ses propres capitaux et des partenaires financiers. Le 30 septembre 2026, la première pierre d’un nouveau projet de raffinerie a également été posée à Lamu, au Kenya [3]. Cette initiative ouvre des perspectives pour l’Afrique de l’Est, tout en restant naturellement soumise aux conditions de réalisation propres à un investissement de cette ampleur.
Au Sénégal, Dangote Cement a développé une cimenterie à Pout, entrée en service fin 2014. Bien qu’elle ne relève pas du secteur énergétique, cette réalisation illustre la capacité d’un groupe africain à investir au-delà de son marché national, à transformer localement et à créer une base industrielle durable.
Un autre enseignement mérite d’être souligné : le recours au marché des capitaux. En septembre 2026, Dangote Petroleum Refinery & Petrochemicals a lancé une introduction en bourse (Initial Public Offering, IPO) destinée à lever environ 1,6 milliard de dollars auprès du public et des investisseurs, notamment pour financer l’extension de la capacité de raffinage. Cette opération illustre une voie particulièrement intéressante pour le financement des grandes infrastructures africaines : ouvrir une partie du capital afin de mobiliser l’épargne publique et institutionnelle, tout en maintenant un actionnariat de référence permettant de préserver le contrôle stratégique et la continuité industrielle du projet. Le financement des infrastructures ne repose ainsi plus seulement sur la fortune d’un entrepreneur ou sur l’endettement bancaire ; il peut aussi associer les citoyens, les fonds de pension, les investisseurs institutionnels et les marchés financiers africains à la création de valeur [6].
Ces expériences ne signifient pas que tous les investisseurs doivent se tourner vers le raffinage. Les centrales électriques, les parcs solaires et éoliens, le stockage, les mini-réseaux, les infrastructures gazières et les solutions d’efficacité énergétique répondent à des besoins différents. Leur pertinence dépend des coûts, des ressources disponibles, de la demande et de la qualité de la structuration.
Azito : organiser le partenariat financier et partager les risques
À Abidjan, la centrale d’Azito constitue un exemple directement lié à la production électrique. Développée sous la forme d’un producteur indépendant d’électricité – Independent Power Producer (IPP) -, elle associe notamment Globeleq et Industrial Promotion Services West Africa, membre du Fonds Aga Khan pour le développement économique. Le montage repose ainsi sur un partenariat entre investisseurs, opérateurs et institutions financières.
Pour la quatrième phase d’Azito, la Société financière internationale (SFI, IFC en anglais), institution du Groupe de la Banque mondiale dédiée au secteur privé, a annoncé en 2019 un financement en dette de 264 millions d’euros, avec le concours notamment de la Banque africaine de développement (BAD), de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) et d’institutions européennes. La SFI apportait un prêt de 46 millions d’euros pour son propre compte [5].
L’enseignement est concret : un investisseur n’a pas à financer seul une infrastructure énergétique. Il peut apporter des fonds propres, une capacité de développement et un engagement industriel, puis mobiliser des prêts à long terme autour de contrats solides. Les banques de développement peuvent compléter ce financement, améliorer les maturités et contribuer au partage des risques.
Les projets électriques bien structurés peuvent offrir une rentabilité attractive à moyen et long terme. Un contrat d’achat d’électricité de longue durée, un acheteur solvable et des coûts de production maîtrisés donnent de la visibilité aux recettes. Cette rentabilité dépend toutefois du coût du financement, du risque de change, de la disponibilité des installations et du respect des engagements contractuels. Pour les grands investisseurs africains, l’électricité peut ainsi constituer un actif de long terme utile à la fois au portefeuille et à l’économie réelle.
Une expérience américaine qui éclaire les possibilités africaines
Lors d’une visite professionnelle aux États-Unis en 1998, j’ai découvert une centrale destinée à alimenter les activités industrielles du producteur de jus d’orange Tropicana. Trois agents seulement étaient présents dans une salle de commande fortement automatisée. Cette expérience m’a marqué par le lien direct entre sécurité énergétique, technologie et compétitivité industrielle.
À Bradenton, en Floride, Tropicana dispose d’une centrale de cogénération au gaz naturel sur son site industriel, tout en restant relié au réseau de Florida Power & Light. La cogénération associe production d’électricité et valorisation de la chaleur pour les besoins industriels. Ce cas illustre l’intérêt de l’autoproduction pour sécuriser l’activité et mieux utiliser l’énergie consommée.
L’enseignement pour l’Afrique est immédiat : un industriel disposant d’une demande régulière peut investir dans une production adaptée à ses besoins ou conclure un contrat d’achat avec un producteur indépendant. Agro-industries, cimenteries, mines ou centres de données peuvent ainsi contribuer à rendre de nouvelles capacités finançables.
Cette logique pourrait être déployée à proximité des gisements miniers et des grandes zones agricoles. Des centrales adaptées aux ressources disponibles alimenteraient la transformation des minerais et des récoltes, ainsi que les installations de conservation et de réfrigération. L’Afrique pourrait alors exporter davantage de produits transformés, créer des emplois qualifiés et conserver une plus grande part de la valeur ajoutée sur son territoire.
Financer toute la chaîne électrique, pas seulement les centrales
L’appel au capital privé doit aussi porter sur les maillons moins visibles : raccordements, stockage, équipements de distribution, comptage, maintenance et solutions numériques. Une puissance installée ne devient un service utile que si l’électricité atteint les utilisateurs de manière régulière et à un prix supportable. Les pertes techniques et commerciales, les factures impayées et les arriérés des administrations fragilisent toute la chaîne.
Mission 300, initiative conjointe de la Banque africaine de développement (BAD) et de la Banque mondiale, vise à donner accès à l’électricité à 300 millions de personnes en Afrique d’ici 2030. Les investisseurs privés peuvent contribuer à cette ambition par des projets articulés aux plans nationaux, notamment les solutions décentralisées et les usages productifs de l’électricité. Les financements doivent permettre aux artisans, aux exploitants agricoles et aux petites et moyennes entreprises (PME) d’utiliser effectivement cette énergie.
L’intégration régionale élargit encore les possibilités. En Afrique de l’Ouest, le Système d’échanges d’énergie électrique ouest-africain (EEEOA, ou West African Power Pool – WAPP) développe les interconnexions et les échanges électriques. Le Centre pour les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique de la CEDEAO (CEREEC) accompagne les politiques de renouvelables et d’efficacité énergétique. À l’échelle continentale, le marché unique africain de l’électricité et le plan directeur de l’Agence de développement de l’Union africaine – Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (AUDA-NEPAD) donnent une perspective plus large à ces efforts. Le Maroc apporte, pour sa part, une expérience importante en matière de diversification du mix et de mobilisation de l’investissement dans les renouvelables.
Le Gazoduc Africain Atlantique Nigeria-Maroc et le gazoduc transsaharien Nigeria-Niger-Algérie pourraient soutenir la production électrique et l’industrie. Mais les réserves gazières ne constituent pas, à elles seules, une garantie de livraison : il faut développer les gisements, sécuriser les volumes, les contrats et les financements, et veiller à ce que les interconnexions vers l’Europe génèrent aussi des retombées tangibles pour les réseaux et les économies africaines.
Des salons pour transformer les rencontres en investissements
Cette mobilisation gagnerait à s’appuyer sur des salons africains de l’électricité plus orientés vers la conclusion de transactions, à l’image de POWERGEN International, dont l’édition 2027 est annoncée à Salt Lake City, dans l’Utah. En complément des rencontres déjà organisées sur le continent, ces rendez-vous devraient réunir investisseurs africains, producteurs indépendants, équipementiers, industriels acheteurs d’électricité, banques commerciales, banques de développement et pouvoirs publics.
Leur ambition devrait être mesurable : présenter des projets techniquement préparés, organiser des rencontres de financement, avancer sur les contrats d’achat, constituer des consortiums et suivre publiquement les engagements. Leur réussite se jugerait moins au nombre de participants qu’aux financements mobilisés, aux contrats signés et aux installations effectivement mises en service.
Créer un environnement où le capital privé peut réellement s’engager
Le classement africain de Forbes pour 2026 recense 23 milliardaires, dont la fortune cumulée est estimée à 126,7 milliards de dollars [4]. Ces patrimoines ne constituent évidemment pas des liquidités immédiatement disponibles, mais ils illustrent l’existence d’un potentiel financier africain considérable. Des participations directes, des fonds d’infrastructure ou des véhicules réunissant plusieurs investisseurs pourraient contribuer à mobiliser des financements complémentaires, à condition d’être dotés d’une gouvernance transparente et d’une discipline d’investissement rigoureuse.
Plusieurs pays africains disposent déjà de chartes ou de codes d’investissement offrant des incitations aux investisseurs nationaux et étrangers. Pourtant, le volume de l’investissement privé domestique reste souvent en deçà des besoins. Les raisons sont connues : climat des affaires incertain, lourdeurs administratives, faiblesses de gouvernance, instabilité institutionnelle dans certains pays, accès limité au financement de long terme et rareté des projets suffisamment préparés. La confiance ne se décrète pas ; elle se construit dans l’application effective des textes, la sécurité juridique, la continuité des politiques publiques et la prévisibilité des décisions.
La création de fonds fiduciaires venant soutenir des facilités de préparation de projets – Project Preparation Facilities (PPF) – permettrait de financer les étapes qui précèdent l’investissement : études de faisabilité, évaluations environnementales et sociales, ingénierie, structuration financière et préparation juridique. Ces mécanismes devraient aussi permettre de mobiliser, très en amont, des cabinets de conseil juridique, financier et technique capables de répartir correctement les risques, de préparer les contrats, de sécuriser les droits des parties et de transformer un projet prometteur en actif réellement bancable.
Alimentés par les États, les partenaires de développement et des investisseurs africains, ces fonds pourraient compléter les dispositifs existants et constituer un portefeuille de projets de qualité. Une sélection indépendante, des critères publics et une gestion transparente seraient indispensables pour préserver leur crédibilité.
De l’appel au capital à un pacte de confiance
Pour les projets énergétiques, les risques de change, d’approvisionnement et de paiement doivent être répartis clairement. Les garanties publiques doivent être évaluées, plafonnées et rendues transparentes. Les exigences environnementales ainsi que les droits des communautés concernées doivent être intégrés dès l’origine, et non ajoutés en fin de processus.
L’investissement privé ne dispense pas les pouvoirs publics de protéger les ménages vulnérables et les territoires mal desservis. Il peut, en revanche, accroître les moyens disponibles, accélérer l’exécution et apporter des compétences nouvelles. L’Afrique a besoin de davantage d’initiatives industrielles, mais surtout de projets dont la réussite se mesure au courant effectivement disponible, aux entreprises qui produisent, aux emplois créés et à la valeur ajoutée conservée sur le continent.
La question n’est donc pas de demander aux milliardaires africains de se substituer aux États ou aux institutions de développement. Elle est de créer les conditions pour que davantage de capitaux africains choisissent l’infrastructure, l’énergie et l’industrie comme terrains d’investissement de long terme. C’est à cette condition que la richesse privée pourra devenir, aux côtés de l’action publique et du financement multilatéral, un véritable levier de souveraineté énergétique et de transformation économique du continent.
Sigles et acronymes cités
| Sigle | Signification |
| BAD | Banque africaine de développement |
| BOAD | Banque ouest-africaine de développement |
| SFI / IFC | Société financière internationale / International Finance Corporation, institution du Groupe de la Banque mondiale dédiée au secteur privé |
| IPP | Independent Power Producer : producteur indépendant d’électricité |
| EEEOA / WAPP | Système d’échanges d’énergie électrique ouest-africain / West African Power Pool |
| CEREEC | Centre pour les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique de la CEDEAO |
| CEDEAO | Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest |
| AUDA-NEPAD | Agence de développement de l’Union africaine – Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique |
| PME | Petites et moyennes entreprises |
| PPF | Project Preparation Facilities : facilités de préparation de projets |
| IPO | Initial Public Offering : introduction en bourse |
Six sources documentaires
1. Agence internationale de l’énergie. Financing Electricity Access in Africa, 2025.
2. Organisation météorologique mondiale. Extreme weather and climate change impacts hit Africa hard, bilan climatique 2024.
3. Ministère kényan de l’Information, de la Communication et de l’Économie numérique. Dangote Refinery Breakthrough Marks Major Milestone for Kenya’s Industrialisation Agenda, 30 septembre 2026.
4. Forbes. Africa’s Richest People 2026, classement publié le 9 mars 2026, fortunes estimées au 1er mars 2026.
5. Société financière internationale. Côte d’Ivoire – financement de 264 millions d’euros pour l’expansion d’Azito, 24 juillet 2019.
6. Reuters. Facts about Nigeria’s Dangote oil refinery Initial Public Offering, 14 septembre 2026.

