Le Front syndical pour la défense du travail (FSDT) a lancé une grève générale de 72 heures sur l’ensemble du territoire sénégalais, les 21, 22 et 23 octobre 2026, touchant les secteurs public, privé et informel. À la Société nationale d’électricité du Sénégal (Senelec), le Syndicat unique des travailleurs de l’électricité (SUTELEC) y participe avec le Syndicat unique et démocratique des travailleurs de l’énergie (SUDETEN).
Quatre revendications y sont portées : le paiement de la PRAB (prime sur le résultat annuel bénéficiaire), un avantage dont le versement est conditionné à la certification d’un résultat bénéficiaire par les commissaires aux comptes, les syndicats l’estimant à environ 10 % du bénéfice, soit près de 3 milliards de FCFA ; le refus du projet de filialisation ; le retrait d’Akilee de l’exploitation commerciale, société détenue à 34 % par la Senelec et à 66 % par I-Nes, accusée de favoriser l’externalisation de la gestion de la clientèle ; et le règlement par l’État de son ardoise, chiffrée par les syndicats à plus de 600 milliards de FCFA.
Le projet de filialisation
Annoncé sous Abdoulaye Wade, réactivé sous Macky Sall puis suspendu, le projet est présenté comme imminent. Début octobre 2026, le ministre de l’Énergie et du Pétrole, El Hadji Abdourahmane Diouf, a indiqué que la Senelec serait transformée en holding coiffant plusieurs filiales d’ici fin 2027 : la production, le transport et la distribution-commercialisation seraient placés dans des filiales distinctes, la holding conservant le contrat de concession et de licence. Le Code de l’électricité de 2021 prévoit cette transformation ; son article 82 en définit les conditions transitoires.
Selon le secrétaire général du SUTELEC, Mohamed Habib Aidara, le projet n’a pas lieu d’être, l’entreprise présentant des chiffres positifs, le problème tenant au non-paiement des dettes de l’État. Le Premier ministre a pour sa part exhorté les travailleurs à privilégier le dialogue, citant l’exemple de Petrosen, organisée en filiales. Le gouvernement défend une réforme d’organisation sans transfert de propriété (propriété publique maintenue à 100 %, sans partenaire privé stratégique) et écarte toute pression du FMI ou de la Banque mondiale. Des critiques estiment que la séparation en sociétés distinctes ouvrirait la voie à une mise en concurrence des segments les plus rentables et à un affaiblissement du service public.
L’ardoise publique et la facture énergétique
Dès juillet 2026, les travailleurs évaluaient à plus de 182 milliards de FCFA les consommations non réglées des administrations et collectivités et de l’éclairage public. S’y ajoutent, selon les syndicats, 391 milliards de compensations tarifaires dues par l’État, près de 60 milliards liés aux exportations d’électricité et environ 9 milliards dus par les concessionnaires d’électrification rurale.
La baisse de la première tranche tarifaire a fait passer le prix de 91,17 à 82 FCFA le kilowattheure pour le client domestique petite puissance ; la Commission de Régulation du Secteur de l’Energie (CRSE) chiffre le manque à gagner pour la Senelec à 18,279 milliards de FCFA de chiffre d’affaires en 2026.
Selon le projet de loi de finances rectificative 2026, les subventions destinées à contenir les prix de l’électricité et des carburants atteindraient 790,3 milliards de FCFA, contre 250 milliards initialement budgétés, la croissance ayant été ramenée à 2,7 %. Le déficit budgétaire serait porté à 7,6 % du PIB, avec, en contrepartie, une réduction de 555 milliards de FCFA des dépenses d’investissement public.
La réaction de la direction générale
Dans une note d’information adressée au personnel datée du 19 octobre 2026, le directeur général de la Senelec, Papa Toby Gaye, a réagi à l’annonce de débrayage. La direction affirme en effet n’avoir reçu aucune notification formelle de préavis de grève et rappelle qu’en vertu de l’article 436 du code du travail, un préavis de 30 jours est légalement requis.
Concernant les revendications, la direction précise qu’un différend sur le paiement de la PRAB 2025 a déjà fait l’objet d’une conciliation signée le 1er septembre 2026. Et de brandir la menace de sanctions disciplinaires en cas de violation des procédures, tout en invitant les agents à maintenir le service public et en se disant ouverte à la poursuite des discussions sur les dossiers Akilee et de la filialisation.
Très vite, le SUTELEC a dénoncé « une manœuvre classique de dissuasion destinée à fragiliser la mobilisation légitime des travailleurs. »
Contexte
Ce mot d’ordre s’inscrit dans un conflit social de portée nationale. Une première grève générale de 24 heures avait été observée le 10 juillet 2026 contre les projets de réforme des codes du travail et de la sécurité sociale, jugés élaborés sans concertation suffisante ; en septembre, dix centrales syndicales avaient annoncé trois jours d’arrêt, en dénonçant une dégradation du dialogue social, le non-respect de certains accords et leur faible association à la préparation des nouveaux textes.
Les revendications, portées par le FSDT dépassent ainsi le seul dossier de l’électricité : réintégration des travailleurs licenciés, application des accords conclus dans l’éducation, la santé, les collectivités territoriales, la justice et les transports, respect des engagements du Pacte national de stabilité sociale signé le 1er mai 2025, généralisation de l’indemnité de logement de 100 000 FCFA, revalorisation des pensions et encadrement des contrats à durée déterminée.
Le 15 octobre, le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô a demandé un moratoire de trois mois sur les grèves annoncées ; le FSDT a refusé de suspendre son mouvement sans avancées concrètes. Pour Mody Guiro, secrétaire général de la CNTS et coordonnateur du Front, la négociation exige « des actes écrits et consignés ». Le G7, qui réunit sept syndicats de l’enseignement, a pour sa part annoncé une grève totale aux mêmes dates.

