Par Pr Amath NDIAYE FASEG-UCAD
L’adjudication du 23 octobre 2026 confirme le coût particulièrement élevé du financement de l’État sénégalais sur le marché régional. Si, la dégradation des finances publiques justifie une prime de risque, les avantages prudentiels dont bénéficient les titres publics invitent à s’interroger sur le niveau des taux exigés par les banques. Mais au-delà du cas sénégalais, cette situation pose la question de la régulation du marché des titres publics et du renforcement de la solidarité financière au sein de l’UEMOA.
Des rendements particulièrement élevés
Lors de l’adjudication du 23 octobre 2026, le Sénégal a mobilisé 55 milliards de FCFA sur le marché régional des titres publics, pour un montant initialement recherché de 50 milliards. Les soumissions ont atteint 69,37 milliards de FCFA, soit un taux de couverture de 138,75 %.
Mais cette mobilisation s’est effectuée à des conditions financières particulièrement coûteuses : les rendements moyens pondérés ont atteint 8,06 % pour les bons du Trésor à un an, 8,01 % pour les obligations à trois ans et 8,24 % pour celles à cinq ans.
Le rendement des obligations à cinq ans a ainsi augmenté de 42 points de base par rapport au 9 octobre, passant de 7,82 % à 8,24 %.
Ces niveaux interrogent d’autant plus que le principal taux directeur de la BCEAO est fixé à 3 %. L’écart dépasse cinq points de pourcentage, même si les conditions de refinancement bancaire et les rendements souverains ne sont pas directement comparables.
La dégradation budgétaire ne suffit pas à justifier ces rendements
Il est incontestable que l’aggravation de la dette publique, les déficits budgétaires et les incertitudes sur la soutenabilité des finances publiques sénégalaises justifient une prime de risque.
Le gouvernement avait annoncé, dans son Plan de redressement économique et social (PRES), un retour du déficit budgétaire à 3 % du PIB dès 2027. Cet objectif est désormais reporté à 2029, ce qui traduit les difficultés du redressement des finances publiques.
La situation s’est encore détériorée avec le projet de loi de finances rectificative (LFR) 2026, qui porte le déficit budgétaire de 5,4 % à 7,6 % du PIB, soit une aggravation de 2,2 points. Cette dégradation s’explique notamment par l’explosion des subventions énergétiques, passées de 250 à 790,3 milliards de FCFA, mais également par les moins-values de recettes fiscales.
Ces évolutions préoccupantes ne sauraient cependant expliquer à elles seules les rendements exigés par les banques, d’autant que les titres publics bénéficient d’avantages prudentiels et de possibilités de refinancement auprès de la BCEAO.
Par ailleurs, l’accord technique avec les services du FMI et la mise en œuvre du Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS) devraient contribuer progressivement à restaurer la confiance des banques et à réduire le coût du financement de l’État. Leur efficacité dépendra toutefois de la crédibilité du redressement budgétaire et du respect des engagements pris.
Il importe donc de distinguer la prime de risque légitimement liée à la situation des finances publiques des rendements excessifs que peuvent engendrer certaines imperfections du marché régional.
Les titres publics bénéficient d’avantages prudentiels considérables
Les titres publics émis par les États de l’UMOA présentent des avantages importants pour les banques.
Selon le paragraphe 117 du dispositif prudentiel de l’UMOA, les expositions sur les États membres, lorsqu’elles sont libellées et financées en FCFA, bénéficient d’une pondération de risque de 0 %. Leur détention ne mobilise donc pas de fonds propres réglementaires supplémentaires au titre du risque de crédit, contrairement aux crédits ordinaires accordés aux entreprises.
En outre, ces titres peuvent être mobilisés comme collatéraux auprès de la BCEAO pour obtenir des liquidités, sous réserve des conditions d’éligibilité et des décotes applicables.
Certes, la pondération de 0 % ne supprime ni le risque réel de défaut ou de restructuration, ni les obligations éventuelles de dépréciation comptable. Toutefois, les titres publics offrent aux banques des avantages de liquidité et de traitement prudentiel que ne présentent généralement pas les créances privées.
Ces avantages devraient normalement contribuer à modérer les rendements exigés des États.
Le paradoxe du succès de l’appel public à l’épargne
Le deuxième appel public à l’épargne du Sénégal, clôturé le 13 octobre 2026, a permis de mobiliser 338,2 milliards de FCFA pour un objectif initial de 200 milliards, soit un taux de couverture de 169,1 %.
Les taux d’intérêt nominaux proposés étaient de 6,40 % à trois ans, 6,60 % à cinq ans, 6,75 % à sept ans et 6,95 % à dix ans.
Ce succès montre que l’État sénégalais conserve une capacité importante de mobilisation de l’épargne régionale, y compris sur des durées de remboursement relativement longues.
Il révèle également un paradoxe : comment expliquer que le Sénégal puisse mobiliser massivement des ressources à des taux nominaux inférieurs à 7 % par appel public à l’épargne, alors que les rendements des adjudications dépassent 8 % ?
Certes, les modalités de placement et le calcul des rendements diffèrent, mais cet écart justifie une réflexion sur le fonctionnement concurrentiel du marché régional et la formation des taux d’intérêt.
Oui à l’économie de marché, non au dogmatisme libéral !
Le marché constitue un instrument indispensable pour mobiliser l’épargne et financer les États. Mais son fonctionnement ne doit pas être considéré comme parfait.
Lorsque les taux d’intérêt atteignent des niveaux excessifs, ils alourdissent le service de la dette, aggravent les déséquilibres budgétaires et risquent de compromettre la soutenabilité des finances publiques.
Si le pain, l’essence et même les loyers font l’objet de mesures de régulation pour protéger les populations, pourquoi les taux d’intérêt appliqués aux États devraient-ils échapper à toute forme d’encadrement ?
Il ne s’agit pas d’imposer administrativement des taux artificiellement bas ni de supprimer les incitations des banques à souscrire aux titres publics. Il s’agit de mettre en place des mécanismes de régulation capables de corriger les excès du marché, tout en préservant son attractivité.
Une telle démarche est d’autant plus justifiée que les titres publics bénéficient d’avantages prudentiels et de possibilités de refinancement auprès de la BCEAO.
Plus de solidarité financière et discipline budgétaire
L’UEMOA ne peut se limiter à une monnaie commune et à un marché régional des capitaux. Elle doit également renforcer les mécanismes de solidarité financière entre ses États membres.
La BCEAO, l’Agence UMOA-Titres et les autorités communautaires devraient engager une réflexion sur les moyens de limiter les tensions excessives sur les rendements souverains, sans compromettre la stabilité monétaire ni les exigences de prudence bancaire.
Cette évolution doit nécessairement s’accompagner d’une plus grande discipline budgétaire des États, du renforcement du pacte de convergence, d’une amélioration de la transparence financière et d’une gestion rigoureuse de la dette publique.
La solidarité communautaire ne signifie pas l’absence de discipline budgétaire. Elle suppose au contraire un équilibre entre les responsabilités des États, la stabilité du système bancaire et la nécessité de préserver un financement soutenable des économies de l’Union.

