Et si l’un des freins les plus sous-estimés à la croissance du continent n’était ni le manque de projets, ni le manque d’ambition, ni même le manque de capitaux, mais la faible capacité à absorber les chocs ?
C’est la thèse défendue dans le livre blanc Unlocking Africa’s Growth Potential: The Strategic Role of Insurance and Reinsurance, publié à l’occasion de l’Africa CEO Forum 2026 à Kigali. Le rapport invite à considérer l’assurance et la réassurance non plus comme des produits techniques réservés aux acteurs financiers, mais comme des instruments de stabilité économique, de protection budgétaire et de mobilisation de capitaux de long terme.
Le constat est simple : une économie qui ne sait pas transférer le risque reste vulnérable. Chaque catastrophe climatique, crise agricole, choc sanitaire ou sinistre industriel peut rapidement se transformer en crise budgétaire. Lorsque les pertes ne sont pas assurées, elles sont absorbées directement par les ménages, les entreprises ou les États. Cela se traduit par des dépenses d’urgence, des réallocations budgétaires, un recours accru à l’endettement ou un ralentissement des investissements.
Le cas des catastrophes naturelles est particulièrement révélateur. En Afrique, seuls 6 à 7 % des pertes liées aux catastrophes sont assurées : plus de 90 % des coûts restent donc à la charge des économies elles-mêmes. Dans ce contexte, une inondation, une sécheresse ou un cyclone ne représente pas seulement un drame humain ; c’est aussi un choc macroéconomique susceptible de fragiliser des années d’efforts de développement.
Le livre blanc met également en lumière un écart révélateur avec l’Asie émergente. Au début des années 2000, les niveaux de PIB par habitant en Afrique et en Asie émergente étaient proches. Vingt ans plus tard, l’Asie émergente a presque triplé son revenu par habitant, tandis que la progression africaine est restée beaucoup plus limitée. Dans le même temps, la pénétration de l’assurance non-vie a fortement augmenté en Asie émergente, alors qu’elle a légèrement reculé sur le continent africain. Le sujet n’est donc pas seulement assurantiel : il touche à la manière dont les économies organisent leur résilience et sécurisent leur développement.
Plusieurs exemples montrent pourtant que des modèles adaptés existent déjà. Le Kenya a commencé à intégrer des mécanismes de financement des risques de catastrophe dans sa gestion des finances publiques. Le Maroc, lui, a mis en place un système national de couverture des événements catastrophiques, combinant assurance obligatoire et fonds de solidarité pour les populations non assurées. Au Nigeria, le développement de produits d’assurance agricole indicielle a permis de couvrir plus de 1,47 million d’agriculteurs, réduisant ainsi l’exposition directe des producteurs aux chocs climatiques.
Au-delà de la protection, l’assurance joue également un rôle clé dans le financement du développement. Dans les marchés les plus structurés, les compagnies d’assurance collectent une épargne longue qui peut être orientée vers les obligations publiques, l’immobilier, les infrastructures ou les projets productifs. À l’heure où le déficit annuel de financement des infrastructures est estimé entre 50 et 90 milliards de dollars, cette capacité à transformer l’épargne domestique en capital patient devient un enjeu stratégique.
L’enjeu est donc double : mieux protéger les économies contre les chocs, mais aussi mieux mobiliser les ressources locales pour financer la croissance. Cela suppose des réformes concrètes : modernisation des cadres juridiques, renforcement des régulateurs, développement de la microassurance, amélioration de la confiance des citoyens, soutien à l’innovation et intégration de l’assurance dans les stratégies budgétaires, climatiques et agricoles.
Pour Dr Corneille Karekezi, directeur général du groupe Africa Re, le message est clair : l’assurance et la réassurance doivent être reconnues comme des instruments de développement, au même titre que les banques, les marchés de capitaux ou les politiques industrielles. Il ne s’agit pas seulement de réparer après les crises, mais d’anticiper, de transférer et de mieux répartir les risques afin de protéger la croissance.
Car, dans une économie exposée mais peu assurée, chaque crise coûte plus cher, dure plus longtemps et laisse des traces plus profondes. Le risque n’est donc pas un sujet périphérique : il constitue l’un des angles morts les plus stratégiques du développement.

