Par Dr Papa Demba Thiam, Économiste, architecte des transformations stratégiques.
Sénégal–FMI : chronique d’un risque annoncé et révélateur de ce que les institutions financières africaines de développement devraient changer
Le Sénégal traverse une crise financière dont les conséquences dépassent désormais largement la controverse initiale sur la dette publique. Les dégradations successives de sa notation souveraine, les incertitudes persistantes entourant le programme du Fonds monétaire international (FMI), les inquiétudes des créanciers et les difficultés de mobilisation des financements extérieurs révèlent une vulnérabilité beaucoup plus profonde.
Cette vulnérabilité tient notamment à la concentration excessive des perspectives de financement du développement autour de la résolution d’un problème d’endettement souverain.
QUAND UNE CRISE DE LA DETTE DEVIENT UNE CRISE DE LA STRATÉGIE DE FINANCEMENT DU DÉVELOPPEMENT
Or, une économie nationale ne saurait suspendre ses ambitions de transformation productive au calendrier de négociations financières dont elle ne maîtrise ni toutes les conditions ni les échéances.
Le cas sénégalais pose ainsi une question qui concerne l’ensemble du continent africain :
À quoi servent les institutions financières africaines de développement si elles ne disposent pas des capacités nécessaires pour aider leurs États membres à préserver et à développer leurs possibilités de financement productif lorsque les circuits traditionnels de financement souverain se trouvent fragilisés ?
SEPTEMBRE 2024 : UN RISQUE STRATÉGIQUE IDENTIFIÉ DÈS L’ORIGINE
Le 26 septembre 2024, lors d’une émission spéciale de la Télévision Futurs Médias (TFM), organisée au soir des révélations gouvernementales sur les anomalies des finances publiques sénégalaises, j’alertais sur les risques considérables de la trajectoire engagée.
La question n’était pas de contester la nécessité de la transparence.
Elle était de comprendre qu’une crise de crédibilité financière exige une stratégie de traitement capable de préserver les intérêts économiques fondamentaux du pays.
La révélation d’anomalies financières, leur qualification juridique, leur traitement institutionnel et la préservation des capacités de financement constituent des opérations différentes, qui doivent être organisées dans une démarche cohérente.
Une crise de la dette ne doit pas devenir une crise générale du financement du développement.
Cette distinction était au cœur de mes premiers avertissements.
MARS 2025 : LE DÉVELOPPEMENT NE PEUT PAS ÊTRE RÉDUIT AU BUDGET DE L’ÉTAT
Le 4 mars 2025, dans un entretien accordé à l’Agence de presse sénégalaise, je déclarais :
« Le développement du Sénégal ne peut pas se réduire au budget du pays. »
Cette affirmation exprimait une distinction économique fondamentale.
Le financement budgétaire répond aux besoins de fonctionnement de l’État, à ses obligations financières et à ses investissements publics.
Le financement du développement doit, quant à lui, permettre de constituer et de reproduire des capacités productives génératrices de valeur ajoutée, d’emplois, de revenus et d’accumulation.
Ces deux dimensions sont interdépendantes, mais elles ne se confondent pas.
J’appelais donc à mobiliser des banques commerciales, des banques d’investissement et des institutions financières de développement autour d’opportunités productives structurées, capables d’attirer des capitaux sans accroître systématiquement l’endettement souverain.
L’enjeu consistait à organiser des investissements dont la pertinence économique et les mécanismes de réduction des risques permettraient de mobiliser des financements diversifiés.
AOÛT 2025 : LA CONCENTRATION DES RISQUES EST EXPLICITEMENT DÉNONCÉE
Le 27 août 2025, dans une tribune publiée par Financial Afrik sous le titre « Sénégal-FMI : tout ça pour ça ? », je dénonçais les conséquences de la stratégie suivie.
J’identifiais notamment les dégradations de la notation souveraine, le blocage des décaissements concessionnels, les inquiétudes des créanciers et investisseurs ainsi que le renchérissement du financement.
Je posais alors une question fondamentale : était-il pertinent de faire dépendre le financement du développement sénégalais d’un processus prolongé dans les méandres institutionnels du FMI ?
Ma réponse était catégorique :
« La réponse est mille fois NON ! »
Il ne s’agissait pas de remettre en cause l’utilité d’une coopération avec le FMI.
Il s’agissait de dénoncer une erreur de conception stratégique : placer une part déterminante des perspectives de financement du développement dans un processus unique, soumis à des conditions et à des délais largement extérieurs à la maîtrise des autorités nationales.
C’était créer une concentration institutionnelle des risques.
Autrement dit, mettre trop d’œufs dans le même panier.
OCTOBRE 2026 : LES RISQUES ANNONCÉS SE MATÉRIALISENT
Plus de deux ans après les premiers avertissements, la situation sénégalaise demeure préoccupante.
Le 29 octobre 2026, Julie Kozack, directrice de la communication du FMI, rappelle que les arbitrages budgétaires sénégalais doivent préserver les paramètres négociés avec les services du Fonds.
Elle réitère également la nécessité de lancer un audit par un cabinet international privé et de renforcer les mécanismes de contrôle des engagements financiers publics.
Cette exigence intervient après les travaux de la Cour des comptes et ceux du cabinet Forvis Mazars.
Or, les termes de référence complets de la mission Forvis Mazars et ses rapports intégraux ne sont toujours pas publiquement accessibles.
Le Sénégal demeure ainsi confronté à une difficulté fondamentale : la connaissance publique de la dette, de ses mécanismes de constitution et de sa qualification institutionnelle reste incomplète.
Le même jour, Moody’s abaisse de nouveau la notation souveraine du Sénégal en devises, de Caa2 à Ca, en raison notamment des pertes anticipées pour les créanciers privés extérieurs dans le cadre du traitement envisagé de la dette.
La dégradation de la signature souveraine, les incertitudes entourant les engagements financiers et la persistance des conditions préalables à la normalisation avec le FMI confirment la matérialisation de plusieurs risques annoncés.
Ce qui devait être un processus de restauration de la crédibilité financière est devenu une longue séquence d’incertitudes pesant sur les perspectives de financement du pays.
MAIS OÙ SONT LES INSTITUTIONS FINANCIÈRES AFRICAINES DE DÉVELOPPEMENT ?
C’est ici que le cas sénégalais prend une dimension continentale.
L’Afrique dispose d’un ensemble considérable d’institutions financières spécialisées dans le financement du développement, du commerce, des infrastructures et des investissements.
La Banque africaine de développement, Afreximbank, la BOAD, la BIDC, la BDEAC, l’AFC, la TDB et de nombreuses autres institutions constituent un écosystème financier dense.
À ces institutions s’ajoutent des associations, alliances, plateformes et mécanismes de coordination dont la multiplication est régulièrement présentée comme une avancée majeure du financement du développement africain.
Mais cette abondance institutionnelle soulève une interrogation essentielle.
Pourquoi les États africains demeurent-ils aussi vulnérables aux perturbations du financement souverain alors qu’ils disposent d’un écosystème aussi développé d’institutions financières de développement ?
La question ne consiste pas à demander à ces institutions de se substituer au FMI dans la résolution des déséquilibres macroéconomiques.
Elle consiste à examiner leur capacité à organiser, parallèlement aux programmes de stabilisation, des solutions de financement de la transformation productive.
Car un pays confronté à une crise budgétaire conserve des ressources humaines, des entreprises, des marchés, des infrastructures, des potentialités agricoles, industrielles et commerciales.
Ces capacités ne disparaissent pas avec la dégradation de sa notation souveraine.
Elles peuvent cependant demeurer inexploitées lorsque les mécanismes de financement disponibles restent excessivement dépendants de la solvabilité de l’État.
LA VÉRITABLE RÉVOLUTION MANQUANTE
Le problème fondamental du financement du développement africain ne réside pas uniquement dans l’insuffisance des ressources financières.
Il réside également dans l’insuffisance des capacités permettant de transformer les ressources disponibles en investissements productifs structurants.
Les institutions financières annoncent régulièrement des recapitalisations, des mobilisations de capitaux, des partenariats et des approbations de projets.
Mais ces indicateurs ne renseignent pas suffisamment sur les transformations économiques effectivement réalisées.
Décaisser n’est pas transformer. Mobiliser des capitaux n’est pas créer des capacités productives. Multiplier les partenariats n’est pas produire des résultats économiques.
Entre les ambitions de transformation des États et les capacités d’intervention des institutions financières persistent des discontinuités méthodologiques, institutionnelles et opérationnelles.
Ces discontinuités ne peuvent être résolues par la seule création de nouvelles organisations de coordination.
Elles exigent une transformation des modèles opérationnels des institutions financières elles-mêmes.
CE QUE LES INSTITUTIONS FINANCIÈRES AFRICAINES DEVRAIENT FAIRE
La première transformation consiste à internaliser des capacités d’ingénierie stratégique du développement permettant d’identifier, de structurer et d’interconnecter les investissements dans des systèmes productifs cohérents.
Il ne suffit pas de recevoir des projets et d’en évaluer la bancabilité individuelle.
Il faut pouvoir architecturer des grappes de projets intégrés, organisées en chaînes de valeur, dont les complémentarités productives, commerciales, logistiques et financières réduisent structurellement les risques en amont.
La deuxième transformation consiste à développer des infrastructures financières adaptées aux configurations productives ainsi constituées.
Il ne s’agit plus seulement de rechercher des financements pour des projets préexistants.
Il s’agit de concevoir simultanément les systèmes productifs et leurs infrastructures financières miroir, afin de rendre les investissements finançables dans leur interdépendance.
La troisième transformation concerne les modèles institutionnels de délivrance des interventions.
Les banques multilatérales et régionales de développement doivent disposer de capacités d’ingénierie stratégique homologues et compatibles, permettant de contribuer à des programmes intégrés sans multiplier les cloisonnements, les procédures redondantes et les ruptures de responsabilité.
La quatrième transformation concerne la gouvernance.
La responsabilité stratégique de l’harmonisation des interventions doit demeurer entre les mains des États et des communautés économiques régionales, conformément à leurs politiques industrielles et à leurs priorités de transformation.
Les institutions financières doivent organiser leurs capacités pour répondre à ces orientations, plutôt que multiplier des plateformes qui tendent progressivement à faire de la coordination une activité institutionnelle autonome.
Enfin, leur performance doit être évaluée à partir des résultats économiques effectivement obtenus.
Combien de nouvelles capacités productives ?
Combien d’emplois durables ?
Quelle augmentation de la valeur ajoutée locale ?
Quels effets sur les revenus, les exportations, le pouvoir d’achat et la réduction structurelle de la pauvreté ?
Voilà les indicateurs qui devraient progressivement occuper une place centrale dans l’appréciation de leur contribution au développement.
CE QUE LE SÉNÉGAL AURAIT PU FAIRE AUTREMENT
La crise de la dette sénégalaise aurait dû conduire à organiser simultanément deux processus complémentaires.
Le premier aurait concerné la clarification des engagements financiers, la restauration de la crédibilité budgétaire et la normalisation des relations avec les créanciers et les institutions financières internationales.
Le second aurait consisté à construire une architecture autonome de financement de la transformation productive.
Cette seconde démarche aurait nécessité l’identification de systèmes productifs prioritaires, la structuration de chaînes de valeur intégrées, l’organisation de grappes d’investissements et la mobilisation coordonnée des institutions financières autour de configurations économiques capables de générer leurs propres revenus.
Elle aurait également supposé de réduire en amont les risques des investissements, afin de limiter leur dépendance aux garanties souveraines et à l’endettement public.
Les institutions financières africaines de développement auraient pu jouer un rôle déterminant dans cette démarche.
Non pas en ignorant les risques liés à la dette souveraine, mais en développant des modalités d’intervention permettant de distinguer les risques propres aux investissements productifs de ceux qui affectent les finances publiques.
Le financement du développement ne doit pas devenir l’otage permanent des difficultés de financement du budget.
CE QUI ME REND LE PLUS TRISTE
Aujourd’hui, je n’éprouve aucune satisfaction à constater que plusieurs des risques contre lesquels j’avais publiquement mis en garde se sont matérialisés.
Ce qui me rend le plus triste, c’est de ne pas avoir été écouté.
Dès septembre 2024, j’avais alerté sur les conséquences possibles de la trajectoire engagée.
En mars 2025, j’avais proposé de distinguer clairement le financement du développement de celui du budget de l’État.
En août 2025, j’avais dénoncé explicitement les risques d’une dépendance excessive au processus FMI.
Ces avertissements étaient accompagnés de propositions opérationnelles.
L’objectif n’était pas d’avoir raison contre les autorités sénégalaises.
Il était de prévenir une situation dans laquelle les difficultés de financement souverain finiraient par compromettre les perspectives de transformation économique et sociale du pays.
Les résultats sont aujourd’hui suffisamment préoccupants pour imposer une réflexion dépassant le seul cas sénégalais.
Car les mêmes vulnérabilités peuvent affecter d’autres économies africaines tant que leurs stratégies de financement du développement demeurent excessivement dépendantes de l’endettement souverain et des mécanismes traditionnels de financement extérieur.
LA LEÇON CONTINENTALE : CHANGER L’ARCHITECTURE, PAS MULTIPLIER LES INSTITUTIONS
Le Sénégal constitue aujourd’hui une illustration particulièrement révélatrice des limites d’une approche du développement dominée par les problématiques de financement budgétaire, de soutenabilité de la dette et de mobilisation de ressources.
Ces dimensions sont indispensables, mais elles ne suffisent pas à organiser une transformation économique.
La véritable question est de savoir comment convertir les ressources financières disponibles en capacités productives intégrées, capables de générer durablement les richesses nécessaires au financement du développement.
C’est précisément l’ambition de la Nouvelle Économie Politique des Chaînes de Valeur.
Elle propose de replacer l’ingénierie stratégique, la composabilité des systèmes productifs, la réduction structurelle des risques en amont et la conception d’infrastructures financières adaptées au cœur des politiques de transformation économique.
L’Afrique n’a pas seulement besoin de davantage de financements. Elle a besoin d’institutions financières capables d’architecturer et d’accompagner la transformation productive de ses économies.
La véritable réforme ne commencera donc pas par la création de nouvelles organisations de coordination.
Elle commencera par une remise en question des capacités, des fonctions et des modèles opérationnels des institutions existantes.
Les États africains, en leur qualité de membres, d’actionnaires et de clients de ces institutions, sont fondés à demander des comptes sur les résultats effectivement obtenus.
Car la finalité du financement du développement n’est pas de perpétuer le financement.
Elle est de créer les conditions productives, économiques et institutionnelles permettant aux sociétés de financer durablement leur propre développement.
C’est cette révolution qui manque encore à l’Afrique.
Et le cas sénégalais nous rappelle combien son absence peut coûter cher.
Cette contribution s’inscrit dans les développements doctrinaux de l’ouvrage :
ARCHITECTURE DE LA PERTINENCE — LA NOUVELLE ÉCONOMIE POLITIQUE DES CHAÎNES DE VALEUR.

