Par Dr Lansana Gagny Sakho, Adm.A., C.M.C.
Il existe une vérité que les discours de souveraineté post-2024 refusent d’intégrer : « on ne construit pas une économie avec du pétrole seul, et on ne réunit pas un peuple en désignant ses voisins comme des ennemis. » Un pays dont les IDE se sont effondres à 37 millions de dollars en 2025 contre plus d’un milliard les années précédentes ne peut pas simultanément stigmatiser ses voisins africains et prétendre reconquérir son attractivité.
La xénophobie : aveu de faiblesse institutionnelle
Quand des voix politiques désignent une communauté par son origine présumée pour l’accuser de prendre la place des « vrais Sénégalais », nous ne sommes plus dans la controverse politique. Nous sommes dans la xénophobie. Une très grande majorité des personnes d’origine guinéenne sont des citoyens sénégalais à part entière nés au Sénégal, naturalisés ou issus de familles installées depuis des générations. Ces personnes contribuent à l’économie, paient leurs impôts, scolarisent leurs enfants dans les écoles sénégalaises. Les stigmatiser au nom de leurs origines, c’est nier le fondement même de la citoyenneté sénégalaise. C’est, au sens strict, anticonstitutionnel.
Le mirage du pétrole : la rente qui dispense de penser
Les découvertes d’hydrocarbures Sangomar en production depuis 2024, GTA en montage sont réelles. Mais leur ampleur, rapportée aux défis structurels du pays, ne justifie aucune ivresse. Le Sénégal n’est pas le Koweït. C’est un pays de 18 millions d’habitants, avec un PIB par habitant d’environ 1 600 dollars, une dette publique dépassant 26 000 milliards de FCFA et une notation souveraine à Caa2 selon Moody’s depuis août 2026.
Les meilleures projections disponibles CNUCED, FMI, Banque mondiale évaluent les recettes fiscales directes issues des hydrocarbures à quelques centaines de milliards de FCFA par an sur la période 2025-2035. C’est un apport réel, bienvenu, nécessaire. Ce n’est pas une transformation structurelle automatique. La différence entre ces deux réalités est énorme.
L’histoire africaine des ressources naturelles est un cimetière d’illusions comparables. Le Nigeria dispose depuis soixante ans d’une rente pétrolière énorme : avec 100 milliards de dollars de revenus pétroliers entre 2010 et 2020, il reste un pays où 100 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. Le Gabon, deuxième producteur d’Afrique centrale pendant des décennies, n’a pas diversifié son économie, n’a pas réduit sa dépendance aux importations alimentaires, n’a pas bâti un tissu industriel local. La Guinée équatoriale, avec l’un des PIB par habitant les plus élevés du continent grâce au pétrole, affiche un indice de développement humain parmi les plus faibles.
La leçon est univoque : la rente pétrolière peut financer des budgets. Elle ne construit pas des économies. Pour construire une économie, il faut des institutions, de la compétence, des procédures, de l’attractivité, des partenariats.
Quand les réponses économiques ne sont pas au rendez-vous, quand les espoirs s’amenuisent, la xénophobie devient malheureusement le meilleur raccourci. Elle est pourtant juste le signe d’un déficit de réponses politiques. Stigmatiser les Guinéens est plus simple que de réformer la formation professionnelle ou déployer une politique industrielle.
Le miroir de la diaspora : le risque de réciprocité
Il y a dans le discours xénophobe sénégalais une mémoire sélective qui confine à la mauvaise foi. Le Sénégal est l’un des pays dont la diaspora africaine est la plus dense. Des Sénégalais vivent et travaillent en Côte d’Ivoire, au Gabon, en Guinée, au Mali, en Mauritanie, au Cameroun, en RDC. Leurs transferts de fonds représentent 2 à 3 milliards de dollars par an une part du PIB qui dépasse celle de nombreux IDE.
Quelle serait leur situation si les gouvernements de ces pays décidaient de reproduire le même raisonnement ? Si des leaders politiques ivoiriens, gabonais ou guinéens commençaient à désigner les Sénégalais comme des prédateurs économiques, des usurpateurs de l’espace national, des étrangers dont il faut « protéger » les travailleurs locaux ? La question n’est pas hypothétique : elle est le miroir exact de ce que certains au Sénégal normalisent aujourd’hui.
Si la xénophobie devenait une politique normalisée dans les pays d’accueil de cette diaspora en réponse à ce qu’ils observent au Sénégal, les conséquences sur les équilibres macroéconomiques du pays seraient concrètes et douloureuses. Ceux qui tiennent le discours d’exclusion jouent avec le feu.
Le décrochage de l’attractivité : le chiffre qui fait mal
En 2025, les IDE entrants au Sénégal se sont effondrés à 37 millions de dollars, contre plus d’un milliard entre 2019 et 2022. Ce n’est pas un ralentissement conjoncturel. C’est le signe que quelque chose de fondamental s’est brisé dans la relation entre le Sénégal et ses investisseurs.
La comparaison africaine est brutale : en 2024, l’Éthiopie captait 3,5 milliards de dollars, le Maroc 3 milliards, la Côte d’Ivoire 2 milliards. Ces pays n’ont pas tous du pétrole. Ils ont quelque chose de plus précieux : une réputation de stabilité, une architecture institutionnelle lisible et une posture d’ouverture.
Un pays où des communautés africaines sont désignées comme indésirables envoie un signal dévastateur aux investisseurs institutionnels : « la légitimité de l’étranger ici est conditionnelle, révocable, dépendante de l’humeur politique du moment. » Aucun fonds souverain, aucune banque de développement ne déploie des capitaux patients dans un pays qui émet ce signal. Le Sénégal n’est plus en retard. Il est en décrochage. Ce n’est pas la même chose, et ça ne se répare pas de la même façon.
La Côte d’Ivoire : la démonstration positive
Abidjan a choisi, depuis plusieurs décennies, une stratégie inverse : l’ouverture comme doctrine économique, l’hospitalité comme avantage compétitif, la diversité des communautés comme actif. Sa population étrangère représente entre 20 et 25 % du total. Burkinabè, Maliens, Guinéens, Ghanéens, Sénégalais constituent une fraction substantielle de la main-d’oeuvre agricole, du commerce et du tissu entrepreneurial. Abidjan a compris que la diversité humaine est une infrastructure économique.
Sur le plan institutionnel, le Décret n° 2026-38 sur les conventions du secteur électrique soixante-dix articles d’architecture réglementaire confirme cette orientation : une Unité de Gestion de Projets permanente, des plans directeurs opposables, un régime de règlement des différends prévisible.
Résultat : une croissance moyenne de 7 % par an sur 2012-2024, la première place financière et le premier port d’Afrique de l’Ouest. La Côte d’Ivoire figure régulièrement parmi les dix pays africains les plus attractifs pour l’investissement. Ce n’est pas un accident : c’est le dividende d’une doctrine d’ouverture maintenue sur plusieurs décennies, même après des crises politiques majeures.
Voilà ce que signifie gouverner avec méthode. Abidjan ne dispose pas de pétrole en quantité significative. Elle dispose d’institutions. Et les institutions ont rapporté plus que le pétrole. C’est cela, un signal d’attractivité. Ce n’est pas du discours. C’est du droit positif.
Patriotisme et souveraineté : la confusion conceptuelle post-2024
Il faut nommer ce qui se passe politiquement. Depuis l’alternance de 2024, une fraction de la classe politique sénégalaise a adopté un lexique de la « souveraineté » et du « patriotisme » qui repose sur une confusion fondamentale entre l’identité et l’exclusion, entre la protection de l’intérêt national et le repli sur soi.
Le patriotisme n’est pas la détestation de l’étranger. La souveraineté n’est pas l’autarcie. Ces deux notions, bien comprises, désignent la capacité d’un État et d’un peuple à définir leur destin de manière autonome, à valoriser leurs ressources, à négocier d’égal à égal avec le monde. Elles supposent la force, pas la peur. La compétence, pas l’exclusion. La construction institutionnelle, pas la stigmatisation.
L’ivresse des hydrocarbures renforce ce glissement : elle offre une promesse de confort futur qui dispense politiquement de répondre aux questions immédiates. « Le pétrole va résoudre ça » est devenu l’équivalent économique d’un report à l’infini. Sauf que le pétrole ne crée pas d’emplois à grande échelle, ne réforme pas le système éducatif, ne construit pas des institutions compétentes, ne répare pas la réputation d’un pays qui a effrayé ses investisseurs. Pour tout cela, il faut de la méthode, de la persévérance et une vision inclusive du développement. Pas du brut.
Gouverner le Sénégal, c’est un métier
La vraie souveraineté, c’est celle qui produit de l’emploi grâce à une stratégie rigoureuse pas celle qui désigne un voisin comme cause de son retard. J’ai soutenu dans « Gouverner est un Métier » que les déficits de développement en Afrique sont moins des déficits de ressources que des déficits de méthode.
La Côte d’Ivoire en fait la démonstration positive : sans pétrole majeur, 7 % de croissance sur douze ans. Le Sénégal, lui, dispose d’hydrocarbures et enregistre 37 millions de dollars d’IDE en 2025. L’écart entre ces deux trajectoires n’est pas dans le sous-sol. Il est dans les choix.
Le Sénégal ne peut pas simultanément stigmatiser ses voisins africains, se bercer de l’illusion d’une rente qui dispenserait de tout effort institutionnel, et prétendre reconquérir son attractivité. Ce sont trois logiques incompatibles. Le choix devrait être simple.
« On ne construit pas une économie avec du pétrole seul. On ne réunit pas un peuple en désignant ses voisins comme des ennemis. Et on ne remplace pas la méthode institutionnelle par des slogans identitaires. »
Sources
- CNUCED World Investment Report 2026
- FMI Staff-level agreement Sénégal ECF, 1er septembre 2026
- Moody’s Dégradation Sénégal Caa2, 28 août 2026
- Banque mondiale Africa’s Pulse 2025
- BCEAO Rapport sur les finances publiques UEMOA 2025
- Décret Côte d’Ivoire n° 2026-38 du 31 mars 2026 sur les conventions du secteur électrique
- CEDEAO Protocole A/P1/5/79 sur la libre circulation des personnes
Dr Lansana Gagny Sakho, Adm.A., C.M.C.
Expert en gouvernance publique et performance institutionnelle
Auteur de « Gouverner est un Métier » (L’Harmattan Sénégal, 2026)

