Les présidentielles du Bénin ont lieu ce 12 avril dans un Sahel sous tension, où le voisinage des pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) offre un contraste saisissant entre démocratie élective et dirigisme de type populaire. Dans les marges du Liptako, se joue un duel discret entre des régimes qui, à l’image du burkinabè Ibrahim Traoré, estiment que « la démocratie n’est pas pour les Africains », et un État qui continue de considérer le vote comme l’expression, certes imparfaite, mais structurante de la souveraineté populaire.
Au-delà du verdict des urnes, le scrutin pose une alternative claire : la continuité d’un cycle de réformes engagé depuis dix ans, ou une rupture portée par une opposition fragmentée et peu lisible sur les enjeux économiques, financiers et d’intégration régionale. En l’absence du principal parti d’opposition, « Les Démocrates », écarté pour défaut de parrainage, la candidature de Paul Hounkpè, centrée sur le pouvoir d’achat, apparaît politiquement audible mais économiquement peu structurée face aux exigences des marchés.

Car, fait notable, ce scrutin est aussi arbitré, en creux, par les investisseurs. Sur les marchés régionaux comme sur les marchés internationaux, le Bénin bénéficie d’un capital confiance rare en Afrique de l’Ouest. Les dernières émissions souveraines ont été sursouscrites, avec des spreads contenus malgré un environnement global de taux élevés. À titre indicatif, la prime de risque béninoise reste inférieure à celle de pays comparables, oscillant dans une fourchette proche de 350 à 450 points de base au-dessus des Treasuries sur ses maturités longues, contre des niveaux pouvant dépasser 600 points pour des signatures plus fragiles de la sous-région.
Les agences de notation ont entériné cette trajectoire. Fitch et Moody’s maintiennent le Bénin dans la catégorie spéculative, mais avec une perspective stable, soulignant « la crédibilité du cadre macroéconomique, la discipline budgétaire et la qualité de la gestion de la dette ». Dans ses dernières évaluations, Fitch insiste sur « la prévisibilité des politiques publiques et l’amélioration continue de la mobilisation des recettes domestiques », tandis que Moody’s met en avant « la résilience de la croissance et la montée en puissance des réformes structurelles ».
Les institutions de Bretton Woods abondent dans le même sens. Le FMI, dans le cadre de ses programmes successifs, salue « une gestion prudente des finances publiques et un engagement fort en faveur des réformes », tout en appelant à renforcer l’inclusivité sociale. La Banque mondiale, de son côté, souligne que le Bénin figure parmi « les économies réformatrices les plus dynamiques d’Afrique de l’Ouest », notamment en matière de climat des affaires et de digitalisation de l’administration.
Cette crédibilité se traduit concrètement par un accès fluide au financement. Sur le marché de l’UEMOA, le Bénin se finance régulièrement à des taux compétitifs, souvent en ligne, voire légèrement en deçà, de ceux observés pour la Côte d’Ivoire, référence régionale. À l’inverse, les émissions des pays sahéliens en transition politique intègrent désormais une prime de risque significative, reflet d’un arbitrage sans ambiguïté des investisseurs : stabilité institutionnelle contre incertitude politique.
Dans ce contexte, le tandem Romuald Wadagni – Mariam Chabi Talata, largement favori, incarne aux yeux des marchés une continuité rassurante. Ancien cadre de Deloitte, Wadagni est identifié comme l’architecte technique de la transformation économique opérée sous Patrice Talon. Sa crédibilité dépasse la sphère politique : elle est financière, construite dans les roadshows internationaux, les négociations avec les bailleurs et la structuration d’une stratégie de dette active.
Le bilan de la décennie Talon constitue, à cet égard, un actif intangible mais déterminant. Le PIB du Bénin a doublé, avec une croissance annuelle supérieure à 6 %, soutenue par une diversification progressive de l’économie. Les réformes foncières, la numérisation du cadastre et la généralisation de la facture électronique ont contribué à formaliser l’économie et à accroître les recettes publiques. Le FMI estime que ces mesures ont significativement amélioré le ratio de pression fiscale, tout en réduisant les risques de contentieux.
Surtout, le pays a opéré un repositionnement stratégique de son modèle de croissance. Contrairement aux économies sahéliennes tirées par l’extractif, le Bénin a misé sur l’agriculture, la transformation industrielle et les services. Ce choix est perçu par les investisseurs comme plus résilient, moins exposé aux cycles des matières premières et générateur d’emplois.
Les marchés lisent ces signaux avec une grille simple mais exigeante : continuité, discipline, prévisibilité. Trois variables qui expliquent l’attrait du Bénin dans les portefeuilles des investisseurs spécialisés sur les marchés frontières. À l’inverse, toute inflexion brutale – dérive budgétaire, instabilité politique ou remise en cause des réformes – se traduirait mécaniquement par un élargissement des spreads et un renchérissement du coût du capital.
Reste toutefois un angle mort, de plus en plus intégré dans les modèles d’analyse : l’inclusivité. Le FMI comme la Banque mondiale alertent sur la nécessité d’accélérer le ruissellement de la croissance. La pauvreté, estimée autour de 30 %, constitue un risque latent pour la stabilité à moyen terme. Les investisseurs, désormais attentifs aux critères ESG, scrutent la capacité des États à transformer la croissance en gains sociaux tangibles.
Dans cette équation, Wadagni avance avec une ligne orthodoxe : le leadership économique ne consiste pas à distribuer des ressources, mais à garantir un cadre stable, propice à l’investissement et à la création de valeur. Une approche conforme aux attentes des marchés, mais qui devra composer avec des attentes sociales croissantes.
Au final, le scrutin, supervisé par des observateurs de l’Union européenne, de l’Union africaine et de la CEDEAO, dépasse le seul enjeu national. Il constitue un test grandeur nature pour un modèle africain conciliant discipline macroéconomique, attractivité financière et ancrage démocratique.
Le Bénin a franchi sous Talon le seuil des pays à revenu intermédiaire tranche inférieure. Avec Wadagni, les marchés parient sur un passage à la tranche supérieure. Mais dans cet univers, la confiance est une variable réversible : elle se gagne lentement, et se perd en une séance.

