Le débat sur le franc CFA ne se réduit pas à une alternative binaire : garder la monnaie en l’état ou en sortir. Dans sa note de réflexion économique, Lo Ciré Gaydel propose de déplacer la question vers ce que le système monétaire produit réellement — financement de l’activité, industrialisation, emplois. L’auteur ouvre ainsi un troisième chantier, celui d’une « souveraineté monétaire productive » : libéraliser les mécanismes de financement, gagner en autonomie dans la conduite de la politique monétaire et remettre à l’étude la parité fixe avec l’euro. Il ne plaide ni pour une dépréciation systématique ni pour une création monétaire sans limites, mais pour une hypothèse à confronter aux données.
Par Lo Ciré Gaydel
Résumé exécutif
Le débat sur le franc CFA est généralement structuré autour de deux positions : le maintien du système monétaire actuel ou la sortie de celui-ci au profit d’une nouvelle monnaie.
Cette opposition mérite d’être dépassée.
La question fondamentale n’est pas seulement de savoir quelle monnaie utiliser, mais de déterminer dans quelle mesure notre système monétaire contribue au financement de la production, à la création d’emplois, à l’industrialisation et à la transformation structurelle de nos économies.
La présente réflexion propose d’ouvrir un troisième chantier : la construction d’une souveraineté monétaire productive, fondée sur la réforme des mécanismes de financement, une plus grande autonomie dans la conduite de la politique monétaire et la réévaluation du régime de change fixe entre le franc CFA de l’UEMOA et l’euro.
L’objectif n’est pas de défendre une dépréciation monétaire systématique ni de promouvoir une création monétaire sans limites. Il s’agit de rechercher un cadre dans lequel la monnaie constitue davantage un instrument de développement économique, tout en préservant la stabilité des prix, la confiance dans le système financier et le pouvoir d’achat des populations.
Cette proposition constitue une hypothèse de politique économique à examiner, à confronter aux données et à soumettre à une évaluation rigoureuse.
- Le problème fondamental : la stabilité monétaire suffit-elle à produire du développement ?
La stabilité monétaire est une condition importante du développement économique. Elle protège les revenus, facilite les échanges, réduit l’incertitude et contribue à la confiance des investisseurs.
Toutefois, elle ne garantit pas automatiquement la transformation productive d’une économie.
Un pays peut bénéficier d’une monnaie relativement stable tout en conservant une faible capacité industrielle, une dépendance importante aux importations, un financement insuffisant des PME et une création de valeur locale limitée.
Cette distinction nous conduit à poser une question centrale :
Un système monétaire doit-il uniquement garantir la stabilité de la monnaie, ou doit-il également contribuer, dans le respect de son mandat, à créer les conditions du développement productif ?
Dans l’UEMOA, la BCEAO conduit une politique monétaire commune à huit États membres. Depuis la réforme de la coopération monétaire de 2019, la centralisation des réserves de change de la BCEAO au Trésor français a pris fin et les représentants français ont quitté les instances concernées. La parité fixe avec l’euro et la garantie française de convertibilité ont cependant été maintenues. Source : BCEAO, réforme du franc CFA.
La question reste donc ouverte : comment faire évoluer ce cadre pour mieux répondre aux besoins de financement des économies ouest-africaines ?
Il ne s’agit pas de nier les avantages du régime existant, mais d’examiner ses limites et les possibilités d’évolution.
- Première proposition : libéraliser les mécanismes de financement de l’économie
La première dimension de cette réflexion concerne le financement de la production.
Dans de nombreuses économies africaines, les besoins de financement des activités agricoles, industrielles et entrepreneuriales restent importants. Or, la transformation économique exige des investissements de long terme, des équipements, des infrastructures, de la recherche, de la formation et des capacités de transformation locale.
La proposition consiste à renforcer la capacité du système monétaire et financier à accompagner ces investissements.
Plusieurs pistes méritent d’être étudiées :
- Un financement davantage orienté vers la production
Développer des instruments permettant d’améliorer l’accès au financement des entreprises productives, notamment dans l’agriculture, l’agro-industrie, l’industrie manufacturière, les infrastructures et les chaînes de valeur régionales.
- Des mécanismes de refinancement ciblés
Étudier la possibilité de dispositifs de refinancement bancaire répondant à des critères transparents : maturité des projets, création de valeur locale, potentiel d’exportation, emplois créés et capacité de remboursement.
Ces dispositifs devraient être évalués régulièrement afin d’éviter le financement d’activités improductives ou la concentration des ressources au profit d’acteurs privilégiés.
- Un financement mieux adapté aux cycles de production
Les activités agricoles, industrielles et infrastructurelles ne présentent ni les mêmes risques ni les mêmes délais de rentabilité. Le système financier doit pouvoir mieux prendre en compte ces différences.
- Une meilleure articulation entre politique monétaire et stratégie productive
Les autorités monétaires, les États, les banques commerciales et les institutions de financement du développement devraient coordonner leurs interventions, dans le respect de leurs responsabilités respectives.
La monnaie ne crée pas à elle seule la richesse. Elle peut néanmoins faciliter la mobilisation des ressources et le financement des investissements qui la produisent.
III. Deuxième proposition : remettre en débat la parité fixe avec l’euro
La seconde dimension concerne le régime de change.
La parité fixe du franc CFA de l’UEMOA avec l’euro constitue un élément central du cadre monétaire actuel. Elle offre une prévisibilité des échanges avec la zone euro et contribue à limiter l’incertitude du taux de change vis-à-vis de cette monnaie.
Mais elle limite également la possibilité d’ajuster le taux de change nominal lorsque les économies subissent certains chocs.
Il convient donc de poser une question économique, plutôt qu’idéologique :
La parité fixe avec l’euro demeure-t-elle le régime de change le mieux adapté aux objectifs de transformation productive de l’UEMOA, compte tenu de l’évolution de ses structures économiques et commerciales ?
Cette interrogation appelle une évaluation approfondie.
Une partie des importations ouest-africaines provient de pays dont les monnaies évoluent différemment de l’euro. La parité fixe ne garantit donc ni la stabilité du coût de toutes les importations ni la compétitivité des producteurs locaux.
Par ailleurs, lorsque les coûts de production domestiques augmentent plus rapidement que ceux des partenaires commerciaux, la compétitivité peut se dégrader sans que le taux de change nominal puisse s’ajuster.
Cependant, abandonner la parité fixe comporterait également des risques. Une dépréciation pourrait augmenter le coût des biens importés, des équipements industriels, des intrants et du service des dettes libellées en devises étrangères.
La remise en cause de la parité ne doit donc pas être considérée comme une solution automatique.
Elle doit faire l’objet d’une étude comparant les coûts, les avantages et les conditions de réussite de plusieurs régimes de change.
IV. Troisième proposition : vers une souveraineté monétaire productive
La souveraineté monétaire ne doit pas être réduite à la possession symbolique d’une monnaie nationale.
Elle doit être appréciée à travers la capacité des institutions monétaires à répondre aux besoins de l’économie, dans un cadre soutenable.
Dans cette perspective, la souveraineté monétaire productive repose sur quatre piliers.
Pilier 1 — La maîtrise collective des choix monétaires
Les pays de l’Union doivent pouvoir débattre démocratiquement des objectifs de leur politique monétaire et des modalités de leur articulation avec les priorités économiques régionales.
Cela suppose une gouvernance transparente, une responsabilité institutionnelle claire et une banque centrale disposant des moyens nécessaires pour préserver la stabilité monétaire.
Pilier 2 — Le financement du développement productif
Les instruments monétaires et financiers doivent contribuer à mobiliser davantage de ressources pour les activités créatrices de valeur, sans confondre financement productif et financement automatique des déficits publics.
Pilier 3 — L’adaptation du régime de change
La pertinence de la parité fixe doit être régulièrement évaluée à partir d’indicateurs économiques : compétitivité, structure des échanges, inflation, réserves de change, endettement extérieur et résilience face aux chocs.
Pilier 4 — La transformation structurelle des économies
La politique monétaire doit être articulée avec des politiques agricoles, industrielles, énergétiques, commerciales et logistiques capables d’accroître la production locale.
Une monnaie plus flexible, en l’absence de capacités productives suffisantes, peut simplement rendre les importations plus coûteuses. La souveraineté monétaire doit donc s’accompagner d’une stratégie de développement concrète.
V. Quel régime monétaire pour l’UEMOA ?
Trois options peuvent être soumises à une comparaison économique rigoureuse.
Option A — Maintenir la parité fixe et approfondir la réforme du financement Cette option conserve le cadre de change actuel tout en renforçant les instruments destinés à améliorer le financement de l’économie productive.
Elle présente l’avantage de préserver la continuité monétaire, mais ne supprime pas les contraintes associées à la fixité du taux de change.
Option B — Adopter un régime de change plus flexible
Cette option permettrait au taux de change de s’ajuster davantage aux conditions économiques.
Elle pourrait accroître la capacité d’absorption de certains chocs, mais exigerait des institutions crédibles, une gestion rigoureuse des réserves de change et des mécanismes de protection contre les effets inflationnistes d’une dépréciation.
Option C — Construire un régime monétaire régional orienté vers le développement
Cette option chercherait à combiner une intégration monétaire régionale, des mécanismes de financement productif renforcés et une politique de change adaptée aux réalités économiques de l’Union.
Elle nécessiterait une coordination étroite entre les États, la BCEAO, les institutions financières et les acteurs économiques.
Aucune de ces options ne peut être considérée comme supérieure sans analyse comparative. Leur évaluation doit notamment tenir compte des différences entre les économies membres, des effets distributifs et des conséquences possibles sur les ménages, les entreprises et les finances publiques.
VI. Les garde-fous indispensables
Une réforme monétaire ne peut réussir durablement sans règles de prudence.
La libéralisation du financement ne doit pas se traduire par une création monétaire incontrôlée. Une expansion du crédit qui dépasse les capacités de production peut alimenter l’inflation, les importations et les déséquilibres extérieurs.
De même, un régime de change plus flexible ne garantit pas automatiquement une amélioration des exportations. Les résultats dépendent de la capacité des entreprises à produire davantage, à maîtriser leurs coûts et à répondre à la demande.
Une réforme crédible devrait donc prévoir :
- des objectifs explicites de stabilité des prix et de financement productif ;
- des critères transparents d’allocation du crédit ;
- des limites prudentielles et une supervision bancaire efficace ;
- une évaluation régulière des résultats économiques et sociaux ;
- une protection du pouvoir d’achat des ménages les plus vulnérables ;
- une stratégie de développement des exportations et de réduction des dépendances productives critiques ;
- des règles empêchant la captation des instruments monétaires à des fins politiques ou clientélistes.
La réussite d’un tel projet dépendrait autant de la qualité des institutions et de la gouvernance que des choix monétaires eux-mêmes.
VII. Une méthode progressive pour tester cette proposition
Plutôt que de commencer par une rupture institutionnelle, il serait pertinent de procéder par étapes.
Étape 1 — Établir un diagnostic empirique
Comparer les performances économiques de l’UEMOA avec celles d’économies présentant différents régimes de change, en contrôlant autant que possible les différences de structure productive, de gouvernance et de spécialisation commerciale.
Étape 2 — Mesurer les besoins de financement
Identifier les secteurs présentant les écarts les plus importants entre les besoins d’investissement, le financement disponible et les capacités réelles de production.
Étape 3 — Simuler plusieurs scénarios monétaires
Évaluer les conséquences possibles du maintien de la parité fixe, d’une flexibilité accrue et de mécanismes de financement productif renforcés.
Les simulations devraient notamment mesurer les effets sur l’inflation, le pouvoir d’achat, les coûts d’importation, les exportations, l’investissement, l’emploi, les réserves de change et la dette extérieure.
Étape 4 — Expérimenter des instruments de financement ciblés
Lorsque le cadre juridique et les conditions prudentielles le permettent, tester des mécanismes transparents et évaluables de financement productif avant d’envisager leur généralisation.
Étape 5 — Organiser un débat régional éclairé
Soumettre les résultats aux États membres, aux institutions monétaires, aux chercheurs, aux entreprises et aux organisations de la société civile afin de construire une décision fondée sur les données et les intérêts collectifs.
La monnaie doit-elle accompagner la production ou simplement garantir sa stabilité ?
Le débat sur le franc CFA ne devrait pas se limiter à l’opposition entre le maintien du système actuel et la création d’une nouvelle monnaie.
Il doit également porter sur la capacité du cadre monétaire à soutenir la transformation des économies ouest-africaines.
La libéralisation des mécanismes de financement, la réforme de la gouvernance monétaire et la remise en cause éventuelle de la parité fixe avec l’euro constituent trois dimensions distinctes d’un même chantier : rechercher un système monétaire mieux adapté aux objectifs de développement de l’Union.
Cette démarche ne présuppose pas que le régime actuel soit nécessairement inadapté, ni qu’un régime flexible soit automatiquement préférable. Elle affirme que ces choix doivent être évalués à partir de leurs effets réels sur la production, l’emploi, les prix, l’investissement et la résilience économique.
L’enjeu est de construire un cadre monétaire dans lequel la stabilité ne soit pas une fin isolée, mais une condition au service d’une prospérité durable.
La question stratégique devient alors la suivante : comment concevoir une monnaie qui préserve le pouvoir d’achat tout en donnant à nos économies les moyens de produire davantage, de transformer localement leurs ressources et de créer durablement de la valeur ?
C’est dans cette articulation entre stabilité monétaire et transformation productive que pourrait se construire une véritable doctrine de souveraineté monétaire productive pour l’Afrique de l’Ouest.
Par Lo Cire Gaydel, observateur des dynamiques des économies africaines, et auteur d’un ouvrage à paraître aux éditions L’Harmattan, intitulé « Économie du transport aérien : dynamique de marché, cycle de vie des transporteurs et politique publique en Afrique ».

