Par Landry RUKINGAMUBIRI *
Quand le droit international recule, ce ne sont pas seulement les grandes puissances qui en paient le prix. Ce sont les économies les plus vulnérables, les populations les plus éloignées du conflit et, avec elles, l’idée même d’un ordre international fondé sur des règles.
Parfois, les grandes crises commencent loin de ceux qui finiront par en payer la facture. Le Détroit d’Ormuz est l’un de ces endroits où la géographie transforme immédiatement une confrontation régionale en problème mondial. Entre l’Iran et Oman, cette étroite voie maritime relie le golfe Persique au golfe d’Oman et à la mer d’Arabie. Sa dimension géographique est modeste, mais sa portée stratégique est planétaire.
Avant la crise actuelle, plus de 20 millions de barils de pétrole et de produits pétroliers y transitent quotidiennement. Au premier semestre 2025, cela représentait environ 20 % de la consommation mondiale de produits pétroliers et près d’un quart du pétrole transporté par voie maritime. Plus de 20 % du commerce mondial de GNL empruntait également cette route[1]. Il suffisait donc qu’une guerre régionale transforme ce passage en zone de confrontation pour que ses conséquences dépassent largement les frontières du Moyen-Orient.
La question n’est alors plus seulement : qui contrôle Ormuz ? Elle devient : qui est encore capable de garantir les règles qui permettent au commerce mondial de fonctionner ?
L’erreur d’analyse stratégique de Trump ?
Il serait trop simple de résumer la crise actuelle à une erreur individuelle. Mais, il serait tout aussi difficile de ne pas s’interroger sur les calculs stratégiques qui ont conduit à la situation actuelle. Depuis février 2026, les États-Unis et Israël sont directement engagés dans une confrontation militaire avec l’Iran. Les combats ont progressivement débordé le théâtre initial pour toucher les infrastructures énergétiques, les routes maritimes et plusieurs États de la région. Le détroit d’Ormuz est devenu l’un des principaux leviers de cette confrontation. Or, dans une crise de cette nature, la victoire militaire ne suffit pas à mesurer le succès d’une stratégie. Il faut également mesurer les conséquences systémiques.
C’est ici que se trouve peut-être l’une des principales questions stratégiques posées par la politique américaine. Était-il possible de déclencher ou d’intensifier une confrontation avec l’Iran sans anticiper sérieusement la possibilité que Téhéran utilise sa position géographique et ses moyens militaires pour perturber le trafic maritime ?
L’Iran ne contrôle pas à lui seul le commerce mondial de l’énergie. Mais, sa géographie lui donne une capacité de perturbation disproportionnée par rapport à son poids économique. C’est précisément ce qui fait de la géopolitique une affaire différente de la simple arithmétique militaire.
Une puissance peut être militairement supérieure à son adversaire et néanmoins découvrir qu’elle ne maîtrise pas toutes les conséquences de son action. C’est toute la différence entre gagner une bataille et maîtriser une crise. Les événements récents illustrent cette difficulté. Le trafic maritime dans le détroit s’est effondré. Selon des données rapportées par Reuters le 16 septembre 2026, seulement quatre navires avaient traversé Ormuz la veille, contre une moyenne quotidienne de 18 sur les dix jours précédents.[2] Pendant ce temps, les attaques contre des navires commerciaux continuent d’ajouter une dimension nouvelle au conflit. L’Organisation maritime internationale a condamné les attaques contre les navires civils et rappelé l’importance de la liberté de navigation et du droit international. Une autre question surgit encore et la question stratégique est donc brutale. L’usage de la force a-t-il produit davantage de sécurité, ou a-t-il déplacé le risque vers un système économique mondial qui n’était pas partie au conflit ?
L’Iran : acteur régional, puissance de nuisance ou acteur du droit international
Il serait cependant intellectuellement insuffisant de faire des États-Unis l’unique responsable de la situation. L’Iran porte également une responsabilité majeure dans l’escalade actuelle. Menacer ou empêcher la circulation de navires commerciaux transforme une confrontation militaire en crise internationale. Le droit de la mer n’est pas un simple ensemble de principes théoriques. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer prévoit, pour les détroits utilisés pour la navigation internationale répondant à certaines conditions, un régime de passage en transit qui ne doit pas être empêché.[3] Cela ne signifie évidemment pas que toutes les situations militaires peuvent être réduites à un article de convention. Le contexte d’un conflit armé soulève des questions juridiques complexes, notamment concernant les navires militaires, les actes hostiles et les obligations des parties au conflit.
Mais une chose demeure essentielle, la navigation commerciale internationale ne peut devenir durablement l’otage d’une confrontation entre puissances. Et lorsque des navires civils sont attaqués, ce sont des marins qui se retrouvent en première ligne. L’Organisation maritime internationale estime aujourd’hui qu’environ 20 000 personnes, marins, personnels portuaires et travailleurs offshores, sont directement affectées par la situation autour d’Ormuz.[4] Derrière les chiffres du pétrole et du gaz, il y a donc aussi une réalité humaine.
Où est passée la diplomatie multilatérale ?
C’est probablement la question la plus importante. Dans une crise qui menace une voie maritime essentielle à l’économie mondiale, où est la réponse collective ?
Pourquoi les États ne parviennent-ils pas à construire un mécanisme international permettant au minimum de garantir la sécurité des navires civils ? Pourquoi le Conseil de sécurité des Nations unies semble-t-il si limité lorsqu’il s’agit de transformer une préoccupation internationale en action collective ?
La difficulté n’est pourtant pas nouvelle. Le système des Nations unies repose sur une contradiction fondamentale, qui reste à être corrigé par ailleurs. Il prétend organiser la sécurité collective tout en laissant aux grandes puissances, particulièrement aux membres permanents du Conseil de sécurité, une capacité considérable de blocage. Lorsque les intérêts stratégiques des grandes puissances convergent, le multilatéralisme peut fonctionner. Lorsqu’ils s’affrontent, ses limites apparaissent brutalement. Ormuz constitue, aujourd’hui, un laboratoire grandeur nature de cette contradiction. Le problème dépasse même le Conseil de sécurité. Il concerne l’ensemble de l’architecture internationale. Nations unies, Organisation maritime internationale, droit de la mer, mécanismes de sécurité collective, diplomatie régionale, coopération énergétique et institutions économiques internationales. Chacune de ces Institutions possède une partie de la réponse. Mais qui possède la capacité de coordonner l’ensemble ? C’est précisément là que se trouve la faiblesse du système.
Quand le multilatéralisme est en crise
Un monde sans mécanismes efficaces de médiation devient progressivement un monde dans lequel chaque puissance cherche à assurer seule sa propre sécurité. C’est le retour du chacun pour soi. Les conséquences économiques sont déjà visibles. La crise d’Ormuz affecte directement les exportations énergétiques du Golfe, mais aussi le transport maritime, les coûts d’assurance, les chaînes logistiques et les perspectives d’investissement. Les perturbations ne concernent d’ailleurs plus seulement le pétrole. Le Qatar, acteur majeur du marché mondial du GNL, a averti le 20 septembre que la crise pourrait retarder certains projets d’expansion en raison des difficultés à acheminer des équipements essentiels[5].
Le problème devient donc systémique. Une décision prise dans un espace géographique relativement restreint peut modifier le prix de l’énergie à des milliers de kilomètres, augmenter les coûts de transport, alimenter l’inflation et fragiliser les économies importatrices. Et c’est ici que surgit une injustice fondamentale de la géopolitique actuelle. Ceux qui prennent les décisions stratégiques ne sont pas nécessairement ceux qui en supportent les coûts. Les grandes puissances disposent de réserves stratégiques, de capacités militaires, de monnaies fortes, de leviers diplomatiques et de moyens économiques considérables. Et malheureusement, les petits États et les économies fragiles disposent de beaucoup moins de marges de manœuvre. Lorsque le prix de l’énergie augmente, lorsque les coûts de transport explosent ou lorsque l’accès aux matières premières devient plus difficile, ce sont souvent les économies les plus vulnérables qui absorbent le choc. La formule populaire selon laquelle, lorsque deux éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre, retrouve ici toute sa pertinence.
Le paradoxe d’Ormuz : tout le monde dépend d’un détroit que personne ne contrôle totalement
Il existe enfin un paradoxe stratégique. Les États-Unis disposent d’une puissance militaire considérable dans la région. L’Iran dispose d’une position géographique exceptionnelle. Les monarchies du Golfe disposent de ressources énergétiques immenses. L’Europe dispose d’une puissance économique et diplomatique considérable. La Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud sont parmi les principaux destinataires des hydrocarbures transitant par Ormuz. Et pourtant, aucun de ces acteurs ne peut, à lui seul, garantir durablement la stabilité du détroit. The Energy Information Administration estime que 89 % du pétrole brut et du condensat transitant par Ormuz au premier semestre 2025 étaient destinés aux marchés asiatiques[6]. La crise est donc aussi une démonstration de l’interdépendance du monde d’aujourd’hui. Un conflit qui oppose principalement Washington et Téhéran peut entraîner des conséquences considérables à Pékin, New Delhi, Tokyo, Séoul, Bruxelles, Nairobi, Dakar, Malabo… C’est précisément pour gérer ce type d’interdépendance que le multilatéralisme avait été conçu. Et c’est précisément dans ce type de crise que ses insuffisances apparaissent.
La responsabilité de chacun
Il serait cependant trop confortable de désigner un seul coupable. La responsabilité est plus diffuse. Elle concerne les États qui ont recours à la force. Elle concerne ceux qui attaquent ou menacent les navires commerciaux. Elle concerne les puissances qui privilégient parfois la logique militaire à la négociation. Elle concerne également les États qui ont construit une partie de leur sécurité énergétique autour de quelques points de passage stratégiques sans disposer d’alternatives suffisantes. Elle concerne enfin les Institutions internationales lorsqu’elles ne parviennent pas à transformer les principes du droit international en mécanismes opérationnels. Cette crise pose donc une question plus profonde que celle du seul détroit d’Ormuz : Que vaut une règle internationale lorsqu’aucune puissance collective ne dispose de la volonté ou de la capacité de la faire respecter ? Le droit international n’est pas inutile parce qu’il est parfois violé. Mais son autorité dépend aussi de la capacité des États à le défendre collectivement.
Des mécanismes existent. Mais où est la volonté politique ?
La faiblesse du multilatéralisme ne réside peut-être pas dans l’absence de mécanismes. Ils existent ! Qu’il s’agisse des Nations unies, du droit international, de la Convention sur le droit de la mer ou des institutions chargées de préserver la sécurité et la coopération internationales. La véritable question est peut-être celle de la volonté politique de les mobiliser lorsque les intérêts des États divergent. Chacun peut être tenté de « balayer devant sa porte », de considérer qu’une crise qui ne menace pas directement son territoire relève d’abord des autres, ou d’éviter de s’immiscer dans un conflit susceptible de compromettre ses propres alliances et intérêts. Mais dans un monde aussi interdépendant, aucune crise majeure ne reste véritablement confinée à ceux qui l’ont déclenchée.
Le problème du multilatéralisme n’est donc peut-être pas que les règles n’existent plus, mais que ceux qui pourraient les défendre hésitent parfois à les faire vivre. Et quand chacun attend que l’autre agisse, le vide laissé par la diplomatie finit toujours par être occupé par la puissance.
La véritable crise est peut-être celle de l’ordre international
Il serait tentant de voir dans Ormuz une crise énergétique supplémentaire, après celles qui ont marqué les dernières années. Ce serait une erreur. Le véritable enjeu est peut-être ailleurs. Le détroit d’Ormuz révèle les fissures d’un ordre international dans lequel les Institutions multilatérales peinent à contenir les rivalités de puissance, tandis que les acteurs régionaux ont appris à transformer leur géographie en instrument stratégique. La question n’est donc plus seulement de savoir quand les navires pourront à nouveau circuler normalement. Elle est de savoir quel ordre international émergera de cette crise. Un ordre dans lequel chaque puissance cherchera à garantir seule ses intérêts ? Ou un ordre dans lequel les États accepteront de reconstruire des mécanismes collectifs de sécurité, de négociation et de respect du droit ? La réponse ne dépendra pas uniquement de Washington ou de Téhéran. Elle dépendra aussi de Pékin, de New Delhi, de Bruxelles, de Moscou, des capitales du Golfe, … et, surtout, des Nations unies. Car, si une voie maritime qui transporte une part aussi considérable de l’énergie mondiale peut devenir le théâtre d’une confrontation durable sans qu’une réponse diplomatique collective crédible ne puisse s’imposer, alors le problème n’est plus seulement le chaos dans le détroit d’Ormuz. Le véritable problème est le silence des mécanismes censés empêcher que ce chaos ne devienne la norme. Et lorsque les règles internationales deviennent suffisamment fragiles pour que chacun puisse les contourner au nom de sa propre sécurité, la question n’est plus de savoir qui gagnera la prochaine bataille. La question est de savoir combien de temps encore le monde pourra fonctionner comme si les conséquences de ces batailles s’arrêtaient aux frontières de ceux qui les déclenchent.
*À propos de Landy RUKINGAMUBIRI
Diplômé en droit international et européen de l’Université Nice-Sophia-Antipolis, en France, Landry RUKINGAMUBIRI est un ancien journaliste et consultant auprès d’Institutions internationales telles que l’UNESCO et l’OIF. Il est passionné par la géostratégie, la géopolitique mondiale et la diplomatie multilatérale.
[1] https://www.destimed.fr/moyen-orient-ormuz-et-bab-el-mandeb-la-guerre-menace-les-deux-verrous-du-petrole-mondial/
[2] https://www.reuters.com/world/middle-east/strait-hormuz-ship-crossings-remain-single-digits-data-shows-2026-09-16/
[3] L’article 38 et à l’article 44 de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM) (aussi appelée Convention de Montego Bay : https://www.un.org/depts/los/convention_agreements/texts/unclos/unclos_f.pdf
[4] https://www.imo.org/fr/mediacentre/hottopics/pages/middle-east-strait-of-hormuz.aspx
[5] https://www.reuters.com/business/energy/qatarenergy-says-hormuz-crisis-may-delay-some-expansion-projects-2026-09-20/
[6] https://www.eia.gov/international/analysis/special-topics/world_oil_transit_Chokepoints

