Par le Pr. Omar Chaalal
Pour appréhender le malaise algérien contemporain dans toute sa gravité sociologique et géopolitique, il convient de dépasser la simple déception immédiate face aux dérives de la gouvernance et à l’opulence factice de la rente pétrolière qui ont pu altérer les repères éthiques des citoyens. Ce climat intérieur se trouve aujourd’hui exacerbé par un environnement international hostile et agressif, où des pressions géopolitiques orchestrées cherchent à faire fléchir l’Algérie en raison de ses positions de principe intangibles.
Face à ces tentatives de déstabilisation, la «fabrique des scénarios de crise » entre Paris et Alger a trop longtemps servi d’exutoire politique pour masquer un immobilisme structurel. En transformant de simples dossiers de droit commun en affaires d’État sur les plateaux de télévision, les grilles de lecture traditionnelles s’enferment dans un passé qui ne produit plus que du ressentiment. Pourtant, une réconciliation profonde et pragmatique est non seulement nécessaire, mais elle est déjà inscrite dans la réalité des peuples, portée par la densité des liens humains et des millions de destins croisés, de binationaux et de couples franco-algériens qui forment le tissu vivant des deux rives.
Loin des tensions institutionnelles, les peuples ont la capacité intrinsèque de se comprendre et de cohabiter, car cette fraternité n’est pas une utopie nouvelle ; elle s’enracine dans une histoire de solidarité transnationale indélébile. Il convient de rappeler que de nombreux Français ont courageusement combattu aux côtés des Algériens pour leur liberté, jetant de véritables ponts de fraternité imperméables aux assauts et aux rhétoriques destructrices de l’extrême droite. Des figures majeures comme Frantz Fanon — qui choisit l’Algérie pour patrie d’adoption —, le mathématicien Maurice Audin, ou encore le philosophe Jean-Paul Sartre et le réseau des « porteurs de valises », ont prouvé que la quête de justice transcende les frontières coloniales. Charles de Gaulle lui-même avait d’ailleurs formulé cette interdépendance historique en reconnaissant que la France ne pouvait se passer de l’Algérie, et que l’Algérie ne pouvait se passer de la France, traçant les contours d’un devoir partagé d’avancer main dans la main pour le progrès et l’amitié, loin des préjugés racistes et religieux.
Cette résilience commune s’articule autour de respirations générationnelles d’environ trente ans, permettant à une jeunesse affranchie de réclamer sa dignité (El-Nif). Comme le théorisait Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre, chaque génération doit, dans l’opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. L’histoire de l’Algérie est jalonnée de résistances face aux occupations successives : du débarquement espagnol à Mers El-Kébir en 1505 et la prise d’Oran en 1509, jusqu’à la libération d’El-Bahia par le Bey Mohamed Ben Othmane en 1792. Ce refus viscéral s’est prolongé face à l’invasion française de 1830 avec l’Émir Abdelkader et Ahmed Bey, puis en 1871 sous l’impulsion du Cheikh El Mokrani et de Cheikh Haddad, avant les révoltes contre la conscription en 1916 et le traumatisme des massacres du 8 mai 1945.
Au-delà de ces luttes mémorielles, le constat brut posé par le regard extérieur d’un ancien ambassadeur de Norvège à Alger au cours des années 2010, fort de sa formation de vétérinaire, reste d’une brûlante actualité. Ce diplomate s’étonnait, lors de ses déplacements dans la steppe, de voir que l’Algérie, malgré ses traditions pastorales ancestrales, ne produisait pas son propre fromage de chèvre à grande échelle. La réponse d’un haut responsable local fut d’une brutalité désarmante : « La France ne laisse personne investir ici ; l’Algérie doit rester son arrière-ferme. » Ce diagnostic met en lumière le maintien délibéré d’un marché captif par une forme de castration industrielle limitant le transfert de technologies et décourageant l’émergence d’un tissu agro-industriel autonome. Cette dépendance alimentaire savamment entretenue par l’importation massive et coûteuse de produits laitiers préserve des flux commerciaux asymétriques sous une tutelle économique invisible mais omniprésente. La diplomatie parallèle et les stratégies de soft power jouent un rôle déterminant dans le maintien de ces barrières. Ce même ambassadeur norvégien racontait qu’à son arrivée, la toute première représentation diplomatique à l’inviter fut l’ambassade du Maroc, où son homologue chérifien s’attacha immédiatement à lui brosser un « tableau noir » systémique et anxiogène du pouvoir algérien. Cette offensive de saturation psychologique proactive visait à imposer une grille de lecture hostile avant toute découverte du terrain, profitant habilement du vide institutionnel et de la stagnation politique profonde qui ont marqué la fin de règne douloureuse et affaiblie du président Abdelaziz Bouteflika entre 2013 et 2019, laissant le champ libre à toutes les manipulations narratives extérieures.
Ce cycle s’est répété en 1954 menant à l’indépendance de 1962, puis en 1988 avec le soulèvement d’Octobre, et enfin en février 2019 face à la faillite du modèle économique. Si le président Abdelaziz Bouteflika avait lui-même acté le changement générationnel lors de son discours de Sétif en 2012 en déclarant « Mon jardin a mûri (Tab djnani) », l’histoire officielle a été confisquée par les intérêts personnels d’une oligarchie intermédiaire (Issaba) profitant de sa maladie. Ce holding privé a tenté d’imposer l’illusion d’un faux New Deal pétrolier, sombrant dans l’injection opaque de dépenses publiques pour acheter une paix sociale précaire au lieu de restructurer les fondations industrielles par le travail, s’éloignant drastiquement de la vision rigoureuse de Franklin D. Roosevelt. Au cœur de ce blocage industriel et du sabordage des forces productives locales, le ministère algérien de l’Industrie a longtemps fonctionné comme le centre névralgique de cette stagnation. Abdeslam Bouchouareb, figure centrale de ce secteur stratégique et interlocuteur privilégié des réseaux d’affaires parisiens dès 2014, a méthodiquement verrouillé le paysage économique, maintenant le pays dans un modèle d’importation déguisé sous l’apparence d’assemblages locaux factices. Le fait que la France refuse aujourd’hui d’extrader cet ancien ministre, lourdement condamné par la justice algérienne pour corruption caractérisée et sous le coup de multiples mandats d’arrêt internationaux, dépasse le simple cadre de la coopération judiciaire. C’est profondément ressenti à Alger comme le symbole d’une protection politique accordée par Paris à un acteur clé du système de dépendance, confirmant les soupçons d’une complicité objective visant à couvrir le sabotage de la souveraineté industrielle nationale.
Dans cette guerre d’influence, l’espace intellectuel et culturel devient un champ de bataille où les trajectoires individuelles servent de munitions pour la rupture médiatique. Les tensions récentes des années 2024 et 2025 l’illustrent, notamment avec Boualem Sansal, dont le passé de Directeur général au sein de ce même ministère de l’Industrie au début des années 2000 lui confère une connaissance intime des dossiers de « l’arrière-ferme », rendant ses critiques actuelles particulièrement exploitables à l’étranger. À l’inverse, la figure de Kamel Daoud, après son couronnement littéraire à Paris fin 2024, cristallise une fracture éthique profonde. Pour ses anciens confrères du Quotidien d’Oran et une large part de l’opinion, sa métamorphose parisienne est perçue comme une rupture opportuniste et une réécriture des souffrances nationales récompensée en devises, faisant de l’enchaînement des procédures judiciaires et des mandats d’arrêt en 2025 les rouages d’une mécanique de polarisation culturelle. Pourtant, ce constat n’a rien de nouveau : dans mes nombreux écrits publiés dans Le Quotidien d’Oran et El Watan entre 2009 et 2021, j’ai toujours fermement dénoncé ce genre de commerce très bas auquel se livrent ces prétendus intellectuels. Face à ces clivages et à ces mises en scène, mon approche en tant que penseur libre privilégie un amour indéfectible pour mon pays et la recherche sincère du bien pour les deux peuples. Connaissant intimement la France et comptant de nombreux amis français qui partagent ma vision, je reste convaincu que l’avenir doit s’écrire loin des postures destructrices, à travers un partenariat authentique et un deal gagnant-gagnant.
Face à ces intrigues et aux menaces sécuritaires asymétriques aux frontières, la donne sociologique change de manière irréversible sous l’impulsion d’une nouvelle force démographique. La jeunesse algérienne, hyperconnectée, éduquée et libérée des complexes du passé, refuse désormais catégoriquement ce rôle de client passif qui lui a été historiquement assigné par les réseaux d’importation et les rentiers des deux rives. Elle exprime une volonté farouche de transformer son lait de chèvre, ses ressources naturelles, son énergie et ses innovations technologiques localement, sur son propre sol et au profit de sa propre société. Pour ces jeunes Algériens, la « fabrique de crise » permanente, entretenue par les déclarations provocatrices des cercles politiques parisiens et les réponses théâtrales des appareils bureaucratiques, n’est qu’un écran de fumée. C’est une mise en scène obsolète destinée à détourner l’attention des véritables enjeux : l’urgence absolue d’une décolonisation économique concrète et la fin des monopoles prédateurs.
Dans ce contexte, l’Armée Nationale Populaire (ANP), issue du peuple et nourrie par les idéaux de la glorieuse Révolution de Novembre, demeure la colonne vertébrale et le garant de l’intégrité nationale. En s’appuyant sur cette mémoire partagée, sur la fin des privilèges hérités de l’ère Bouchouareb et sur l’énergie d’une jeunesse qui refuse d’être le client passif de l’histoire, l’Algérie de l’horizon 2050 s’emploie à bâtir des ponts solides pour transformer l’arrière-ferme d’hier en un espace d’avenir partagé, fondé sur la souveraineté industrielle et le respect mutuel.

