Réunis à Accra pour débattre de la gouvernance des minéraux critiques face aux crises sécuritaires africaines, les experts pointent du doigt les failles internes du continent. Invitée et panéliste, Yvette Mwanza Mwamba, présidente de la Chambre des mines du Nord-Kivu et directrice générale de Kivu Mineral Resources, livre un constat sans concession dans cet entretien avec Financial Afrik.
« S’il y a des conflits armés en Afrique […] c’est aussi parce qu’en interne nous n’avons pas su prendre les mesures nécessaires pour stabiliser nos pays », reconnaît la vice-présidente de Women in Mining RDC, rejetant la posture de l’éternelle victime. Pour inverser la tendance et pacifier l’exploitation minière, elle appelle à l’application stricte des lois et à l’avènement d’un leadership visionnaire.
Propos recueillis à Accra par Nephthali Messanh Ledy
Financial Afrik : Yvette Mwanza Mwamba, vous dirigez Kivu Mineral Resources. Pouvez-vous nous rappeler l’activité principale de votre entreprise, et nous dire comment la crise sécuritaire actuelle dans l’est de la RDC affecte vos opérations sur le terrain ?
Yvette Mwanza Mwamba : Kivu Mineral Resources est une entité de traitement des 3T. Nous sommes une entreprise qui, par des procédés minéralurgiques, arrive à produire du concentré des 3T, donc de l’étain, du tungstène et du tantale, comme produit minier marchand destiné à l’exportation. C’est un projet qui a commencé en 2023. Avec la situation qui s’est détériorée en janvier 2025, nous avons fermé momentanément nos bureaux de Goma et de Bukavu, et nous sommes en train de nous délocaliser vers d’autres provinces plus stables.
Vous êtes ici à Accra pour la conférence de haut niveau organisée par le Open Society Foundations sur la gouvernance, les minerais critiques et les conflits en Afrique. Quel message clé l’Afrique doit-elle envoyer aux puissances mondiales aujourd’hui ? Ou faut-il, au contraire, comme vous venez de l’expliquer en salle, cesser de chercher des solutions à l’extérieur et regarder nos propres failles de gouvernance ?
L’Afrique doit éviter de s’adresser aux puissances mondiales parce qu’elle doit éviter aussi d’être présentée comme un continent victime. Nous sommes quand même à plus de soixante ans des indépendances. Nous devons arriver à affronter nos difficultés et trouver des solutions.
S’il y a des conflits armés en Afrique, c’est vrai qu’on peut être victime de rivalités géopolitiques, mais c’est aussi parce qu’en interne nous n’avons pas su prendre les mesures nécessaires pour stabiliser nos pays. Je pense que si nous sommes des pays qui ont une gouvernance sécuritaire digne de ce nom, même s’il y a des velléités, il y aura toujours une façon d’y répondre.
Donc, il faut travailler sur la puissance militaire, sur la dissuasion des États, pour permettre quand même à ce continent, qui a beaucoup de potentiel, d’évoluer et de tirer le maximum de profits, parce que l’instabilité ne profite pas aux pays africains. Donc moi, je pense qu’on n’a pas à demander la sécurité ailleurs. C’est en interne que nous devons trouver des solutions.
Aussi, il y a un aspect très important qu’on exploite rarement : les conflits armés ont toujours un côté anthropologique, donc un côté social. Comment est-ce que les populations vivent ces conflits ? Quelle est leur perception du conflit ? Est-ce qu’elles estiment qu’il est nécessaire pour elles de prendre les armes ? Parce que les guerres n’opposent pas des animaux ou des arbres, ce sont des humains. Qu’est-ce qui pousse les gens à prendre les armes ? Peut-être qu’il y a des conflits latents, non résolus, qui n’attendent qu’un élément déclencheur pour éclater. Il y a des clivages, peut-être.
Pourquoi n’aborde-t-on pas justement la question du conflit au regard de l’aspect anthropologique, au regard de la sociologie politique du conflit ? Après, maintenant, va venir la question de l’économie politique. Mais l’économie politique du conflit, c’est un élément qui exacerbe un conflit existant, un conflit déjà ouvert, non résolu.
C’est là que je reviens à la question de la gouvernance. Si nous avons des mécanismes de résolution des conflits, des juridictions qui travaillent, qui rendent justice de manière équitable, les gens n’auront pas le sentiment d’une injustice permanente, d’être victimes de quelque chose. Les gens ne vont pas traîner certains traumatismes qui vont les pousser à prendre les armes.
Donc c’est ça, la responsabilité des États africains. Si on a beaucoup de foyers de conflits, c’est parce qu’on ne prend pas le temps d’analyser les risques. Il faut anticiper certains conflits, essayer de comprendre les dynamiques au niveau de chaque communauté. Qu’est-ce qui peut enclencher un conflit ? S’il y a un conflit latent qui a fait dix ans, vingt ans, trente ans, et qu’on ne veut pas le résoudre, il y a des régimes qui se succèdent, qui viennent l’un après l’autre, et on laisse ça comme si c’était une terre en jachère. N’importe quel jour, ça pourrait éclater.
Et c’est là où il y aura le lien. Quand il y aura découverte d’une substance minérale sur les lieux, les communautés déjà présentes, qui se regardaient en chiens de faïence, vont chercher maintenant à se battre pour que l’une cède la place à l’autre et que l’une reste régner en maître. C’est aussi l’une des raisons de la persistance du conflit. Et malheureusement, si le conflit se passe dans une région dotée en ressources naturelles, cela peut l’exacerber.
Il y a aussi l’influence des géopolitiques internationales. Comment est-ce que nos États se comportent vis-à-vis des puissances demanderesses de nos mines ? Comment est-ce qu’ils se comportent ? Est-ce qu’ils négocient à armes égales ? Est-ce qu’ils acceptent seulement pour faire plaisir à ceux qui viennent solliciter ? Parce que nous avons quand même des cadres. Sur le plan de la réglementation, l’Afrique a beaucoup évolué. On a des codes miniers dans plusieurs pays africains aujourd’hui. J’ai fait une analyse comparative des législations, et j’estime que beaucoup de pays africains sont en train de hisser le niveau de la réglementation. Peut-être que c’est au niveau de la mise en œuvre que cela peut poser problème.
Il y a aussi des questions environnementales. Si on ne surveille pas une exploitation, c’est vrai que dans la réglementation il y a la question de l’impact environnemental, la notion de réparation, et même la responsabilité des entreprises est engagée en cas d’impact de leurs activités ou de préjudices causés à la population. Il y a des mécanismes qui sont prévus, mais est-ce que c’est vraiment appliqué à la lettre ? Si ce n’est pas appliqué à la lettre, les gens cumulent des frustrations et développent peut-être des mécanismes d’autodéfense pour essayer de revendiquer leurs droits.
Alors justement, comment inverser la tendance pour que les ressources dont dispose l’Afrique soient plutôt des facteurs de paix et non de conflit ?
Il faut d’abord que les lois soient appliquées. Il faut donc qu’il y ait une bonne gouvernance. La bonne gouvernance, et aussi un leadership visionnaire. Il ne faut pas avoir des lois qui ne sont pas appliquées, ou qui sont appliquées en fonction des humeurs des animateurs des institutions. C’est aussi ce qui tue l’Afrique.
Nous avons des lois, mais quelqu’un peut se réveiller un matin et s’arroger le droit de violer les lois de son propre pays. Et puis après, quand ça va bloquer, il va crier au secours. Nous devons respecter les règles du jeu établies. Nous avons de bonnes lois. Nous sommes, entre guillemets, des démocraties. Tout le monde parle de démocratie maintenant en Afrique, mais il faut que ce soit la vraie et la bonne démocratie. Il faut que les principes de la primauté du droit soient notre leitmotiv.
Il faut aussi une gouvernance participative. Il faut la sanction, c’est-à-dire la responsabilité. Il faut que les gens soient tenus responsables des actes qu’ils ont posés devant des juridictions compétentes. Il faut que les parlements exercent le contrôle parlementaire et, au besoin, sanctionnent des ministres qui n’ont pas été à la hauteur. Au niveau des communes, les conseils communaux doivent faire leur travail. Au niveau des provinces, les parlements provinciaux doivent sanctionner les gouverneurs. C’est comme ça que ça doit aller.
Si on vient juste pour les beaux yeux des gens, rester, s’éterniser et ne pas produire des résultats, je regrette, il n’y aura rien. Là, on ne va pas accuser l’Europe. Il faut que l’Europe, les États-Unis ou la Chine trouvent en interne des institutions fortes qui répondent déjà aux besoins de leurs habitants. Nous, on va juste leur opposer notre loi : vous voulez investir ? OK. Conformez-vous à tel ou tel critère, et puis exercez-vous. Il ne faut pas les déranger. Il faut aussi cette notion de prévisibilité juridique pour attirer les investisseurs.
Du cuivre aux câbles électriques, du coltan aux puces électroniques… Soixante ans après les indépendances, est-ce le manque de main-d’œuvre qualifiée et de vision stratégique qui empêche l’Afrique de fabriquer ses propres produits finis ? Qu’est-ce qu’il faut, à votre avis, pour rompre avec le cycle ‘exportation des minerais – importations de produits finis’ ?
Il faut réduire les gaps, les asymétries. Il y a une asymétrie entre la production et la capacité de raffinage. Dans l’immédiat, c’est difficile ; il ne faut pas rêver. Il faut que nous puissions préparer justement une main-d’œuvre qualifiée, parce que cela demande de hautes qualifications.
Par exemple, la RDC produit déjà le cuivre cathode. Mais il faut aller au-delà du cuivre cathode. Il faut maintenant passer à la métallurgie secondaire. Donc arriver à transformer le métal que vous avez produit en produit fini. C’est vrai que déjà, à partir du cuivre, on peut produire du câble électrique. C’est déjà quelque chose. Mais il faut que cela se répande en Afrique. Il faut par exemple promouvoir la sidérurgie. On a besoin de l’acier partout, dans le domaine de l’immobilier, etc. Alors l’Afrique, c’est un gros chantier.
Comment est-ce qu’on peut se spécialiser ? Il faut le faire filière par filière. Comment lier nos mines de fer à la sidérurgie ? Aller progressivement. Comment lier notre cuivre à la fabrication des câbles électriques ? Il faut donc y aller progressivement. Comment lier notre coltan à la puce électronique ? Etc. C’est pourquoi il faut vraiment que nos universités puissent aussi adapter leurs programmes aux besoins d’industrialisation de l’Afrique. C’est vrai que notre économie, depuis soixante ans, a été structurée sur le modèle que les colonisateurs avaient laissé. C’est-à-dire des pays qui sont là à produire du cacao pour envoyer à l’ancienne métropole, à produire du cuivre pour envoyer.
Maintenant, soixante ans après, nous devons prendre notre destin en main et changer de fusil d’épaule, travailler sur une industrie qui passe beaucoup plus à la transformation locale, mais préparer une main-d’œuvre qualifiée. Il faut vraiment maîtriser certaines techniques et cela demande vraiment de la qualification. S’il faut investir dans l’éducation, faisons-le. Les pays pétroliers doivent investir aussi dans la main-d’œuvre qui sera capable de gérer les ressources pétrolières et gazières. Les pays miniers aussi doivent faire de même. Les pays qui ont une forte production agricole doivent travailler de la même manière.
Faisons-le filière par filière, progressivement, mais identifions d’abord le besoin. Quel est le besoin ? Qu’est-ce que nous avons comme potentiel ? Et maintenant, spécialisons-nous sur les filières qui peuvent directement avoir un impact. Si on se spécialise déjà dans l’acier, je ne vois pas un pays africain qui va continuer à importer les barres de fer, les fers à béton pour construire. On va les prendre localement en Afrique.
J’espère qu’avec la stratégie de l’Union africaine sur les matières premières, il y aura beaucoup d’idées qui vont aller dans ce sens-là. Il faut que tout le monde contribue à alimenter cette stratégie pour qu’elle puisse vraiment s’adapter aux dynamiques actuelles.
Qu’attendez-vous de cette conférence qui se tient à Accra ?
J’attends que nous puissions vraiment formuler des recommandations pour influencer les politiques publiques. Open Society est une organisation sérieuse qui peut aider les parties prenantes à jouer leur rôle pour influencer la gouvernance. Les États eux-mêmes, tels que nous connaissons la situation en Afrique, ont du mal à innover ou à changer de fusil d’épaule. Mais il faut que la société civile, les communautés, tout le monde, même le secteur privé, soit suffisamment mobilisé pour que leur voix soit entendue au niveau des sphères politiques, de manière à influencer les réformes nécessaires pour que nous puissions commencer à bénéficier de la rente minière.
Vous savez qu’aujourd’hui, peut-être d’ici trente ans, selon les prévisions de la Banque mondiale, la demande sera encore très forte. Mais pendant qu’on parle de la demande en minerais critiques, on évoque rarement la question des recettes, des retombées financières. Il y a pourtant des recettes liées à l’exportation de ces minerais. Il faut que les États qui produisent aujourd’hui, même s’ils n’arrivent pas encore à faire la valeur ajoutée nécessaire, puissent au moins bénéficier de ces recettes, parce que quand la demande est forte, le prix augmente.
C’est-à-dire que les recettes d’exportation des minerais augmentent aussi. C’est justement à ce niveau-là que la société civile doit ouvrir les yeux. Il faut poser des questions aux gouvernants : qu’est-ce que vous faites de ces excédents de liquidités qui n’étaient même pas prévus dans vos assignations budgétaires ?
Par exemple, le calcul de la redevance minière se fait sur la base de la valeur. Si, pour l’étain, au moment où la guerre a éclaté à Goma, la tonne à la Bourse de Londres était à 35 000 dollars américains, et qu’aujourd’hui elle est à 54 300, la redevance minière va augmenter. L’impôt sur le bénéfice aussi va augmenter, parce qu’il découle du chiffre d’affaires réalisé au cours de l’année. Donc il y a autant de retombées sur le plan des recettes d’exportation.
Maintenant, les États qui en profitent doivent aussi saisir cette occasion pour investir dans les services sociaux de base, pour investir dans des projets structurants, afin que le jour où cela retombera, qu’ils n’aient pas leurs yeux pour pleurer : c’est maintenant le moment. Voilà l’occasion pour la société civile d’exiger plus de transparence, parce que ce moment-ci, si je peux faire l’analogie avec la parole de Dieu dans la Bible, c’est la période des vaches grasses.
Maintenant, on va voir si cela pourra avoir des conséquences sur le plan macroéconomique. C’est vrai que sur le plan macroéconomique, il y aura déjà des conséquences. Mais maintenant, au niveau des investissements publics, si cela peut influencer positivement, cela pourrait être bien pour les communautés africaines.

