À Accra, en marge de la conférence de haut niveau consacrée à la gouvernance des minerais critiques et aux conflits en Afrique, Dr Badié Hima, directeur fondateur du laboratoire MAT, livre son analyse des enjeux qui se jouent aujourd’hui sur le continent. Ancien directeur-résident du National Democratic Institute (NDI) au Togo puis au Mali, et spécialiste des questions de gouvernance démocratique, il alerte sur la place centrale qu’occupent désormais ces ressources dans les rapports de force mondiaux. Pour cet expert nigérien, les minerais critiques constituent « le nouveau visage de la géopolitique mondiale » et exposent davantage l’Afrique à des tensions économiques, politiques et sécuritaires si les États ne renforcent pas leurs mécanismes de gouvernance.
Dans cet entretien accordé à Financial Afrik dans la capitale ghanéenne, il plaide pour une approche fondée sur la transparence, la participation réelle des communautés et la souveraineté assumée des États sur leurs ressources, afin que ces richesses deviennent enfin des leviers de paix, de stabilité et de développement pour les peuples africains.
Propos recueillis à Accra par Nephthali Messanh LEDY
Financial Afrik : Comment, selon vous, l’Afrique peut-elle éviter que ses minerais critiques se transforment en causes de conflits sur le continent ?
Dr Badié Hima : Potentiellement, les minerais critiques peuvent être présentés comme le nouveau visage de la géopolitique mondiale. On voit bien aujourd’hui la ruée des grandes firmes et des grandes puissances vers le continent africain. Cela signifie que notre continent est, plus qu’hier, un terrain d’affrontement économique à l’échelle planétaire. Si l’on n’y prend garde, cette dynamique peut aggraver des conflits déjà existants. Et ces conflits sont, vous le savez, à la fois le produit et la conséquence de nos ressources. C’est bien pour cela que l’on parle de la malédiction des ressources en Afrique.
Pour éviter cela, il faut d’abord saluer l’initiative d’Open Society Foundations, qui a réuni ici, à Accra, la crème de l’expertise africaine sur les questions de gouvernance et de paix en lien avec l’extraction et l’exploitation des minerais.
Pour ma part, je vois trois préconditions pour que les minerais critiques deviennent des pourvoyeurs de paix, des moteurs de développement et non des facteurs de conflit.
La première, c’est la gouvernance. Vous avez vu comment les débats ont tourné autour de cette question. Et dans la gouvernance des industries extractives, il y a deux notions majeures : la transparence et la participation des communautés.
Du point de vue de la transparence, cela signifie que les contrats doivent être publiés, que les ressources générées doivent être rendues publiques, que l’usage des revenus tirés des minerais critiques doit lui aussi être connu, et qu’un débat critique puisse exister sur la manière dont l’État investit ces revenus.

S’agissant de la participation des communautés, c’est d’ailleurs l’autre nom de la gouvernance démocratique. J’ai mené pendant sept ans des recherches sur les processus institutionnels en Afrique, depuis les indépendances jusqu’aux conférences nationales souveraines. J’ai observé comment nos constitutions et nos institutions ont été mises en place. Très souvent, cela s’est fait sous forme de copier-coller, sans véritable participation des communautés. Or, sans participation des citoyens, on ne peut pas construire des institutions fortes.
Ce qui fait la force d’une institution, c’est l’inclusion réelle. Dans mes recherches, j’ai vu beaucoup de consultations, de concertations, de forums que l’on qualifie d’inclusifs. On invite les communautés, la société civile, les partis politiques, les citoyens. Mais, dans les faits, plus des trois quarts des participants découvrent les termes de référence une fois dans la salle. Ce n’est pas cela, la participation.
C’est pourquoi j’ai parlé hier de capacitation à la participation. Comment habiliter les communautés à participer utilement ? Comment renforcer leurs capacités pour qu’elles puissent formuler des points de vue rationnels, informés et pertinents ? On ne peut pas les convoquer dans une salle sans qu’elles sachent de quoi il sera question.
Comment amener, par exemple, les communautés d’Arlit, de Sikasso, ou celles concernées par l’exploitation du phosphate au Togo, à participer utilement à un débat sur des questions scientifiques et techniques de très haut niveau ? Cela suppose qu’en amont des concertations et des consultations, on aille vers elles, qu’on les forme, qu’on les outille, afin qu’elles maîtrisent l’objet de la discussion.
Enfin, parler de participation, c’est aussi parler de l’utilisation des revenus issus de l’extraction. On évoque souvent la construction d’écoles, le soutien à la santé, aux infrastructures. Mais ces choix doivent être discutés avec les communautés. On ne peut pas décider du développement des communautés sans elles. Et pourtant, c’est encore trop souvent ce qui se passe.
Aujourd’hui, dans l’Alliance des États du Sahel (AES), l’heure est à la nationalisation de l’or et de l’uranium. Est-ce que, selon vous, cela peut constituer une bonne réponse à l’insécurité et à la pauvreté des populations ?
Bien sûr que oui, mais à certaines conditions. La nationalisation exige d’abord une forte capacitation de l’État, notamment en moyens d’exploitation. Car cela signifie que les trois pays de l’AES veulent exercer pleinement leur souveraineté et doivent donc disposer des capacités techniques et technologiques nécessaires à une production industrielle.
Pour moi, il n’y a pas d’autre voie que la nationalisation. C’est elle qui permettra aux États de l’AES de se réapproprier des ressources nationales. Le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels des Nations unies l’affirme clairement : les ressources naturelles appartiennent aux communautés et aux États.

L’AES a trouvé une voie. On observe déjà des efforts importants, notamment sur le plan législatif au Mali, qui est très avancé sur cette question. Le Niger et le Burkina Faso sont également en bonne voie. Je pense que c’est ce qui permettra aux États de s’approprier l’essentiel des revenus et de les réinvestir.
Mais il y a une autre exigence. Nationaliser, oui. Encore faut-il reprendre toutes les préconditions que j’évoquais tout à l’heure : la transparence dans l’exploitation, dans la gestion des revenus et dans leur réinvestissement. Il faut savoir ce qui va à la sécurité, ce qui va aux secteurs sociaux de base, à l’éducation, à la santé. C’est cela qui permettra aux populations de l’AES de soutenir leurs États, parce qu’elles comprendront ce qui se passe et verront que les décisions prises vont dans le sens de leur développement. Et c’est cela aussi qui crée les conditions de la paix et de la stabilité dans la sous-région.
N’y a-t-il pas un risque que cette affirmation de la souveraineté se fasse au détriment de la transparence ?
Non, ce n’est pas contradictoire. La nationalisation signifie que l’État récupère la maîtrise de la ressource. Mais l’État, c’est qui ? Ce sont les institutions, certes, mais aussi les communautés. Il y a donc des exigences démocratiques. La nationalisation doit elle aussi obéir à des exigences démocratiques.
Cela suppose un débat public sur la manière dont on nationalise, sur la manière dont on exploite, sur les revenus générés, sur les quantités produites, sur ce qui est dégagé chaque année. La souveraineté ne doit pas être l’opacité. Elle doit, au contraire, renforcer la responsabilité publique.
Au même moment, certains estiment que la démocratie n’est pas la chose la mieux partagée dans l’AES.
Je pense que ce ne sont que des parenthèses. L’Afrique, dès le village, fait l’expérience de la démocratie à sa manière. Dans le jardin potager, vous avez déjà une expérience démocratique : il y a la solidarité, le partage, la discussion sur l’environnement, sur la protection des espaces, sur les délimitations. La démocratie n’est pas autre chose que cela.
Notre culture est elle aussi porteuse de valeurs et de pratiques démocratiques, depuis la base, depuis le village. Il ne faut donc pas considérer la démocratie comme un corps étranger à nos sociétés.
Aujourd’hui, des sites artisanaux financent les groupes armés. Quelles solutions concrètes pour couper ce lien ?
Les enquêtes montrent qu’il existe encore peu de lisibilité et de visibilité sur l’économie criminelle, parce qu’il y a une multiplicité de groupes présents sur le terrain. Mais une enquête menée en 2023 estime que cette économie criminelle représente entre un et deux milliards de dollars. C’est énorme.
La solution principale, c’est l’axe sécuritaire. C’est une problématique majeure : il faut sécuriser les zones aujourd’hui touchées par l’insécurité. Dans des régions comme Mopti ou Tillabéri, les paysans ont déjà du mal à aller au champ ou à semer, à plus forte raison à contrôler les sites aurifères et miniers.
Il n’y a pas d’autre solution que la sécurisation des sites, afin que l’État puisse se réapproprier le terrain, la production et, au bout du compte, la maîtrise de la ressource.
Quelles sont vos attentes à l’issue de ces travaux qui se tiennent à Accra ?
Je souhaite que la rencontre d’Accra soit un point de départ et un repère. J’aimerais que le noyau constitué ici autour de la Fondation OSF serve de think tank continental, à la fois en matière de plaidoyer auprès des institutions sous-régionales et régionales, mais aussi en matière de production d’idées. Vous avez vu qu’il y a ici des organisations de la société civile, des chercheurs, des think tanks venus du Sénégal jusqu’à l’Afrique du Sud, en remontant jusqu’au Soudan.
Mon souhait, mon rêve même, est que cette rencontre débouche, peut-être pas immédiatement, mais à terme, sur l’élaboration d’une déclaration continentale, assortie d’un plan d’action et d’un mécanisme de suivi et de plaidoyer. Il nous faut une Déclaration d’Accra, appuyée par un plan d’action solide, qui nous permette de poursuivre le travail dans la durée.
Je ne souhaite pas que la Fondation abandonne cette idée, ce concept, parce qu’il ne faudrait pas que l’exploitation des minerais critiques, qui marque aujourd’hui la géopolitique mondiale, devienne un nouveau rendez-vous manqué pour les aspirations des peuples africains.

