Par Simpiwe Sim Tshabalala, CEO de Standard Bank Group
L’un des arguments récurrents des discours hostiles aux migrants est que les étrangers prennent les emplois, tirent les salaires vers le bas et contribuent peu à la société qui les accueille. Ces affirmations sont, tout simplement, contredites par les faits. Dans l’ensemble, les migrations sont bénéfiques à la croissance économique et favorisent la création d’emplois, estime Sim Tshabalala.
Les migrations et les services financiers sont étroitement liés à travers les transferts de fonds, les comptes de transaction, les opérations de change, les portefeuilles mobiles, les réseaux de retrait d’espèces, les paiements marchands et, plus largement, la capacité de transférer de l’argent de manière sûre, peu coûteuse et conforme à la réglementation au-delà des frontières. En termes simples : les personnes se déplacent, les capitaux circulent et, surtout, les familles comme les entreprises en retirent un soutien essentiel.
Il est bien établi que le continent africain reçoit chaque année environ 100 milliards de dollars de transferts de fonds envoyés par les migrants vers leurs pays d’origine. À titre de comparaison, ce montant représente plus du double des investissements directs étrangers (IDE) que l’Afrique capte annuellement et 1,6 fois le volume de l’aide publique au développement qu’elle reçoit. Plus significatif encore, sur ces 100 milliards de dollars, près de 20 milliards proviennent de transferts effectués à l’intérieur même du continent, d’un pays africain vers un autre.
À titre indicatif, la part de l’Afrique du Sud dans les quelque 100 milliards de dollars de transferts de fonds reçus chaque année par le continent s’élève à environ 1,25 milliard de dollars. Sur ce montant, près de 250 millions de dollars proviennent d’autres pays africains. Dans le sens inverse, les migrants originaires d’autres pays africains installés en Afrique du Sud transfèrent chaque année environ 1,5 milliard de dollars vers leurs pays d’origine.
Ces flux financiers considérables sont le reflet d’immenses sacrifices consentis par celles et ceux qui quittent leurs proches et leur environnement familier pour chercher de meilleures perspectives. Ils témoignent également d’une remarquable discipline financière, les migrants épargnant une partie de leurs revenus afin de soutenir leurs familles restées au pays. Pour les ménages bénéficiaires, ces transferts permettent de financer les dépenses essentielles : alimentation, logement, frais de scolarité, transport, soins de santé et, plus largement, de préserver leur dignité. À l’échelle macroéconomique, ils contribuent aux recettes en devises et renforcent la résilience de la balance des paiements des pays bénéficiaires.
Nous devrions reconnaître ce que ces transferts de fonds révèlent du courage et de la générosité de celles et ceux qui les envoient. Nous devrions également mesurer tout le bien qu’ils apportent aux populations africaines. Je ne souhaite toutefois pas m’attarder uniquement sur les transferts de fonds. Du point de vue du secteur financier, trois grands enjeux économiques et commerciaux sont intimement liés aux migrations et revêtent une importance encore plus grande que ces flux financiers. Il s’agit : Premièrement, de l’impact des migrants sur les économies des pays qui les accueillent. Deuxièmement, des effets des politiques migratoires sur les entreprises multinationales et, plus largement, sur les économies des pays d’accueil. Troisièmement, des bénéfices d’une ouverture générale aux flux d’idées, de marchandises, de capitaux et de personnes.
J’en viens d’abord aux effets des migrations sur les économies des pays d’accueil. L’un des arguments récurrents des discours hostiles aux migrants est que les étrangers prennent les emplois, tirent les salaires vers le bas et apportent peu à leur société d’accueil. Ces affirmations sont, tout simplement, démenties par les faits. Certes, une immigration rapide – tout comme des changements brusques dans les échanges commerciaux – peut entraîner des coûts économiques et des tensions sociales dans certains territoires ou secteurs d’activité. Il appartient alors à un État efficace de gérer ces ajustements et d’en atténuer les conséquences locales. Mais, dans l’ensemble, les migrations constituent un facteur de croissance économique et favorisent la création d’emplois. Il convient d’être précis : les économistes ne soutiennent pas que les migrations n’entraînent jamais de coûts d’ajustement. Les données empiriques montrent toutefois qu’en règle générale, elles ont un effet positif sur la croissance, tandis que leur impact sur les travailleurs locaux est le plus souvent limité et, dans de nombreux cas, favorable. Cela s’explique notamment par l’esprit d’entreprise des migrants, la demande supplémentaire qu’ils génèrent et les gains de productivité qu’ils apportent à l’économie.
Pour ceux qui souhaitent disposer d’une référence récente et solidement étayée sur cette question, je renvoie à la méta-analyse publiée en 2025 par Alexandre Luz et ses coauteurs dans la revue scientifique Economies. Cette étude passe en revue 41 travaux empiriques et conclut qu’en moyenne, l’immigration exerce un effet positif et statistiquement significatif sur les performances économiques des pays d’accueil. Elle montre également que l’immigration tend à réduire le taux de chômage dans ces pays.
Permettez-moi de le répéter : l’immigration tend à réduire le chômage. Cette conclusion est d’ailleurs parfaitement logique. Les migrants ne sont pas seulement des travailleurs ; ils sont aussi des consommateurs, des locataires, des usagers des transports, des épargnants, des emprunteurs, des commerçants et des entrepreneurs. Ils stimulent la demande de biens et de services tout autant qu’ils accroissent l’offre de travail. Ils louent des logements, achètent des produits alimentaires, utilisent les transports, paient des frais de scolarité, créent de petites entreprises et génèrent des emplois pour les populations locales. Dans de nombreux contextes, ils contribuent également à combler les pénuries de main-d’œuvre, à enrichir les compétences disponibles et à renforcer les liens commerciaux entre leur pays d’origine et leur pays d’accueil. Il convient également d’affirmer clairement — car les discours populistes prospèrent souvent sur des contre-vérités — que les migrants paient effectivement des impôts. Ceux qui travaillent dans le secteur formel acquittent naturellement l’impôt sur leurs revenus, tandis que ceux qui évoluent dans l’économie informelle contribuent aux finances publiques en payant la TVA sur les biens et services qu’ils consomment. L’affirmation selon laquelle les migrants ne participeraient en rien à la capacité de l’État à financer les services publics est, tout simplement, fausse.
J’en viens maintenant à la dimension politique des migrations et à ses effets sur les entreprises multinationales (EMN). Puisque nous sommes tous deux représentés ici, prenons l’exemple de MTN et de Standard Bank. Je tiens toutefois à préciser que les mêmes observations valent tout autant pour n’importe quelle autre entreprise africaine ou internationale, à l’image des activités du groupe de l’homme d’affaires Aliko Dangote à travers le continent.
À propos d’entrepreneurs et d’investisseurs comme Aliko Dangote, il est essentiel de rappeler que les investissements entre l’Afrique du Sud et ses voisins ne sont pas à sens unique. Selon les données du Fonds monétaire international (FMI), le stock d’investissements directs provenant des autres pays africains en Afrique du Sud dépasse désormais 64 milliards de rands.
Les investissements directs sud-africains dans le reste du continent sont encore plus importants, puisqu’ils atteignent environ 500 milliards de rands. Et, comme mon ami Ralph Mupita et moi-même pouvons en témoigner, les entreprises multinationales sud-africaines n’évoluent pas en vase clos. Leur développement repose sur la confiance que leur accordent les autorités de régulation, les clients, les salariés, les fournisseurs et les gouvernements dans les nombreux marchés africains où elles sont présentes.
Les multinationales sud-africaines, notamment dans les secteurs des télécommunications, de la banque, de la distribution et de l’industrie, ont investi massivement à travers l’Afrique depuis de nombreuses années. Elles l’ont fait parce que cela répond à une logique économique. La quasi-totalité des économies africaines affichent une croissance plus rapide que celle de l’Afrique du Sud et, surtout, le marché africain dans son ensemble est bien plus vaste que le seul marché sud-africain. Les enjeux sont donc considérables. Prenons une nouvelle fois l’exemple de Standard Bank. L’an dernier, le groupe a enregistré un bénéfice net courant (« headline earnings ») de 49 milliards de rands. Sur ce montant, 40 %, soit 19,7 milliards de rands, ont été réalisés dans des pays africains autres que l’Afrique du Sud.
Et puisque je m’adresse à un auditoire composé en grande partie de responsables publics, je précise que Standard Bank a acquitté 10,3 milliards de rands d’impôts dans le reste du continent africain, auxquels s’ajoutent 7,7 milliards de rands versés au fisc sud-africain.
Le coût commercial de l’hostilité envers les Africains
Pour réussir dans les autres pays africains, des groupes comme MTN ou Standard Bank ont besoin d’un environnement continental fondé sur la réciprocité, la confiance et la légitimité. Si les citoyens et les décideurs des autres pays africains en viennent à percevoir les entreprises sud-africaines comme le prolongement économique d’une société hostile aux autres Africains, ces entreprises en paieront le prix. Elles pourraient subir des pressions réglementaires accrues, mais aussi des coûts moins visibles, sous la forme d’une dégradation de leur réputation, d’une défiance des consommateurs et d’une suspicion croissante de la part des responsables politiques.
C’est l’une des raisons pour lesquelles une gestion efficace des migrations n’est pas un sujet périphérique pour les dirigeants d’entreprise. Elle touche directement à l’accès aux marchés, au droit d’exercer (« licence to operate »), à la mobilité des collaborateurs, à la confiance des clients et, plus largement, à la valeur à long terme des entreprises sur l’ensemble du continent.
L’Afrique du Sud a certes connu récemment une nouvelle vague de violences xénophobes. Mais mon propos dépasse ce seul cas : partout dans le monde, les entreprises multinationales dépendent d’une gestion rationnelle et efficace des migrations.
Et je ne défends pas seulement les intérêts de Standard Bank en tant que dirigeant d’une multinationale. La xénophobie nuit plus largement aux économies. Elle freine la croissance et la création d’emplois dans les pays d’accueil. Comme nous l’avons tous constaté ces dernières semaines, elle mine la confiance des entreprises et des consommateurs, tout en augmentant les coûts d’exploitation. Elle détériore également — à juste titre — la perception du risque pays, ce qui renchérit le coût du capital. En termes simples : davantage de xénophobie signifie des taux d’intérêt plus élevés, moins d’investissements et moins d’emplois.
Les migrants créent des corridors de commerce, d’information et de finance
Enfin, une gestion maîtrisée des migrations constitue un élément indispensable de l’intégration économique africaine. Les migrants créent des corridors de commerce, d’information et de flux financiers. Ils sont souvent les premiers utilisateurs des solutions de paiement transfrontalières, des transferts de faible montant, des produits d’épargne destinés aux diasporas et des services bancaires pour les petites entreprises qui servent ensuite de socle à une intégration économique plus profonde. En d’autres termes, les migrants sont les véritables pionniers de l’intégration économique et financière du continent, ainsi que les précurseurs de l’unité africaine.
Les enjeux sont considérables. Selon la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), la mise en œuvre intégrale de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) d’ici 2045 pourrait accroître le commerce intra-africain de 276 milliards de dollars, soit une hausse de 45 %, et augmenter le PIB du continent de 141 milliards de dollars. Le terme essentiel est ici « mise en œuvre intégrale ».
Pour tirer pleinement parti de la ZLECAf, il ne suffit pas d’abaisser les droits de douane entre pays africains. Il faut également des procédures frontalières rapides et efficaces, de meilleures infrastructures logistiques ainsi que des règles pragmatiques et économiquement rationnelles concernant la circulation des personnes et les migrations. L’Afrique ne pourra exploiter tout le potentiel de son marché commun si elle n’accueille pas ses voisins pour commercer, investir et, oui, travailler les uns chez les autres.
Je conclurai par une comparaison extérieure à l’Afrique afin d’illustrer que cette problématique n’est en rien propre à notre continent. Comme chacun le sait, l’une des principales motivations du Royaume-Uni pour quitter l’Union européenne était de réduire l’immigration en provenance des autres pays européens.
En tant que banquier, il ne m’appartient pas de juger si cette décision relevait d’un bon choix politique. En revanche, les chiffres économiques sont éloquents. Selon les estimations les plus récentes, le Brexit a, jusqu’à présent, réduit le PIB britannique de 6 à 8 %, l’investissement de 12 à 13 % et l’emploi de 3 à 4 % par rapport au scénario où le Royaume-Uni serait resté dans l’Union européenne.
Autrement dit, si le désir de se replier sur soi-même, de prendre ses distances avec ses voisins ou de limiter les migrations peut trouver un écho émotionnel ou politique dans certains contextes, il ne résiste pas à l’analyse économique.
Sim Tshabalala, directeur général du Standard Bank Group, a prononcé cette allocution lors du séminaire d’hiver de la Fondation Kgalema Motlanthe, le 23 juillet 2026. Source : Daily Maverick

