Professeur émérite à l’Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne), Président de la Fondation Concorde et ancien Président du Conseil d’analyse économique auprès du Premier Ministre, Christian de Boissieu est l’économiste le plus africaniste du Cercle des économistes fondé par Jean-Hervé Lorenzi, dont il est le Vice-président. Financial Afrik l’a interrogé lors des 26èmes Rencontres d’Aix-en-Provence (2-5 juillet 2026) avec pour thème, cette année : « Naviguer dans un monde sans repères. »Concernant l’Afrique, il a coordonné une table ronde au titre évocateur : l’Afrique qui avance, alors que le monde regarde ailleurs dans laquelle il a rappelé combien la bonne gestion des minerais rares, dont regorge le continent, est indispensable à son autonomisation financière.
Propos recueillis par Christine Holzbauer, envoyés spéciale
Vous venez de réunir à Aix pendant trois jours 490 intervenants de 53 pays différents dans 90 panels de haut niveau incluant la participation de 55 think tanks venus du Nord comme du Sud. L’ambition affichée est de faire de cet espace de débats ayant drainé quelque 8 000 participants dont beaucoup de politiques et de grands patrons, le laboratoire d’une nouvelle « grammaire de la résilience. » Mais qu’en est-il des voix africaines : sont-elles porteuses de la nouvelle posture « offensive » (mines, carbone, hydrogène vert) contrairement à la posture classique de demande d’aide au développement ?
C’est la deuxième année que le Cercle des économistes, à l’occasion de nos Rencontres économiques, réunit la plupart des think tanks du Sud comme du Nord, et l’Afrique y participe activement. Les objectifs sont multiples et convergents : échanger, s’informer des pratiques et des méthodes mises en œuvre, nouer des collaborations sur des sujets d’intérêt commun, dans le respect de l’indépendance scientifique de chacun des think tanks participants. Tout en respectant le principe qui, désormais, doit présider aux relations Nord-Sud, comme d’ailleurs aux relations Nord-Nord ou Sud-Sud : des partenariats équilibrés et cogérés doivent remplacer des aides et des décisions unilatérales.
De mon côté, présidant en France la Fondation Concorde, un think tank à vocation économique, et intervenant comme senior fellow au Policy Center for the New South marocain, je vois concrètement sur le terrain les avantages partagés de partenariats méditerranéens. Les mêmes attentes concernent les think tanks de l’Afrique subsaharienne.
À l’instar de l’Inde qui conteste l’hégémonie du PIB, l’Afrique abrite des actifs mondiaux vitaux non comptabilisés (le Bassin du Congo, premier poumon vert de la planète). Comment le Cercle des économistes intègre-t-il la nécessité de redéfinir ce « mètre-ruban » de la richesse mondiale pour y inclure le capital naturel et les services écosystémiques fournis par le Sud ?
Aller au-delà du PIB, tel est le leitmotiv des économistes et des comptables nationaux depuis vingt ans ! L’objectif est mondial, pas continental… Tout le monde s’accorde pour reconnaître que le PIB est un mauvais indicateur d’activité et de performance car il n’intègre pas les dégâts faits à l’environnement, à la biodiversité. Il traite de façon approximative les services immatériels qui représentent partout, en Afrique, -comme ailleurs-, une proportion croissante de l’activité globale et saisit mal l’impact du recyclage ainsi que le phénomène de l’économie circulaire.
Il existe bien d’autres lacunes du PIB comme indicateur et comme référence pour les comparaisons dans le temps et dans l’espace. Pourtant, vingt ans après les premières critiques, malgré les efforts des statisticiens de l’ONU, de l’OCDE, nous n’arrivons pas à aller « au-delà du PIB. » Cela implique, aujourd’hui, de raisonner sur une batterie d’indicateurs et de compléter, -au plan macroéconomique comme pour les entreprises et les ménages-, les données financières par les données extra-financières relatives à l’environnement, au social.
Lors du sommet d’Evian, les 7 pays les plus riches de la planète ont appelé à une croissance « plus durable et résiliente » en sécurisant les métaux critiques. Ne perpétuent–ils pas, ainsi, une grille de lecture purement occidentale (sécurité des approvisionnements) au détriment de la grille de lecture africaine (souveraineté industrielle et transformation locale) ? Comment réconcilier ces deux urgences ?
Le G7 reste aux idées très générales sur lesquelles il peut y avoir un semblant d’accord. Dès que l’on passe de la question du « pourquoi » à celle du « comment », il y risque que le consensus se fissure…Sur la question des métaux critiques, centrale pour la géopolitique et l’économie mondiales, on peut se demander qui a intérêt à alimenter l’incertitude et l’instabilité sur les volumes accessibles et sur les prix ? Les spéculateurs sur les marchés internationaux… Il est donc de l’intérêt partagé des pays producteurs et des importateurs de tels métaux d’améliorer la sécurité des approvisionnements et de se projeter autant que possible, -pour l’offre comme pour la demande-, sur une vision et une stratégie de long terme. Il y a là une condition nécessaire, mais certainement insuffisante, pour une croissance « plus durable et résiliente. »
Cela dit, pour les pays africains, d’autres exigences que celles évoquées au G7 d’Evian s’imposent. Dans de nombreux cas, il va falloir renégocier les contrats entre les grandes compagnies étrangères exploitant ces métaux critiques et les Etats qui les accueillent. La formule des fonds souverains, déjà largement pratiquée, permet aux pays africains producteurs de capter une part significative des recettes tirées de ces métaux. Avec, à la clef, deux conditions essentielles : que ces fonds souverains investissent vraiment dans ce qui prépare l’avenir (les infrastructures, la transition énergétique et écologique, les innovations de rupture, etc.) et que la gouvernance de ces fonds souverains se fasse dans la transparence et dans une optique de rendement collectif de long terme !
Pour prendre un exemple concret, je vais suivre avec grand intérêt la mise en place du fonds souverain guinéen dans le cadre de l’ambitieux programme de Simandou 2040.
Plusieurs États africains interdisent désormais l’exportation de leurs minerais bruts (lithium, cobalt) pour imposer un raffinage local. Cette posture offensive, qui bouscule le modèle traditionnel de la division internationale du travail, a-t-elle été perçue, à votre avis, par les sherpas du G7 comme un risque protectionniste ou comme une opportunité de co-développement ?
D’abord, je maintiens que le G7 n’est probablement plus le bon format pour aborder ces questions qui touchent fondamentalement aux relations entre le Nord et le Sud global. Le G20 (NDLR : dont la vingt-et-unième réunion aura lieu à Miami, aux Etats-Unis du 14 au 15 décembre 2026) est plus adapté, même s’il est loin d’être parfait dans sa composition et dans son effectivité. Depuis 2008, je dénonce la sous-représentation de l’Afrique au G20, en comparaison des autres continents. L’admission de l’UA autour de la table est un pas dans la bonne direction, mais juste un pas…
Pour revenir à votre question, il est logique que les pays producteurs de métaux critiques développent une stratégie industrielle vers l’aval, vers la transformation des produits bruts, pour capter une part accrue de la rente engendrée. Il est également logique qu’ils cherchent à profiter de la concurrence souvent à outrance que se livrent les grandes compagnies chinoises, américaines, russes, européennes. De là à prétendre nationaliser ou renationaliser l’ensemble de la filière pour chaque métal critique, il y aurait un pas dangereux à franchir, même s’il peut être tentant. Car les compagnies apportent leurs technologies, leurs équipes, leurs financements et leurs accès aux marchés financiers internationaux.
Ici, le jeu entre les pays producteurs et les compagnies étrangères est rarement à somme nulle ; il est souvent à somme positive dans un scénario gagnant-gagnant. C’est pourquoi, indépendamment de ce que peut dire le G7, je pense que le co-développement et le co-financement sont à privilégier.
Pour le G7, diversifier les chaînes d’approvisionnement signifie faire du friendshoring. Mais comment les think tanks peuvent-ils aider à formaliser des contrats de « co-production » industriels stables entre le Nord et le Sud, afin que le dérisking (via des instruments comme la MIGA ou l’ATIDI) ne serve pas uniquement à sécuriser les investisseurs du G7, mais aussi à industrialiser l’Afrique ?
Il faut savoir ce que l’on veut et s’en donner les moyens. Les dispositifs de garantie coûtent aux opérateurs publics qui apportent ces garanties (Etats, banques de développement…) moins cher que du financement par des dépenses budgétaires directes. Ils permettent aux pays africains de réduire le coût et d’allonger l’échéance de leurs dettes, mais aussi d’attirer plus de flux de commerce international et d’investissements directs étrangers. Je fais une différence entre MIGA, dispositif Banque mondiale en place depuis longtemps et l’ATIDI, plus récent et rassemblant 24 pays africains.
Par-delà des divergences, le point commun est d’encourager les investissements privés en Afrique. Là aussi, dans la plupart des cas, il s’agit de formules gagnant-gagnant : les investisseurs privés étrangers sont couverts contre certains risques (par exemple, les risques politiques), et les pays africains se financent sans trop aggraver leurs dettes. Ces divers dispositifs sont et seront d’autant plus efficaces à condition d’être gérés via des formules de gouvernance et de partenariat équilibré Nord-Sud.
Quel rôle pour les think tanks ici ? Bien sûr, aucun rôle dans le financement et l’apport de garanties. Mais, quitte à s’y mettre à plusieurs justement dans le cadre de partenariats Nord-Sud, ils peuvent fournir, en toute indépendance scientifique, une évaluation des coûts/avantages et de l’impact effectif de tels dispositifs pour le développement de l’Afrique.
Le marché actuel des crédits carbone maintient le prix de la tonne africaine à un niveau dérisoire, s’apparentant pour certains à un nouvel extractivisme. Comment les instances comme le G7 et le G20 peuvent-elles converger vers une réglementation qui fixe un prix plancher mondial (par exemple entre 30 et 50 dollars la tonne), redonnant ainsi un pouvoir budgétaire réel aux pays africains ?
Donner un vrai prix au carbone est une condition nécessaire, mais pas suffisante, pour lutter contre le changement climatique. Deux voies principales sont offertes : la taxation directe du carbone, la mise en place de marchés des quotas d’émission. Ces deux approches sont cumulables. L’état des lieux montre aujourd’hui une très forte dispersion des prix du carbone. Selon une étude de la Banque mondiale, le prix moyen du carbone était en avril 2026 de 19 dollars par tonne en Afrique, de 11 dollars en Asie-Pacifique et de 4 dollars en Amérique latine. Au même moment, il naviguait entre 70 et 80 euros la tonne dans l’UE. Le chiffre évoqué pour l’Afrique est gonflé par le prix nettement plus élevé en Afrique du Sud, qui dénature un peu la notion de prix moyen pour le continent.
L’objectif, à terme, serait d’avoir un prix mondial du carbone, ce qui supposerait une intégration beaucoup plus poussée des politiques climatiques nationales ainsi que des facultés d’arbitrage sans limites d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre. Le G7 et le G20 pourraient bien sûr formuler, dans des communiqués officiels, le vœu que le monde converge vers un prix unique du carbone, et que cette convergence se fasse à un niveau élevé pour décourager les émissions de C02. Mais ces instances de coordination internationale n’ont aucune compétence, aucun levier pour faciliter une telle convergence. De même, les pays du Nord doivent totalement respecter les décisions souveraines des pays du Sud, en l’occurrence des pays africains, concernant leur politique environnementale.
Ce que j’attends des pays avancés, c’est qu’ils respectent scrupuleusement leur engagements pris lors des COP récentes de transférer 300 milliards de dollars par an d’ici à 2035 en faveur des pays du Sud pour les aider à financer leur transition énergétique et écologique.
Lier la soutenabilité de la dette souveraine à la performance écologique est l’une des pistesmajeures avancées par le G7 d’Evian. Faut-il, selon vous, acter des mécanismes massifs d’annulation de dettes en échange de la sanctuarisation des écosystèmes africains ou bien la technocratie financière y verra-t-elle un signal de risque macroéconomique ?
Toutes ces formules liant la réduction de la dette extérieure au respect de contraintes écologiques sont bien connues, puisqu’elles existent depuis…1987 ! Elles ont été assez largement utilisées pour les pays africains très endettés, mais connaissent un certain essoufflement ces derniers temps. Là encore, le G7 peut dire qu’une relance de la formule serait utile, mais il n’a pas les clefs de cette relance, encore moins le G20 qui lui-même ne dispose en l’espèce d’aucun levier concret. Plusieurs conditions sont à privilégier :
• Le G7 et le G20 ne peuvent ni ne doivent se substituer aux cadres normaux du dialogue entre pays débiteurs et pays créanciers, qu’il s’agisse du Club de Paris pour les créanciers publics ou du Club de Londres pour les banques commerciales.
• Conditionner l’allégement de la dette selon le respect d’objectifs environnementaux doit relever non pas d’un diktat des pays créanciers, mais d’une approche partenariale rassemblant sur une base plus équilibrée créanciers et débiteurs. Je retiens de la Conférence sur le financement du développement de Séville (2025) comme de celle du G7 à Evian que, dans les relations Nord-Sud, le partenariat doit désormais systématiquement remplacer l’aide.
• Ce partenariat équilibré devra être respectueux de la souveraineté des Etats, au Sud comme au Nord, dans la définition et la mise en œuvre de leur politique environnementale.
Vous qualifiez l’élargissement du G7 d’aveu que la puissance seule ne suffit plus à imposer un diagnostic. Pour que l’Afrique ne soit plus une « victime collatérale » des crises mondiales (inflation, détroit d’Ormuz), faut-il une réforme institutionnelle des instances multilatérales (comme un siège permanent pour l’Union Africaine au G7+, calqué sur le G20) ou bien plutôt miser sur des alliances thématiques bilatérales ?
Le format G7 n’est plus vraiment adapté, car il est de moins en moins représentatif du PIB mondial, de la population mondiale, de la croissance mondiale. Le format G20 constitue un progrès vers une gouvernance mondiale plus inclusive et mieux partagée. Par exemple, quel sens y aurait-il à parler de l’IA et de sa régulation dans un format G7, alors que les pays émergents et les pays en développement sont pleinement concernés par le sujet ? A l’époque, j’ai même pensé, un peu naïvement, que la montée en ligne du G20 allait de fait rendre inutile le G7. En fait, une fois crées, les institutions et les cénacles résistent à leur disparition !
Je salue, comme déjà évoqué, l’admission de l’UA à la table du G20, en parallèle de la présence de l’UE. Malgré cette ouverture, l’Afrique demeure sous-représentée au G20. Je plaide pour que l’Afrique du Sud y soit rejointe par le Nigéria, un pays représentatif de l’Afrique de l’Est et l’un des grands pays francophones d’Afrique de l’Ouest. Cela supposerait, si l’on veut éviter un élargissement excessif du format, que les pays de la zone euro, désormais mariés par la monnaie, acceptent à terme d’unifier et de simplifier leur représentation au G20.
Par ailleurs, les pays du Sud sont légitimes lorsqu’ils revendiquent un rôle croissant dans la gouvernance des organismes internationaux les plus puissants. La règle non écrite, qui prévaut depuis 1945, comme quoi l’Europe exerce la direction générale du FMI alors que les Etats-Unis sont à la tête de la Banque mondiale ne tient plus. Il est grand temps d’ouvrir ces postes également à des personnalités du Sud global.

