132 % du PIB ! Le Sénégal, en un an, aurait-il transformé son économie en cas d’école du surendettement africain ? Pas si vite !
Certains voient dans le niveau actuel de la dette publique du Sénégal la preuve que l’Afrique ferait face à une spirale quasi systémique de son endettement, véritable fatalité endogène, dont notre continent aurait beaucoup de mal à s’affranchir. Trois cas très actuels montrent que la réalité est beaucoup plus nuancée.
Sénégal : plus que le chiffre en lui-même, c’est l’opacité qui interroge !
Avec un ratio deux fois supérieur à celui de la Côte d’Ivoire (58 %), on pourrait croire que seul le niveau est en cause. Pourtant le Japon arrive à soutenir une dette supérieure à 200 % de son PIB. En réalité, ce qui panique les marchés, c’est le manque de transparence, ces engagements « sous déclarés » pendant plusieurs années, que ni le FMI ni les créanciers n’ont vus venir. Il s’agit donc davantage d’un problème de gouvernance des finances publiques que d’arithmétique pure. Récemment le PCA de l’APIX a alerté sur une chute des IDE sénégalais de 3,5 milliards de dollars en 2024 à 38 millions en 2025, ce qui relèguerait le pays au 47ᵉ rang africain.
RD Congo : un faible ratio d’endettement n’est pas toujours une bonne nouvelle !
À peine 19 % du PIB — l’un des plus faibles du continent et peut-être de la planète. Néanmoins, ce très faible pourcentage traduit surtout l’incapacité du pays à convaincre les marchés de lui prêter à grande échelle. Son tout premier eurobond, émis au mois d’avril dernier, en atteste : 8,75 % sur la tranche à 5 ans, 9,50 % sur la tranche à 10 ans, en dollars, donc exposé au risque de change. La RDC aura dû attendre 2026 pour accéder aux marchés internationaux alors que les premières émissions remontent à 2009 pour le Sénégal et 2010 pour la Côte d’Ivoire. Un faible endettement peut être une vertu ou un aveu de faiblesse.
Autre piège : plusieurs gouvernements africains se félicitent parfois d’eurobonds sursouscrits 3 à 5 fois, preuve d’attractivité, selon leur analyse. Néanmoins, cela ne traduit-il pas des conditions d’émission (taux d’intérêt et maturité) beaucoup trop généreuses pour les souscripteurs plutôt qu’un enthousiasme débordant pour l’avenir du pays et une confiance dans la qualité de sa gouvernance ?
Ces coûts s’accumulent dangereusement. En effet, pour plus d’une douzaine de pays africains, plus de 30 % des recettes fiscales sont englouties par le seul paiement des intérêts (tel est le cas, notamment, pour le Nigéria, l’Angola ou l’Egypte).
En conséquence, on s’endette aujourd’hui, dans certains états, davantage pour payer les intérêts des emprunts que pour préparer l’avenir, c’est-à-dire investir dans l’éducation, la santé ou les infrastructures. Il s’agit d’un véritable « cercle vicieux » qui s’auto-alimente, menaçant les pays concernés d’étouffement budgétaire progressif.
Côte d’Ivoire : la méthode paie !
Plutôt que subir une restructuration dans l’urgence, le pays a reprofilé plus de 168 milliards de FCFA d’échéances vers des dates plus lointaines. Résultat : en juin 2026, le FMI et la Banque mondiale l’ont reclassée du risque de surendettement « modéré » à « faible ». Aux portes de « l’investment grade », la Côte d’Ivoire fait aujourd’hui partie des trois pays subsahariens les mieux notés par les incontournables Fitch, Moody’s et Standard & Poor’s.
Trois pays, trois ratios d’endettement très différents, pourtant une même leçon : les marchés ne sanctionnent jamais un chiffre brut. Ils sanctionnent l’opacité, le coût réel du financement, l’absence de méthode fiable et les carences en matière de reporting. Rappelons que l’investissement, quel qu’il soit, repose et reposera toujours sur la confiance !
À propos de Christian Kazumba
Christian Kazumba est un expert en développement du secteur privé subsaharien. Travaillant depuis seize ans sur le continent africain, son parcours lui a permis d’évoluer successivement au Maroc, au Mali, au Burkina Faso, au Togo, en RD Congo et au Gabon à des postes de Direction opérationnelle ou générale, dans des entreprises du secteur des services. Il a également piloté, pour le compte d’un « Big Four », un projet Banque Mondiale visant à mettre en place des centres de PME en RDC. Après avoir dirigé la filiale gabonaise d’Entrepreneurial Solutions Partners, un cabinet de conseil panafricain ciblant le développement du secteur privé subsaharien, il est aujourd’hui localisé à Abidjan où il exerce les fonctions de Chief of Staff pour ce même cabinet.

