Dans cette tribune, Damilola Ogunbiyi, directrice générale de Sustainable Energy for All et représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies pour l’énergie durable, et David McNair, directeur exécutif en charge des politiques et de la stratégie mondiales chez ONE, défendent une idée simple : la résilience n’est plus seulement un objectif de développement, mais une condition de sécurité économique pour l’Afrique comme pour l’Europe. Face aux chocs géopolitiques, climatiques et financiers, ils plaident pour une réforme du financement du développement, afin d’accélérer les investissements dans l’énergie propre, les infrastructures résilientes et l’industrialisation durable.
Par Damilola Ogunbiyi et David McNair*
Alors que les tensions continuent de s’intensifier dans le Golfe et que les incertitudes entourant le détroit d’Ormuz ébranlent les marchés mondiaux, l’Afrique et l’Europe sont une nouvelle fois confrontées à la fragilité d’un système économique interconnecté, de plus en plus exposé aux chocs géopolitiques, climatiques et logistiques. Les répercussions de ces perturbations – de la hausse des coûts du transport maritime et des prix de l’énergie aux pénuries d’engrais et aux tensions sur les devises – se propagent simultanément sur les deux continents.
Le constat est sans appel. La résilience économique et le développement durable ne peuvent plus être considérés comme des priorités distinctes. La finance durable est devenue un enjeu de sécurité économique, en particulier lorsqu’elle permet d’accélérer l’accès à une énergie propre, fiable et abordable. Peu d’investissements renforcent autant la résilience : ils soutiennent les systèmes alimentaires et de santé, la productivité industrielle et la croissance économique, tout en réduisant l’exposition aux crises futures.
Pour l’Afrique comme pour l’Europe, la priorité doit désormais passer d’une gestion des crises à court terme à la construction d’une résilience de long terme. Trois réformes apparaissent essentielles.
Premièrement, réduire le coût du capital. Les économies africaines continuent de supporter des coûts d’emprunt disproportionnellement élevés malgré d’importantes opportunités d’investissement dans les énergies renouvelables, les minerais critiques, les infrastructures et l’agriculture durable. Ce décalage compromet également les objectifs mondiaux de lutte contre le changement climatique et de transition énergétique en limitant les investissements dans des régions qui seront au cœur de la croissance et de la décarbonation de demain. Une évaluation plus juste des risques, le développement des financements mixtes (blended finance) et concessionnels, le renforcement des mécanismes de garantie et d’assurance, ainsi que les réformes liées au Compact with Africa 2.0 du G20, à la Position africaine commune sur la dette et aux réformes en cours des banques multilatérales de développement sont indispensables.
Deuxièmement, réduire l’exposition à la volatilité des devises et aux chocs financiers extérieurs.
Trente-et-une monnaies africaines se sont dépréciées depuis le début de la crise dans le Golfe, tandis que plusieurs gouvernements devront faire face à plus de 11 milliards de dollars d’échéances de dette cette année. Le développement des financements en monnaie locale, le renforcement des marchés domestiques de capitaux et la consolidation des systèmes financiers régionaux seront déterminants pour soutenir les investissements de long terme dans les infrastructures résilientes et les énergies propres.
Troisièmement, renforcer la mobilisation des ressources intérieures. Une meilleure coopération fiscale internationale et des systèmes de finances publiques plus solides auront un impact bien plus durable que des augmentations marginales de l’aide. Une mobilisation accrue de l’épargne domestique, associée à des instruments européens ciblés de réduction des risques (de-risking) et à un meilleur alignement entre les institutions financières africaines et européennes sur les obligations vertes, les financements mixtes et les plateformes d’investissement durable, pourrait contribuer à réduire le déficit annuel de financement des Objectifs de développement durable en Afrique – estimé entre 670 et 848 milliards de dollars – tout en stimulant les investissements dans l’adaptation au changement climatique, les infrastructures résilientes, la décarbonation industrielle ainsi que les systèmes alimentaires et énergétiques durables.
Ces réformes sont de plus en plus essentielles à la compétitivité de l’Europe, à sa transition énergétique et à sa sécurité économique. À mesure que les chaînes d’approvisionnement se fragmentent et que les dépendances stratégiques font l’objet d’une attention accrue, les deux continents ont un intérêt commun à bâtir des fondations économiques plus résilientes et plus durables.
De plus en plus, cette convergence s’articule autour de l’industrialisation verte. Ce qui relevait hier d’un impératif climatique est désormais devenu un impératif de sécurité économique pour les deux continents. Les ambitions de l’Afrique en matière de transformation industrielle, d’accès à l’énergie et de création d’emplois rejoignent de plus en plus la recherche européenne de chaînes de valeur résilientes, d’une industrie propre plus compétitive et de sources diversifiées d’approvisionnement en minerais critiques. Accélérer les investissements dans les énergies renouvelables, les réseaux électriques, le stockage de l’énergie et les solutions de cuisson propre permet à la fois de renforcer la résilience, de créer des opportunités et de réduire la vulnérabilité face aux futurs chocs géopolitiques. Peut-être pour la première fois depuis des décennies, les intérêts structurels des deux continents convergent.
Il est désormais nécessaire de bâtir un partenariat fondé sur le co-investissement et une vision partagée de la sécurité économique. L’Afrique et l’Europe disposent déjà de nombreux atouts pour y parvenir. Le défi n’est plus l’absence d’engagements, mais la capacité à mobiliser les financements à la vitesse et à l’échelle nécessaires.
À l’issue du Forum politique de haut niveau des Nations Unies sur le développement durable (HLPF) à New York, la déclaration ministérielle adoptée souligne clairement que les infrastructures résilientes, une énergie propre et abordable et une industrialisation durable constituent des piliers indissociables de la sécurité économique, dont les bénéfices se répercutent sur l’ensemble des Objectifs de développement durable.
Le véritable test consiste désormais à savoir si les décideurs politiques seront prêts à réformer l’architecture financière internationale, qui continue de rendre la résilience inaccessible pour une grande partie du monde. Ils doivent transformer les engagements en actions concrètes, en alignant réforme financière, résilience climatique et politique industrielle autour d’un objectif commun : bâtir des économies capables de résister aux chocs tout en créant une prospérité durable. L’Afrique et l’Europe ne peuvent se permettre d’attendre que la prochaine crise révèle une nouvelle fois le coût de l’inaction.
Les turbulences géopolitiques qui secouent aujourd’hui le Golfe, l’Ukraine et les chaînes d’approvisionnement mondiales ont peu de chances de rester exceptionnelles. Elles sont en passe de devenir la condition permanente du XXIᵉ siècle. Si la résilience doit être autre chose qu’un simple slogan politique, elle doit être financée avant – et non après – le prochain choc.
*Damilola Ogunbiyi est directrice générale de Sustainable Energy for All et représentante spéciale du secrétaire général des Nations Unies pour l’énergie durable, coprésidente d’UN-Energy et membre du Groupe de haut niveau de la Foundation Afrique-Europe ; et David McNair, Executive Director of Global Policy and Strategy chez ONE et membre fondateur du conseil d’administration de l’Africa-Europe Foundation.

![Investir dans la résilience : l’urgence pour l’Afrique et l’Europe [Tribune]](https://www.financialafrik.com/wp-content/uploads/2026/07/image_f831a086-600x335.png)