À l’heure où le continent africain redéfinit les contours de son industrie de l’assurance, une conviction s’impose : le décollage du secteur ne se jouera plus seulement dans les taux de pénétration ou dans les portefeuilles techniques, mais dans la rapidité avec laquelle un assuré est indemnisé et dans la capacité des compagnies à parler le langage du téléphone mobile. Invité du plateau de Financial Afrik à Cotonou (Bénin), dans le cadre des Etats généraux de l’assurance pour tous, Saliou Bakayoko, ancien président de l’Association des sociétés d’assurances de Côte d’Ivoire ’ASA-CI) et administrateur de sociétés, livre le regard d’un vétéran sur plus de trois décennies de mutations, articulé autour de la gouvernance stratégique, de la confiance client et de la digitalisation.
Premier constat posé par ce vétéran des marchés africains : l’industrie a connu, en trois décennies, une métamorphose structurelle sans équivalent. « Le premier grand changement qui me vient à l’idée, c’est l’entrée en vigueur du Code CIMA en 1995. Ça a été un tournant décisif », rappelle-t-il. Avant cette date, chaque pays de la zone appliquait sa propre législation, dans un paysage éclaté. La création d’un code unique — « quelque chose d’extraordinaire et d’unique dans ce monde », insiste-t-il —, a rebattu les cartes.
Deux effets majeurs sont à porter au crédit de cette réforme. D’abord, la séparation obligatoire des activités Vie et Non-Vie, qui a permis à la branche vie, longtemps marginale, de faire aujourd’hui « pratiquement jeu égal avec l’assurance non-vie ». Ensuite, l’émergence de véritables groupes panafricains, là où le marché était historiquement dominé par des filiales de compagnies étrangères. « Grâce à ce Code, on est passé d’un marché où on n’avait que des sociétés étrangères à un développement de groupes d’assurances panafricains qui font la fierté de nos marchés », souligne l’ancien président de l’ASA-CI.
Au-delà de cette « bataille », Saliou Bakayoko identifie un défi bien plus intime pour le secteur : reconquérir la confiance de l’assuré. Et cette confiance, selon lui, se joue en un point unique : la rapidité du règlement des sinistres. « Tant qu’un assuré mettra des mois, voire des années, pour être indemnisé, l’assurance ne va jamais se développer comme nous le souhaitons », prévient-il.
L’ancien président de l’ASA-CI livre à ce sujet une conviction quasi programmatique : réduire drastiquement les délais d’indemnisation, à 48 heures dans l’idéal. « Imaginez que dès qu’il y a un accident, dans les 48 heures, vous êtes indemnisé : tout le monde viendra prendre l’assurance. Le jour où on y parviendra, l’assurance prendra son envol. » Une formule qui résonne comme un mot d’ordre pour toute une profession encore trop souvent perçue, en Afrique, comme prompte à encaisser les primes et lente à honorer ses engagements.
Autre chantier stratégique : la digitalisation. Sur ce terrain, Saliou Bakayoko parle en pionnier. Sa compagnie a été « l’une des premières sociétés de la zone CIMA à lancer la souscription via le téléphone portable en Côte d’Ivoire », dès 2010. Pendant plus d’une décennie, cette innovation s’est déployée sans cadre juridique dédié. Il aura fallu attendre 2024 pour qu’un règlement communautaire vienne enfin encadrer le microrisque digital dans la zone CIMA.
Ce décalage temporel — quatorze années entre l’innovation de terrain et sa consécration réglementaire — illustre selon lui le bon rapport à entretenir avec les régulateurs. « On ne peut pas coiffer quelqu’un en son absence », résume-t-il par cette métaphore. Autrement dit : lorsqu’une compagnie explore une innovation qui n’est pas encore encadrée, elle doit se rendre chez le régulateur, présenter le projet et co-construire le cadre. « Nous avons la chance d’avoir des régulateurs qui ne sont pas rigides », salue-t-il.
Cette révolution numérique n’est pas une fin en soi : elle est le véhicule d’une ambition plus large, celle de l’assurance inclusive. Pour Saliou Bakayoko, l’avenir du secteur se joue dans la capacité à capter, via le mobile, une population encore massivement à l’écart des circuits assurantiels formels — travailleurs de l’économie informelle, artisans, ruraux, membres des associations villageoises et des tontines.
C’est précisément ce qui donne toute sa portée au récent Pacte panafricain de l’Assurance inclusive, signé sous l’impulsion de la FANAF (Fédération des Sociétés d’Assurances de Droit National Africaines). Pour Saliou Bakayoko, ce texte marque une étape, mais pas l’aboutissement : « Le pacte qu’on vient de signer est déjà un chemin, la moitié du chemin. L’autre moitié reste à faire concernant la mise en œuvre. »
L’enjeu est clairement identifié : orienter vers le circuit formel de l’assurance une part de l’épargne aujourd’hui logée dans les tontines, les caisses de villages et les mécanismes solidaires traditionnels. Un gisement considérable, qui ne se laissera capter qu’à condition d’offrir des produits simples, mobiles et rapidement mobilisables en cas de sinistre.
Trente ans après l’entrée en vigueur du Code CIMA, le message porté par Saliou Bakayoko résonne comme un passage de témoin. La génération qui a bâti l’architecture actuelle du marché passe désormais la main à celle qui devra en démocratiser l’accès. Entre héritage institutionnel et révolution numérique, l’assurance de la zone CIMA se trouve à la charnière d’un nouveau cycle ; celui où la confiance, plus que la contrainte, sera la véritable prime d’entrée.

