Par professeur Amath Ndiaye, FASEG/UCAD
Dans le débat public africain, le Fonds monétaire international (FMI) est souvent présenté comme un instrument de domination de l’Afrique au service des grandes puissances occidentales. Cette perception s’explique en partie par les souvenirs des programmes d’ajustement structurel des années 1980 et 1990. Mais lorsqu’on examine les faits, cette affirmation apparaît largement discutable.
*Une institution mondiale*
Le FMI est une organisation internationale créée en 1944 pour contribuer à la stabilité financière mondiale. Il compte aujourd’hui 191 États membres et intervient sur tous les continents. Son rôle principal est d’aider les pays confrontés à une crise de la dette, à des difficultés de financement extérieur ou à une perte d’accès aux marchés financiers. L’histoire récente montre clairement que ses interventions ne se limitent pas à l’Afrique.
*L’Islande : le FMI au secours d’un pays développé*
Lors de la crise financière de 2008, le système bancaire islandais s’est effondré après des années d’expansion excessive. Le FMI est alors intervenu pour stabiliser la monnaie, restructurer les banques et restaurer la confiance des investisseurs. L’Islande n’est ni un pays pauvre ni un pays africain. Pourtant, elle a bénéficié d’un programme du FMI lorsque sa stabilité financière a été menacée.
*L’Irlande et le Portugal*
À la suite de la crise financière mondiale, l’Irlande et le Portugal ont connu de graves difficultés budgétaires et bancaires. Dans les deux cas, le FMI est intervenu aux côtés de l’Union européenne pour soutenir les finances publiques, rétablir la confiance des marchés et accompagner les réformes nécessaires. Quelques années plus tard, ces pays avaient retrouvé l’accès aux marchés financiers et renoué avec la croissance.
*La Grèce : le cas le plus emblématique*
À partir de 2010, la Grèce a bénéficié de plusieurs programmes du FMI en raison d’une dette devenue insoutenable. Les mesures adoptées ont parfois été contestées, mais elles illustrent une réalité simple : même un pays membre de l’Union européenne peut être amené à solliciter le FMI lorsqu’il perd l’accès normal au financement.
*L’Ukraine aujourd’hui*
Depuis plusieurs années, et plus encore depuis la guerre avec la Russie, l’Ukraine bénéficie d’un important soutien financier du FMI. L’objectif est de maintenir la stabilité économique, financer le fonctionnement de l’État et préparer la reconstruction du pays. Là encore, il s’agit d’un pays européen et non africain.
*Ce qui déclenche réellement l’intervention du FMI*
Ces exemples montrent que le FMI n’intervient pas parce qu’un pays est africain.
Il intervient généralement lorsqu’un État fait face à :
une crise de la dette ;
une crise bancaire ;
une crise de balance des paiements ;
ou une perte d’accès aux marchés financiers.
Les mêmes mécanismes expliquent ses interventions en Afrique, en Europe, en Asie ou en Amérique latine.
*Et le Sénégal ?*
Si le Sénégal devait conclure un nouveau programme avec le FMI, cela ne signifierait pas une perte de souveraineté ni une volonté de domination extérieure. Cela traduirait avant tout l’existence de déséquilibres budgétaires et financiers qu’il faut corriger afin de restaurer la confiance des investisseurs et garantir la soutenabilité de la dette publique.
Plus fondamentalement, si les pays africains veulent éviter les interventions récurrentes du FMI, il ne suffit pas de dénoncer l’institution. Il faut surtout s’attaquer aux causes profondes qui rendent ces interventions nécessaires.
Ces causes ont pour noms : la mauvaise gouvernance économique, les détournements de deniers publics, la faiblesse de la mobilisation des ressources internes, l’endettement excessif et le caractère extraverti de nos économies, encore trop dépendantes des importations, des financements extérieurs et de l’exportation de produits peu transformés.
Le FMI intervient souvent comme un chirurgien appelé au chevet d’un malade lorsque la situation est déjà devenue critique. Le véritable défi consiste donc moins à critiquer le chirurgien qu’à prévenir la maladie.
Cela suppose de construire un développement endogène fondé sur la bonne gouvernance, la transformation structurelle de l’économie, l’industrialisation, la création de valeur ajoutée locale et le renforcement de nos institutions.
Car la souveraineté est un acquis de droit. Ce qui reste à bâtir, c’est la puissance économique qui permet de l’exercer pleinement.
Amath NDIAYE , FASEG-UCAD

