Par Dr Mohamed H’MIDOUCHE
L’intelligence artificielle n’est plus une simple innovation technologique. Elle devient un langage de puissance, un facteur de compétitivité, un instrument d’influence et un enjeu majeur de souveraineté. Pour l’Afrique, la question n’est donc pas de savoir s’il faut entrer dans cette révolution, mais comment y entrer : comme simple consommatrice de technologies importées, ou comme coproductrice de savoir-faire, de valeur, d’emplois qualifiés et de souveraineté numérique.
Cette réflexion intervient à un moment particulier. Cette semaine, Brazzaville accueille les Assemblées annuelles 2026 du Groupe de la Banque africaine de développement, du 25 au 29 mai, au Centre international de conférences de Kintélé. Les Assemblées se tiennent dans un monde fragmenté, sous la nouvelle présidence du Dr Sidi Ould Tah, et autour d’un enjeu central : mobiliser à grande échelle les financements du développement africain.
Elles interviennent aussi dans un contexte régional sensible, marqué par une nouvelle crise sanitaire liée à la résurgence du virus Ebola en République démocratique du Congo, qui a également touché l’Ouganda voisin. L’OMS a signalé, en mai 2026, une épidémie causée par le virus Bundibugyo en RDC et en Ouganda, rappelant la vulnérabilité des espaces transfrontaliers africains face aux risques sanitaires émergents.
Cette double actualité — financière et sanitaire — rappelle que l’IA, les données, les drones, les robots, les data centres et les systèmes d’alerte précoce ne relèvent plus d’un débat technologique périphérique. Ils deviennent des infrastructures critiques de développement, de prévention, de résilience et de souveraineté.
Pendant plusieurs décennies, le discours du développement économique insistait sur la nécessité d’investir dans la recherche et développement — R&D. Cette exigence demeure. Mais la R&D change de visage. Elle se recompose autour de l’intelligence artificielle, des robots, des drones, des semi-conducteurs, du cloud, de la cybersécurité, de la puissance de calcul et de la donnée. L’IA n’a donc pas remplacé la R&D ; elle en est devenue l’une des frontières les plus avancées.
Dans cette nouvelle économie, l’IA est le cerveau ; les robots sont les bras ; les drones sont les yeux, les capteurs et parfois les vecteurs d’action à distance ; les semi-conducteurs sont le système nerveux ; les data centres sont les usines invisibles de calcul ; et les données sont la matière première stratégique.
1. Une révolution tirée par des investissements massifs
Les grandes puissances et les multinationales technologiques ont compris que l’IA devient un facteur décisif de puissance. Le projet Stargate, porté par OpenAI, SoftBank, Oracle et leurs partenaires, prévoit jusqu’à 500 milliards de dollars sur quatre ans pour construire de nouvelles infrastructures d’IA aux États-Unis, avec un premier déploiement annoncé de 100 milliards de dollars.
Le rapport AI Index 2025 de Stanford confirme l’avance américaine dans les investissements privés en IA : en 2024, les investissements privés américains en IA ont atteint 109,1 milliards de dollars, soit près de douze fois le niveau chinois.
Mais cette révolution porte un paradoxe social. Les mêmes entreprises qui investissent massivement dans l’IA réduisent parfois leurs effectifs. Amazon a annoncé la suppression d’environ 14.000 emplois corporate dans une réorganisation liée en partie à l’adoption de l’IA, tandis que Microsoft a engagé des réductions d’effectifs dans un contexte d’investissements massifs dans les data centres et l’IA.
L’enseignement pour l’Afrique est clair : il ne faut pas entrer dans l’IA avec naïveté. L’IA peut améliorer la santé, l’éducation, l’agriculture, la finance, l’administration publique et l’industrie. Mais elle peut aussi automatiser des tâches, fragiliser certains métiers et accroître les inégalités de compétences. L’Afrique doit donc investir dans l’IA en l’orientant vers l’emploi qualifié, l’inclusion, la productivité et la transformation structurelle.
2. L’Afrique ne part pas de zéro
Il serait injuste de présenter l’Afrique comme absente de cette dynamique. L’Union africaine a adopté en 2024 une Stratégie continentale sur l’intelligence artificielle, fondée sur une approche africaine, éthique, responsable, inclusive et orientée vers le développement. Cette stratégie inscrit l’IA dans la perspective de l’Agenda 2063 et de la transformation socioéconomique du continent.
Plusieurs pays africains développent déjà des stratégies nationales, investissent dans les data centres, renforcent les câbles sous-marins, modernisent la fibre optique, créent des écosystèmes de start-up, forment des talents numériques et attirent des investissements technologiques. Le Maroc, l’Égypte, le Rwanda, le Kenya, le Nigeria, l’Afrique du Sud, le Ghana, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Bénin et la Tunisie participent, chacun à son rythme, à cette montée en puissance.
Mais un data centre installé en Afrique ne garantit pas automatiquement la souveraineté numérique. Tout dépend de la propriété de l’infrastructure, de la localisation juridique des données, du contrôle du cloud, de la cybersécurité, des compétences locales et de la capacité à traiter les données au bénéfice des économies africaines.
3. États-Unis, Europe, Chine : trois modèles, un enjeu africain
Les États-Unis dominent par les plateformes, le cloud, les grands modèles, les semi-conducteurs, le capital-risque et les géants technologiques. Le CLOUD Act rappelle que la donnée est aussi un sujet juridique et géopolitique, puisqu’il concerne l’accès à certaines données détenues par des fournisseurs américains, y compris lorsqu’elles sont stockées hors des États-Unis.
L’Europe cherche à peser par la régulation, notamment avec l’AI Act, premier grand cadre juridique complet consacré à l’intelligence artificielle, fondé sur une approche par les risques. La Chine avance par la puissance industrielle, les infrastructures numériques, la planification stratégique, les applications d’IA, les drones, les robots et la mobilisation de ses talents scientifiques.
Dans ce paysage, l’Afrique ne doit pas choisir entre dépendre de la technologie américaine, de la norme européenne ou de l’infrastructure chinoise. Elle doit construire sa propre position : ouverte aux partenariats, mais exigeante sur la souveraineté des données, le transfert du know-how, la transformation locale, le co-investissement et le partage de valeur.
4. Robots, drones et sécurité du développement
Les robots prolongent l’IA dans le monde physique. Ils peuvent produire, transporter, assister, réparer, surveiller et intervenir dans des environnements dangereux. Pour l’Afrique, leur intérêt est considérable dans l’agriculture intelligente, la maintenance industrielle, les mines, l’énergie, les ports, les infrastructures, la santé et la gestion urbaine.
Les drones, quant à eux, sont devenus des outils majeurs de surveillance, de cartographie, de livraison, d’inspection, de sécurité civile et de défense. La guerre russo-ukrainienne et les tensions militaires impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran ont montré à quel point les drones, les capteurs, les missiles, les systèmes de détection et la guerre électronique transforment les équilibres contemporains.
Pour l’Afrique, les drones ne doivent pas être réduits à leur dimension militaire. Ils peuvent servir la cartographie agricole, la livraison de médicaments, le suivi des infrastructures, le cadastre, la gestion des catastrophes naturelles, la surveillance des corridors logistiques et l’appui aux secours. Dans une crise sanitaire comme Ebola, les données, la cartographie des risques, la logistique médicale, les systèmes d’information et les outils prédictifs peuvent renforcer l’alerte précoce et la coordination régionale.
Mais la question centrale demeure : qui contrôle les données collectées par ces technologies ? Qui les stocke ? Qui les analyse ? Qui les valorise ?
5. Minerais critiques : ne pas rester au bas de la chaîne de valeur
L’IA donne l’illusion d’une économie immatérielle. En réalité, elle repose sur une base matérielle : puces électroniques, serveurs, câbles, batteries, capteurs, réseaux électriques, systèmes de refroidissement et minerais critiques.
C’est ici que l’Afrique retrouve une centralité stratégique. La RDC, la Zambie, le Zimbabwe, la Namibie, l’Afrique du Sud, la Guinée, Madagascar, le Maroc et d’autres pays disposent de ressources essentielles : cuivre, cobalt, manganèse, graphite, lithium, nickel, tantale, phosphates, terres rares et autres intrants nécessaires aux batteries, aux câbles, aux véhicules électriques, aux drones, aux robots et aux infrastructures numériques. L’Agence internationale de l’énergie rappelle que ces minerais sont au cœur des transitions énergétique et technologique mondiales.
Le paradoxe est frappant : l’Afrique alimente déjà une partie des chaînes de valeur de l’IA, des drones, des robots, des batteries et des semi-conducteurs, mais elle capte encore trop peu de la valeur ajoutée finale.
C’est exactement le raisonnement appliqué aux chaînes de valeur du café et du cacao. L’Afrique produit, mais d’autres transforment, certifient, commercialisent, financent et captent la rente finale. Le risque est désormais de passer de la dépendance aux matières premières agricoles à une dépendance aux matières premières technologiques.
Les convoitises étrangères autour des minerais rares africains ne doivent pas ouvrir un nouveau cycle extractif. Elles doivent conduire à un nouveau pacte fondé sur la transformation locale, le raffinage, la formation, le co-investissement, le transfert du know-how, la protection environnementale et le partage équitable de la valeur.
6. Co-développement, know-how et diaspora
L’Afrique ne doit pas accueillir les investissements technologiques comme un simple territoire d’implantation. Elle doit les négocier comme des partenariats de co-développement et de co-investissement.
Le co-développement signifie que les solutions doivent être conçues avec les acteurs africains et adaptées aux réalités du continent : agriculture, santé, éducation, énergie, eau, fiscalité, cadastre, PME, inclusion financière, langues africaines et services publics.
Le co-investissement signifie que les États africains, les banques de développement, les fonds souverains, les fonds de pension, les investisseurs privés, les universités, les start-up et les partenaires internationaux doivent financer ensemble les infrastructures stratégiques : data centres, cloud régional, cybersécurité, IA appliquée, drones, robotique, semi-conducteurs, transformation des minerais et laboratoires de recherche.
Mais cela ne suffit pas. Il faut exiger le transfert effectif du know-how. Un investissement sans transfert de savoir-faire peut installer des machines, exploiter des ressources et générer des profits, tout en laissant les pays africains à la périphérie de la chaîne de valeur. Le véritable partenariat doit former des ingénieurs, techniciens, data scientists, juristes du numérique, experts cloud, spécialistes cybersécurité, pilotes de drones, régulateurs et chercheurs africains.
La diaspora africaine doit également être mobilisée comme un capital stratégique. L’Inde a su transformer une partie de sa diaspora technologique en passerelle vers la Silicon Valley. La Chine a largement mobilisé ses chercheurs, ingénieurs et entrepreneurs formés dans les grandes universités occidentales. La Corée du Sud, le Japon et le Vietnam ont aussi utilisé leurs réseaux extérieurs pour accélérer leur montée industrielle.
L’Afrique doit faire de même : fonds diaspora-tech, programmes de retour temporaire, chaires universitaires, laboratoires conjoints, mentorat pour les start-up, plateformes de compétences et réseaux d’experts africains dans l’IA, les drones, la robotique et les technologies critiques.
7. Protéger les données, former avant d’automatiser
La donnée est au cœur de l’IA. Celui qui contrôle les données contrôle une partie de la connaissance, de la décision, de l’innovation et de la valeur économique.
Les données de santé, d’identité, de fiscalité, d’éducation, de sécurité, de cadastre, d’énergie, de ports, d’agriculture et d’infrastructures critiques doivent bénéficier de protections renforcées. Les citoyens doivent savoir quand une décision est influencée par une IA, notamment dans le crédit, l’emploi, l’éducation, la santé, l’assurance, la justice ou l’administration.
La souveraineté numérique repose donc sur une combinaison de lois, d’autorités de contrôle, de cybersécurité, de cloud maîtrisé, de transparence algorithmique, de formation citoyenne et de négociation rigoureuse avec les grandes plateformes.
Mais la question sociale est tout aussi importante. L’Afrique est le continent le plus jeune du monde. Toute stratégie d’IA doit donc être aussi une stratégie d’emploi. L’objectif ne doit pas être d’importer des technologies qui automatisent massivement sans créer d’alternatives. Il doit être d’utiliser l’IA pour augmenter les capacités humaines, renforcer la productivité, améliorer les services publics et créer de nouveaux métiers.
La vraie fracture ne sera pas seulement entre ceux qui ont accès à Internet et ceux qui n’y ont pas accès. Elle sera entre ceux qui savent utiliser, comprendre, contrôler et produire l’IA, et ceux qui la subissent.
Conclusion : ne pas subir l’IA, mais l’africaniser
L’Afrique ne doit pas rater la révolution de l’intelligence artificielle. Mais elle ne doit pas non plus l’accueillir avec naïveté.
Elle dispose de ressources critiques, de talents, de marchés, d’une jeunesse dynamique, d’une diaspora qualifiée et d’une prise de conscience politique croissante. Elle investit déjà dans les data centres, les stratégies numériques, les start-up, les câbles, les infrastructures et les compétences. Mais elle doit désormais passer à une phase supérieure : celle de la souveraineté technologique organisée.
Le nouveau pacte africain de l’IA devrait reposer sur sept exigences : co-développement, co-investissement, transfert du know-how, transformation locale, protection des données, mobilisation de la diaspora et création d’emplois qualifiés.
À la veille des Assemblées annuelles de la BAD à Brazzaville, cette réflexion prend une résonance particulière. Le financement du développement africain ne peut plus être pensé uniquement à travers les infrastructures classiques. Il doit intégrer les infrastructures de l’avenir : data centres, cloud souverain, cybersécurité, IA appliquée, systèmes d’alerte sanitaire, drones civils, robotique agricole, laboratoires de recherche, transformation des minerais critiques et capital humain technologique.
L’Afrique ne doit plus être seulement le sous-sol de l’intelligence artificielle mondiale. Elle doit en devenir l’un des cerveaux, l’un des ateliers, l’un des marchés, l’un des régulateurs et l’un des centres de décision.
Dr Mohamed H’MIDOUCHE
Économiste, auteur, ancien banquier international et spécialiste du développement en Afrique
Sources :
African Development Bank Group. (2026). African Development Bank 2026 Annual Meetings.
African Union. (2024). Continental Artificial Intelligence Strategy.
International Energy Agency. (2025). Global Critical Minerals Outlook 2025.
OpenAI. (2025). Announcing The Stargate Project.Stanford Institute for Human-Centered Artificial Intelligence. (2025). AI Index Report 2025.

