Porté à la présidence de la Fédération sénégalaise des sociétés d’assurances (FSSA) en mars 2026, El Hadj Amar Kébé prend les commandes d’un secteur qui affiche une santé financière éclatante mais demeure confronté à un paradoxe structurel. Directeur général d’AXA Sénégal, il hérite d’un marché devenu le deuxième de la zone CIMA derrière la Côte d’Ivoire, avec un chiffre d’affaires historique de plus de 300 milliards de FCFA en 2025. Pourtant, malgré cette progression remarquable, le taux de pénétration de l’assurance plafonne autour de 1,5 %, révélant l’immense distance qui sépare encore les assureurs de la majorité des populations.
Dans cet entretien accordé à Financial Afrik en marge des États généraux de l’Assurance pour Tous de Cotonou, le nouveau président de la FSSA expose une feuille de route articulée autour de cinq priorités : moderniser la gouvernance de la fédération, accélérer le développement du marché, généraliser la digitalisation, investir dans le capital humain et renforcer le dialogue avec le régulateur. Une stratégie qui vise moins à gérer les acquis qu’à préparer une profonde transformation de l’industrie.
Pour El Hadj Amar Kébé, l’innovation numérique constitue désormais le principal levier de croissance. Le Sénégal a déjà ouvert la voie en devenant, après la Côte d’Ivoire, le deuxième marché de la zone CIMA à dématérialiser entièrement la souscription de l’assurance automobile. Les résultats parlent d’eux-mêmes : cette digitalisation s’est traduite par une progression d’environ 20 % du chiffre d’affaires de la branche automobile. Pour le dirigeant, l’enjeu dépasse désormais la simple modernisation des procédures. Il s’agit d’adapter l’assurance aux usages d’une population jeune, hyperconnectée et habituée à l’instantanéité des services numériques.
Son diagnostic est sans détour : l’assurance africaine ne peut plus demander aux clients de s’adapter à ses contraintes administratives. C’est désormais aux assureurs de repenser leurs modèles. À défaut, prévient-il, d’autres acteurs, notamment technologiques, pourraient occuper un terrain que les compagnies traditionnelles tardent encore à investir. La digitalisation devient ainsi autant un outil de conquête commerciale qu’un instrument de lutte contre la fraude et d’amélioration de la qualité de service.
Mais le président de la FSSA refuse d’attribuer la faiblesse du taux de pénétration aux seules contraintes économiques. Il pointe également un déficit de pédagogie de la profession et une crise persistante de confiance. L’assurance demeure, selon lui, un métier insuffisamment compris, parfois perçu avec méfiance par les populations. Pour restaurer sa légitimité, le secteur devra démontrer sa capacité à indemniser rapidement, à simplifier les procédures et à offrir une expérience client irréprochable. La confiance devient ainsi un actif aussi stratégique que le capital financier.
Au-delà des chiffres, El Hadj Amar Kébé défend une vision plus inclusive de l’assurance. Pour lui, l’avenir du secteur ne se trouve plus uniquement dans les entreprises ou les salariés du secteur formel, mais dans les millions d’acteurs de l’économie informelle et des zones rurales, longtemps considérés comme difficiles à assurer. Il conteste d’ailleurs cette idée reçue : ces populations, explique-t-il, sont organisées, disposent de mécanismes de solidarité et peuvent parfaitement devenir des assurés dès lors que les produits sont conçus avec elles et adaptés à leurs réalités économiques.
C’est précisément cette conviction qui nourrit les attentes placées dans le Pacte africain pour l’Assurance pour Tous, adopté à l’issue des États généraux de Cotonou. Aux yeux du président de la FSSA, ce texte marque un changement de paradigme : il ne s’agit plus de faire de l’assurance un produit réservé à une minorité solvable, mais un véritable outil de protection économique accessible à l’ensemble des Africains. La démocratisation de l’assurance, affirme-t-il, passe par l’écoute des populations, la co-construction des offres, l’innovation technologique et une pédagogie permanente.
En filigrane, le message est clair : après avoir démontré sa capacité à croître, le marché sénégalais est désormais attendu sur sa capacité à inclure. La prochaine frontière ne sera plus seulement celle des volumes, mais celle de l’accès. C’est à cette condition que le deuxième marché de la zone CIMA pourra transformer ses performances commerciales en véritable impact économique et social.

