À Cotonou, les premiers États généraux de l’Assurance pour Tous auront consacré une conviction forte : l’avenir du secteur ne se jouera ni uniquement dans les salles de marché ni dans les agences des compagnies, mais au cœur des villages, des marchés, des ateliers d’artisans et sur les téléphones portables de millions d’Africains. Invité du plateau de Financial Afrik, Hervé Tchiakpe, président de l’Association des sociétés d’assurances du Bénin (ASA Bénin), défend une transformation profonde de l’industrie, articulée autour de la pédagogie, de la digitalisation et d’un engagement collectif des États.
Premier défi selon lui : changer le regard porté sur l’assurance, encore trop souvent perçue comme une obligation administrative, notamment à travers l’assurance automobile. Pour le président de l’ASA Bénin, cette vision réductrice masque la véritable nature du métier.
« Il ne s’agit pas d’une contrainte mais d’une protection sociale », insiste-t-il. L’assurance responsabilité civile permet en effet à un assuré de faire face à des dommages dont le coût pourrait ruiner une famille ou une entreprise. Hervé Tchiakpe illustre son propos par un cas concret : une compagnie ayant indemnisé un sinistre de près de 100 millions de FCFA alors que la prime annuelle payée par l’assuré n’était que de 68 000 FCFA.
« Si cette personne avait dû supporter seule cette charge, je ne sais pas ce qu’elle serait devenue », observe-t-il. Pour lui, le véritable enjeu consiste à expliquer davantage le principe de mutualisation des risques. Beaucoup d’assurés ont le sentiment de « perdre leur argent » lorsqu’ils ne déclarent aucun sinistre. Or, rappelle-t-il, la valeur de l’assurance réside précisément dans la protection qu’elle offre contre un événement potentiellement catastrophique.
Autre faiblesse du secteur : les bénéficiaires d’indemnisation parlent rarement de leur expérience. « Ceux qui sont indemnisés n’en parlent pas suffisamment », regrette le président de l’ASA Bénin, estimant que ces témoignages constitueraient pourtant le meilleur vecteur de confiance auprès des populations.
Au-delà de cette bataille culturelle, Hervé Tchiakpe identifie dans la révolution numérique le principal levier d’expansion de l’assurance africaine.
Le paradoxe est frappant. Alors que 87 à 90 % des populations utilisent aujourd’hui les services de Mobile Money dans plusieurs pays africains, à peine 1 à 2 % souscrivent directement à des produits d’assurance.
Pour le dirigeant béninois, cette contradiction révèle une formidable opportunité.
« Comment utiliser ce véhicule qu’est la digitalisation pour amener les populations à mieux comprendre l’épargne, la prévoyance et finalement l’assurance ? », interroge-t-il.
La réponse passe par des produits simples, accessibles depuis le téléphone mobile, capables de toucher les travailleurs informels, les commerçants, les artisans et les populations rurales longtemps exclues des circuits classiques. L’assurance inclusive ne pourra véritablement changer d’échelle qu’en empruntant les mêmes canaux que ceux qui ont permis l’explosion des paiements électroniques sur le continent.
Cette réflexion irrigue précisément les travaux des États généraux organisés à Cotonou. Les ateliers ont abordé les principaux freins au développement de la microassurance : pédagogie financière, fiscalité, assurance-vie, innovation, réglementation ou encore protection des populations vulnérables.
Pour Hervé Tchiakpe, le futur Pacte africain de l’Assurance pour Tous devra dépasser les seules compagnies d’assurance.
Le texte, appelé à servir de feuille de route jusqu’en 2040, repose selon lui sur deux piliers complémentaires.
Le premier engage les assureurs eux-mêmes à adapter leurs produits, leurs méthodes de distribution et leur communication afin de conquérir les populations encore exclues.
Le second vise à associer pleinement les pouvoirs publics, les régulateurs, les partenaires techniques et financiers ainsi que les institutions de développement, à commencer par la Banque africaine de développement (BAD). Sans cet engagement collectif, estime-t-il, les ambitions de l’assurance inclusive resteront limitées.
« Si nous continuons de faire tout cela tout seuls, nous ne sommes pas sûrs de réussir », avertit-il.
Le président de l’ASA Bénin salue d’ailleurs l’implication des autorités béninoises, rappelant que le ministre des Finances a personnellement ouvert les travaux avant de recevoir les participants afin d’échanger sur les priorités du secteur. Il appelle les directeurs nationaux des assurances présents à Cotonou à reproduire cette dynamique auprès de leurs gouvernements respectifs.
En filigrane, Hervé Tchiakpe dessine une vision ambitieuse : faire de l’assurance un instrument de protection sociale, d’inclusion financière et de résilience économique, au même titre que les services financiers numériques ont transformé les habitudes de paiement en Afrique.
À ses yeux, l’assurance de demain ne sera plus un produit réservé aux salariés du secteur formel ou aux détenteurs de véhicules. Elle devra accompagner chaque citoyen, quel que soit son niveau de revenu, grâce aux technologies numériques, à une meilleure éducation financière et à une alliance durable entre assureurs, États et institutions de développement.
À Cotonou, le message est clair : l’assurance inclusive n’est plus un simple objectif sectoriel. Elle s’affirme désormais comme un chantier de transformation économique et sociale à l’échelle du continent africain.

