Le Mozambique entre dans une phase décisive de son histoire économique. Doté d’importantes réserves de gaz naturel, de graphite et de minéraux critiques, le pays suscite un intérêt croissant de la part des grandes puissances et des investisseurs internationaux. Mais au-delà de l’attrait de ses ressources, l’enjeu est ailleurs : transformer cette richesse brute en levier durable de croissance, d’industrialisation et d’emplois. Dans cette tribune, Gregory Tosi défend l’idée que le Mozambique peut rompre avec le modèle extractif hérité du passé et s’imposer comme l’une des futures puissances industrielles du continent africain.
Par Gregory Tosi*
Depuis l’époque coloniale, l’Afrique, riche en ressources naturelles, exporte des matières premières tout en important des produits manufacturés à plus forte valeur ajoutée. Ce modèle a certes généré des recettes d’exportation, mais il a trop souvent laissé les pays concernés avec une capacité industrielle limitée, peu d’emplois qualifiés et une participation modeste aux chaînes de valeur mondiales.
Le Mozambique a l’opportunité de suivre une voie différente.
Peu de pays africains possèdent un portefeuille aussi diversifié d’atouts stratégiques. Le Mozambique détient certaines des plus importantes réserves mondiales de graphite, de vastes gisements de sables minéraux lourds titanifères, des pierres précieuses, un potentiel agricole considérable et les onzièmes plus grandes réserves prouvées de gaz naturel au monde. Alors que gouvernements et industriels cherchent à sécuriser leurs approvisionnements en énergie et en minéraux critiques, le Mozambique s’est imposé comme l’une des économies les plus stratégiquement positionnées d’Afrique.
Le secteur du gaz naturel liquéfié (GNL) du pays illustre à la fois l’ampleur des opportunités et l’importance d’une politique adaptée. Le projet de développement de GNL d’ExxonMobil, d’une valeur de 30 milliards de dollars, associé à celui de TotalEnergies, d’une valeur d’environ 20 milliards de dollars, représente l’une des plus fortes concentrations d’investissements énergétiques du continent. Standard Bank prévoit que le seul projet d’ExxonMobil pourrait accroître la croissance économique annuelle du Mozambique de plus de quatre points de pourcentage dès le début de la production et générer jusqu’à 150 milliards de dollars de recettes publiques sur trente ans.
Face à l’incertitude géopolitique croissante et à la vulnérabilité des routes maritimes traditionnelles, comme le détroit de Bab el-Mandeb et le détroit d’Ormuz, les marchés mondiaux de l’énergie recherchent des solutions alternatives. De ce fait, le Mozambique est de plus en plus perçu comme un fournisseur fiable de GNL à long terme.
Mais les ressources naturelles ne sont pas synonymes de prospérité nationale. Le défi pour Maputo est de faire en sorte que les investissements étrangers constituent le socle de l’industrialisation et ne viennent pas s’ajouter à la longue histoire de dépendance de l’Afrique aux matières premières.
De manière encourageante, les récentes initiatives politiques indiquent que le Mozambique s’oriente dans cette direction. Les réformes minières du président Daniel Chapo, notamment l’obligation de traiter les minerais localement et d’accroître la participation nationale aux projets miniers, témoignent d’une volonté croissante de capter davantage de valeur ajoutée au sein du pays, plutôt que de l’exporter.
La prochaine phase du développement du Mozambique devrait se concentrer sur cinq priorités stratégiques.
Premièrement, l’accès aux ressources naturelles du Mozambique devrait être de plus en plus lié à la création de valeur locale. Les investisseurs souhaitant un accès à long terme au gaz naturel, au graphite, aux sables minéraux lourds et à d’autres ressources stratégiques devraient également investir dans les installations de transformation locales, le développement des fournisseurs, la formation technique et le secteur manufacturier. L’exportation de matières premières devrait constituer le point de départ de la chaîne de valeur, et non son aboutissement.
Deuxièmement, le Mozambique devrait privilégier le développement d’écosystèmes industriels plutôt que de projets d’extraction isolés. Les économies prospères intègrent les mines, la production d’énergie, les transports, les ports, les universités, la formation professionnelle, les industries manufacturières et les institutions financières au sein de réseaux interdépendants. Le GNL peut soutenir la production d’engrais et de produits pétrochimiques, la production d’électricité et les industries manufacturières à forte intensité énergétique. Les minéraux critiques peuvent constituer la base de la production de matériaux pour batteries, d’industries de transformation et de la fabrication de pointe.
Troisièmement, la discipline budgétaire doit demeurer au cœur de la politique industrielle. Le développement à grande échelle ne doit pas nécessairement reposer sur un endettement souverain excessif. Les partenariats public-privé, le financement de projets, les financements mixtes, l’assurance contre les risques politiques et les institutions de financement du développement peuvent mobiliser les investissements tout en préservant la stabilité budgétaire à long terme. Une industrialisation durable exige un financement durable.
Quatrièmement, le Mozambique devrait tirer parti de la concurrence internationale croissante. Les États-Unis, l’Union européenne, la Chine, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud, les pays du Golfe et d’autres partenaires ont tous des intérêts stratégiques dans les ressources du Mozambique. Une stratégie d’investissement diversifiée renforce la position de négociation du pays et multiplie les opportunités de transfert de technologies, de développement de la main-d’œuvre et d’obtention de meilleures conditions commerciales.
Enfin, la gouvernance et la sécurité doivent devenir des atouts concurrentiels. Le développement du GNL à Cabo Delgado a démontré que les investisseurs exigent d’avoir confiance dans la stabilité à long terme d’un projet. La sécurité, le maintien rigoureux de l’ordre, une réglementation prévisible, des institutions transparentes, la protection de l’environnement et une véritable concertation avec les communautés locales ne relèvent plus seulement de la bonne gouvernance : ils sont essentiels à la compétitivité économique.
Le Mozambique possède également un atout qui dépasse ses seules richesses minières. Ses ports et corridors de transport sur l’océan Indien lui offrent un accès naturel à une grande partie de l’Afrique australe. Le corridor de développement de Nacala, reliant le Mozambique au Malawi et à la Zambie, illustre comment une infrastructure logistique moderne peut être bien plus qu’une simple voie de transport. Correctement aménagés, ces corridors peuvent soutenir la production régionale, les parcs industriels, les exportations agricoles et les chaînes de valeur transfrontalières au service de plusieurs économies africaines.
L’objectif du Mozambique devrait donc aller au-delà du simple fait de devenir l’un des plus grands exportateurs africains de GNL ou de minéraux critiques. Le Mozambique a le potentiel de devenir une plateforme régionale pour la transformation des minéraux, la production industrielle à forte intensité énergétique, la logistique, le transport et l’innovation industrielle. Le succès dépendra non seulement du volume des investissements attirés, mais aussi de leur capacité à développer des industries productives, génératrices de prospérité bien après la fin de l’exploitation commerciale des mines et des gisements de gaz.
Le monde a de plus en plus besoin de l’énergie, des minéraux et de la position géographique stratégique du Mozambique.
La question la plus importante est de savoir si le Mozambique utilisera ces atouts non seulement pour devenir un fournisseur de matières premières, mais aussi pour devenir l’une des prochaines puissances industrielles africaines.
*Gregory Tosi est un avocat basé à Washington, D.C., et un ancien assistant parlementaire spécialisé dans le commerce et l’investissement internationaux. Il conseille sur des projets liés à la production industrielle, aux infrastructures et au développement économique des marchés émergents.

