Par Mamadou SÈNE, ancien dirigeant de banque, auteur de « a banque expliquée à tous – Focus sur l’Afrique »
Je n’ai pas de doute qu’Octave Gélinier (1916-2004), dont les écrits (1) m’ont inspiré tout au long de mon parcours professionnel et intellectuel, m’autorise, de là où il se trouve, à paraphraser son expression « Morale de l’entreprise et destin de la nation » dans le titre de cet article-ci. Dès lors que mon propos est la défense et l’illustration de l’entreprise, il m’autorise même à en renouveler quelque peu le sens en ôtant le « e » de « Morale ». Du reste, si j’avais voulu faire un clin d’œil à Du Bellay, j’aurais pu aussi intituler l’article « Défense et illustration de l’entreprise », encore que l’entreprise s’illustre elle-même partout où les hommes lui ont donné suffisamment d’espace vital pour naître, grandir, se développer et tenir ses promesses.
C’est le cas de la Chine. Nous savons tous que ce n’est ni l’idéologie communiste, ni le Petit Livre rouge de Mao distribué gratuitement pendant de longues années en millions d’exemplaires à travers le monde, qui ont fait passer la Chine en moins de 50 ans de la situation de pays pauvre et rural à celle de principale puissance industrielle du monde et de premier pays exportateur de la planète. C’est la courageuse et clairvoyante politique de modernisation, d’ouverture et de libéralisation économique lancée en 1978 par Deng Xiaoping, le dirigeant chinois qui a jeté aux orties la politique économique d’inspiration marxiste du pays avec son fameux « il est glorieux de s’enrichir » prononcé en 1992. C’est le dynamisme et l’esprit de conquête planétaire des entreprises chinoises. La Chine de Mao voulait conquérir le monde avec le Petit Livre rouge et sa version chinoise du marxisme, la Chine de Deng Xiaoping et de ses successeurs l’a fait en lançant à l’assaut de la planète entière les biens et les services conçus par ses centres de recherche, ses usines et ses entreprises.
La Corée du Sud aussi, par ses entreprises, s’est magnifiquement distinguée sur le terrain économique mondial. Elle n’a pourtant rien oublié de la politique coloniale japonaise répressive, humiliante et injuste, mais elle ne s’est pas enfermée dans une attitude de victimisation sans fin. Elle s’est plutôt résolument tournée vers l’avenir et s’est engagée dans une politique de reconstruction, de développement et de modernisation de son économie, en s’appuyant sur les chaebols, ces conglomérats d’entreprises tels Daewoo, Samsung, Hyundai, LG, qui sont allés à la conquête des marchés mondiaux et ont pu faire du Pays du Matin calme, en trois à quatre décennies, un pays développé, admiré et respecté, dont les entreprises comptent parmi les leaders mondiaux dans des secteurs comme l’électronique, la construction navale et l’automobile. Autrefois, un pays agraire pauvre, avec en 1960 un produit intérieur brut (PIB) inférieur à celui de trois géants africains, l’Afrique du Sud, l’Égypte et le Nigeria, et un produit intérieur brut par habitant (PIB/habitant) équivalent à celui de la Côte d’Ivoire et à peine supérieur à la moitié de celui du Sénégal, la Corée du Sud est aujourd’hui une des nations les plus industrialisées et les plus en pointe dans les technologies nouvelles comme anciennes, dépassant de loin tous ces pays : son PIB de 2024 fait cinq fois celui de l’Afrique du Sud et de l’Égypte et sept fois celui du Nigeria ; son PIB par habitant fait treize fois celui de la Côte d’Ivoire et vingt fois celui du Sénégal. Quelle belle réponse formulée à la face du monde par la Corée du Sud, avec des actes et non des paroles verbales, par un pays autrefois colonisé et dont le sort était, il y a soixante-cinq ans, comparable à celui de bien des pays d’Afrique et qui aujourd’hui, grâce à la politique économique clairvoyante de ses dirigeants et à la puissance et la compétitivité de ses entreprises, n’évolue plus dans les mêmes sphères qu’eux !
La Malaisie aussi, un des cinq « Tigres asiatiques », a connu un des miracles économiques les plus scrutés au cours du dernier quart du XXe siècle. Indépendante de la Grande-Bretagne à la fin des années 50, en même temps qu’une bonne partie des pays d’Afrique et aussi pauvre qu’eux à ce moment-là, la Malaisie, sous le leadership de dirigeants clairvoyants et pleinement conscients de la primauté de l’économie – primumvivere –, a fait du développement économique la mère de ses batailles. Aussi, ses dirigeants, particulièrement Mahathir Mohamad, Premier Ministre de 1981 à 2003 et de 2018 à 2020, ont mené une politique mêlant intelligemment stabilité et prudence macroéconomiques, ouverture aux investissements directs étrangers, volonté d’industrialisation axée sur les exportations et lancement d’investissements structurants autour des infrastructures et de projets technologiques. Les entreprises malaisiennes sont allées à la conquête des marchés mondiaux dans divers domaines comme la finance, les télécommunications, l’automobile, les nouvelles technologies et ont positionné leur pays parmi la vingtaine de nations les plus exportatrices dans le monde. Aujourd’hui le PIB de la Malaisie est plus élevé que celui de n’importe lequel des États africains.
Plus près de nous, des pays africains – malheureusement peu nombreux – ont connu leur miracle économique. Souvent aidés par une stabilité politique réelle, ils ont su mettre en œuvre une stratégie économique dont l’axe principal est le développement de l’entreprise. C’est le cas du Maroc qui a su allier intelligemment la stabilité politique et économique, l’amélioration continue du climat des affaires, l’ouverture aux investissements étrangers sans complexe et sans a priori idéologique et la mise en route de multiples chantiers structurants. Ainsi, le Royaume Chérifien a pu se doter d’infrastructures de rang mondial, étoffer significativement son tissu industriel, promouvoir le développement de « métiers mondiaux » clairement identifiés tels que l’offshoring et les industries automobile, aéronautique, électronique, agroalimentaire, textile et la filière cuirs et peaux, sans oublier le secteur de la finance et celui des services. Grâce à cette stratégie, le Maroc est sans conteste un des tout principaux leaders économiques africains ; il voit ses entreprises marquer de leur présence un grand nombre de pays africains dans les secteurs bancaire, immobilier, pharmaceutique, agro-alimentaire, industriel, etc. Aujourd’hui, il est de mon point de vue un des rares pays africains, – pour ne pas dire le seul –, qui a su mettre en œuvre avec succès une stratégie économique continentale.
Dans toutes les sociétés humaines, tout le monde convient, – du moins en principe –, que, avec le respect et la dignité humaine, les tâches les plus urgentes sont l’élévation du niveau de vie et, partant, l’éradication de la pauvreté, l’amélioration de la situation sanitaire des populations et le relèvement de leurs niveaux d’instruction et de formation. Toutes ces tâches concourent au développement de l’homme dans sa totalité et les nations ne peuvent y parvenir que grâce au développement économique et principalement grâce à l’émergence d’entreprises dynamiques, innovantes et rentables, qu’elles soient agricoles, industrielles, commerciales, culturelles ou de services, qu’elles soient des entreprises individuelles ou des sociétés, grandes ou petites. Il ne fait pas de doute que c’est l’entreprise qui façonne le destin des nations, c’est-à-dire le destin individuel des citoyens et le destin collectif de la communauté nationale : cette communauté d’hommes partageant un passé et un avenir, une mémoire et un projet, des mythes et des rêves ; une communauté d’hommes (2) qui, selon le célèbre mot d’Ernest Renan, ont fermement « le désir de vivre ensemble et la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’ils ont reçu indivis ».
L’entreprise et nos moyens de vivre
Les entreprises nous donnent les moyens de vivre, au sens biologique du terme. C’est un truisme que de dire que les entreprises, en créant des emplois dans l’agriculture, dans l’industrie et dans les services, dans les villes comme à la campagne, donnent une rémunération à leurs salariés, leur assurent et assurent à leurs familles deux des besoins physiologiques les plus élémentaires, mais aussi les plus importants, à savoir se nourrir – manger et boire – et se soigner. Quelle voie plus vertueuse peut-il exister pour lutter contre la pauvreté et la maladie que de donner aux populations les moyens de gagner dignement leur vie ? Aucune. Donc, l’ardente obligation de tous et particulièrement des États est de créer les conditions les plus favorables à la multiplication d’entreprises saines, prospères et créatrices d’emplois ! C’est d’entreprises saines, donc créatrices de valeur et d’emplois réels, qu’il s’agit, et non d’entreprises vivant au crochet de l’État et dont la survie ne dépend que de l’argent public, de faveurs, de prébendes ou de passe-droits. Autrement, ce serait faire de l’inefficacité et de la destruction de valeur une vertu managériale.
Les entreprises nous donnent aussi les moyens de vivre, au sens psychologique, social et culturel du terme. En donnant à leurs salariés une bonne rémunération et un cadre de travail favorable, elles leur assurent et assurent à leurs familles la satisfaction d’autres besoins tout aussi fondamentaux que les besoins physiologiques, à savoir les besoins psychologiques, sociaux et culturels de base, qui leur permettent de vivre pleinement et dignement leur humanité ; j’entends par là le besoin de réalisation personnelle par leur propre travail et les besoins d’accès à l’éducation, à la culture et aux loisirs.
L’entreprise, une école de formation pour les métiers et pour la vie
Les entreprises conscientes de la place éminente du capital humain sont des écoles permanentes pour leurs salariés : elles les forment continuellement à exercer leurs métiers, mais aussi à acquérir des valeurs et des règles utiles pour la vie de tous les jours. Aujourd’hui, tous les métiers évoluent à une vitesse folle, de sorte que nos connaissances actuelles pour les exercer sont vite obsolètes et il faut en permanence en acquérir d’autres pour pouvoir suivre leur rythme d’évolution. Les jeunes adultes d’aujourd’hui ont du mal à s’imaginer que leurs parents ont terminé leurs études supérieures, sans avoir connu l’ordinateur portable, le téléphone portable, l’internet, l’email, excel, word, powerpoint, etc. Ils échangeaient par des moyens de communication passant tous par la Poste, en général une entreprise d’État dans les pays : le courrier postal, le télégramme, le télex ou le téléphone fixe. Leurs parents, s’ils étaient financiers, avaient pour seuls outils pour faire des projections financières à cinq ou dix ans leurs calculatrices, de grandes feuilles de papier, et surtout leur patience et une ou un secrétaire pour tout dactylographier proprement à la fin.
Heureusement que les entreprises se sont préoccupées de la formation permanente de leurs salariés et de leur adaptation aux évolutions de leurs métiers, tant pour ceux qui avaient déjà une formation initiale d’un bon niveau avant de les rejoindre, que pour ceux qui n’en avaient quasiment pas. Et elles continuent de le faire. C’est ainsi par exemple que dans le secteur bancaire, partout dans le monde, la formation continue a permis à des personnes entrées comme simples employés de banque de réussir successivement et à force de volonté les examens professionnels tels que le CAP, le BP et l’ITB (3) et de gravir les échelons jusqu’aux fonctions de direction générale. Bref, l’entreprise était et est encore aujourd’hui une école permanente de formation de cadres et d’ingénieurs-maison. Pour personnifier l’ascension sociale grâce à la formation professionnelle en entreprise, me viennent à l’esprit deux personnalités françaises qui ont atteint les sommets dans leur entreprise respective avant d’embrasser une carrière politique : l’une est Jacques Delors, qui est entré à la Banque de France aux lendemains de la guerre 1939 – 45 avec le baccalauréat uniquement et qui, à force de succès dans ses examens professionnels bancaires, a réussi à se hisser jusqu’au grade de cadre supérieur avant d’entamer une carrière politique qui l’a mené aux fonctions de Ministre français de l’Économie et des Finances et de Président de la Commission Européenne ; l’autre est Pierre Bérégovoy, qui est entré à EDF en 1950 avec un CAP d’ajusteur et un autre de dessinateur industriel et qui a réussi à se hisser jusqu’aux fonctions de Directeur Adjoint grâce à la formation professionnelle. Parallèlement, il a eu un engagement politique qui l’a mené jusqu’aux fonctions de Secrétaire Général de la présidence de la République en 1981, Ministre des Affaires sociales et de la Solidarité en 1982, de Ministre de l’Économie et des Finances en 1984 et enfin de Premier Ministre en 1992.
Au-delà de la formation professionnelle, initiale comme permanente, les entreprises forment les hommes à vivre en société, leur inculquant des règles, des repères et des valeurs, en leur apprenant notamment la gestion des choses et des hommes, du temps et de l’espace, des droits et des devoirs, bref la vie dans une communauté avec ses contraintes et ses libertés.
L’entreprise et l’innovation au service de la clientèle
Les entreprises ont pour mission primordiale de satisfaire leurs différentes parties prenantes, la clientèle étant la principale ; sans elle, il n’y a pas d’entreprise viable. En vue d’améliorer constamment leurs performances, elles font de l’innovation une quête permanente ; de l’innovation dans la conception des produits et services, de l’innovation dans les processus et de l’innovation dans les pratiques de management, qui leur permettent d’améliorer la satisfaction de leurs clients, d’en gagner de nouveaux, de s’octroyer un avantage concurrentiel et de renforcer le sentiment d’appartenance de leurs salariés.
Au cours du XXe siècle et de l’actuel, les entreprises ont remarquablement marqué et amélioré nos vies par de grandes innovations, dont certaines nous paraissent aujourd’hui tellement banales qu’on en oublie leur caractère révolutionnaire ; nous pouvons en citer certains parmi tant d’autres :
– la démocratisation de l’automobile à essence par Henry Ford en 1908 grâce à la production de masse ;
– les débuts de l’avion commercial dans les années 1920-1930 pour le transport de courrier, puis de passagers, par la compagnie américaine Douglas Aircraft ;
– l’introduction dans le transport maritime du conteneur en 1956 par l’entrepreneur américain Malcom McLean, ce qui a optimisé le transport de marchandises et réduit ses coûts et délais de manutention ;
– l’arrivée en 1981 du premier ordinateur portable pesant 12 kg, créé par Adam Osborne, dont l’objectif était de créer un ordinateur suffisamment petit pour être transportable par un homme d’affaires et capable de tenir sous un siège d’avion ;
– parallèlement à l’arrivée des ordinateurs portables, la vulgarisation des logiciels de traitement de texte et de présentation, des tableurs et des systèmes de gestion de base de données, qui nous ont fait tous gagner en productivité, en qualité du travail et en fiabilité des données ;
– la sortie du premier modèle commercial du téléphone portable de Motorola en 1983, qui pesait près de 800 g ; aujourd’hui, avec le smartphone, il est devenu un objet de poche pesant moins de 200 g et remplissant une multitude de fonctions ;
– la mise à la disposition du grand public en 1990 de l’internet, permettant un accès illimité à l’information, une communication mondiale instantanée et une multitude de services en ligne ;
– la généralisation en 1992 par le GIE Carte bancaire de la carte à puce créée en 1974 par le Français Roland Moreno ; elle est ensuite entrée dans beaucoup d’autres cartes et a révolutionné la sécurité des paiements et l’identification personnelle et est devenue le standard mondial en la matière ;
– le lancement en 2007 du mobile money en Afrique, au Kenya, avec M-Pesa de Safaricom ; il permet de stocker et transférer de l’argent via un téléphone cellulaire, sans passer par un compte bancaire ; cette innovation kenyane a essaimé un peu partout, notamment en Afrique de l’Ouest avec Orange Money et Wave.
En un mot, l’entreprise contribue grandement et positivement à la perpétuelle création de notre société. Et tant mieux !
L’entreprise créatrice de richesse pour elle-même et pour la nation
Dans le cadre de leur activité, les entreprises produisent de la richesse que les financiers et les comptables appellent valeur ajoutée. Si elles n’en produisent pas, elles n’ont aucune raison de continuer à exister. La valeur ajoutée est l’indicateur financier qui exprime l’accroissement de valeur généré par les entreprises, du fait de leurs activités courantes. Elle traduit la différence positive entre la valeur des biens et services qu’elles ont produits et la valeur des consommations intermédiaires (matières, énergie, transport, services externes, etc.) qu’elles ont absorbées pour les produire.
La somme des valeurs ajoutées produites sur une année par toutes les entreprises établies dans un pays, quelles que soient la nationalité de leurs dirigeants ou de leurs propriétaires, constitue le produit intérieur brut (PIB) du pays dans ladite année. Malgré ses limites, qu’on décrie parfois abondamment, le PIB reste un bon indicateur économique de référence permettant de mesurer la production de richesse d’un pays sur une année. Il est, avec le PIB (4) par habitant, l’un des principaux indicateurs qui mesurent le niveau de développement d’un pays et le degré de performance de son économie. D’ailleurs, il entre dans la formation de certains des indicateurs de performance économique des pays. Ainsi, dans l’UEMOA, trois critères de convergence sur quatre reposent sur le PIB ; il s’agit :
– du critère de bonne santé financière qui fixe le déficit budgétaire maximum acceptable à 3 % du PIB ; dans la zone euro, il existe exactement le même critère avec le même taux ;
– du critère fixant le plafond maximum de la dette publique intérieure et extérieure à 70% du PIB : dans la zone euro, il existe exactement le même critère, mais avec un taux plus bas et donc plus contraignant de 60% ; dans les pays excessivement endettés comme le Sénégal, le niveau du ratio de la dette publique par rapport au PIB est un sujet de préoccupation pour les dirigeants et pour tous les citoyens ;
– du critère de pression fiscale minimum, qui est fixé à un plancher de 20% du PIB ; en revanche, dans l’Union Européenne, il n’y a aucune norme quant à la pression fiscale des pays, chaque pays déterminant librement sa structure fiscale.
On le constate, une insuffisance de PIB par rapport au déficit budgétaire ou au niveau d’endettement du pays réduit les marges de manœuvre des pouvoirs publics quant à la mise en œuvre de leur politique économique.
Les valeurs ajoutées dégagées par les entreprises sont la matrice des PIB des nations et donc de leur richesse. Elles rémunèrent aussi les acteurs qui concourent au fonctionnement et au développement des entreprises, notamment :
• les salariés, avec les rémunérations directes et indirectes qu’ils perçoivent ;
• les États, les administrations et les collectivités locales, avec les impôts, les taxes, les redevances et les cotisations sociales qui leur sont versés ;
• les prêteurs, avec les intérêts et les commissions qui leur sont dus ;
• les entreprises elles-mêmes, avec les dotations aux amortissements – une charge non décaissée – enregistrées chaque exercice fiscal et aussi avec les réserves obligatoires et facultatives destinées, entre autres, à renforcer leur solidité financière et leur capacité d’autofinancement, en vue de pouvoir remplacer aisément les équipements usés ou obsolescents ;
• les actionnaires, à travers les dividendes qui leur sont distribués à la fin de l’exercice, si les bénéfices ou les réserves facultatives de leur entreprise le permettent et s’ils en décident eux-mêmes ;
• etc.
Tout conseil d’administration qui entend remplir sa mission doit avoir à cœur de parvenir à un partage équitable et satisfaisant de la richesse créée par son entreprise, – la valeur ajoutée –, entre les acteurs qui concourent à sa création : les actionnaires, qui les premiers créent l’étincelle qui allume la flamme du processus de création de richesse en apportant le capital qui permet le démarrage de l’activité ; les salariés, – dirigeants, cadres, employés et ouvriers –, qui entretiennent et souvent accélèrent le processus de création de richesse, grâce à leur force, leur compétence et leur engagement ; l’État, qui crée et maintient le cadre institutionnel et infrastructurel qui permet au processus de création de richesses de suivre son cours dans un environnement favorable, notamment dans la stabilité juridique, la sécurité des biens et des personnes et la sûreté des approvisionnements ; les prêteurs, qui apportent à l’entreprise leur confiance et les capitaux additionnels externes permettant à l’activité de se poursuivre sans heurts ; l’entreprise elle-même, qui grâce à ses performances se construit une solidité financière qui lui permet, d’une part, d’investir continuellement en vue de renouveler, réhabiliter ou moderniser ses équipements, et, d’autre part, de hisser son personnel au niveau des meilleurs standards en matière de formation et de compétence.
Comptablement parlant, les clients ne sont pas des bénéficiaires directs de la répartition de la valeur ajoutée ; mais, mieux, ils sont les véritables artisans de sa création, en faisant confiance aux entreprises, en achetant leurs produits et leurs services et en contribuant à leurs performances. Ils en sont cependant des bénéficiaires indirects lorsque les entreprises investissent dans des équipements plus modernes, plus sûrs, plus productifs et plus innovants ; lorsqu’elles leur fournissent des produits et services de meilleure qualité, plus performants et moins coûteux.
La part de la richesse créée par les entreprises et captée par l’État et les collectivités locales – les impôts, taxes, contributions, dividendes, redevances – permet de financer le budget national, notamment la défense nationale, la sécurité intérieure, la santé, l’éducation nationale – du préscolaire à l’université –, le social, la culture, les infrastructures, y compris les infrastructures de communication, etc. La création de richesse et, par conséquent, les entreprises sont au début de tout.
Nous pouvons illustrer notre propos par le poids des impôts directs et indirects perçus par l’État et payés ou collectés par les entreprises sénégalaises.
Au Sénégal, dans le budget 2026, on peut estimer approximativement que les recettes fiscales de l’État relèvent à au moins 75% directement ou indirectement des entreprises, parce qu’elles sont des impôts et taxes payés par elles ou collectés par elles pour le compte de l’État. Il s’agit de :
– l’impôts sur les sociétés pour 480 milliards de FCFA, soit 9% des recettes fiscales ;
– les redevances (revenus de l’entreprise et du domaine) pour 194 milliards de FCFA, soit 3,6% des recettes fiscales ;
– Les produits financiers (les dividendes et autres produits financiers) pour 106 milliards de FCFA, soit 2% des recettes fiscales ;
– Les droits et taxes à l’importation et à l’exportation pour 622,4 milliards de FCFA, soit 11,6% des recettes fiscales ;
– la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), la taxe sur les activités financières (TAF), la taxe sur les conventions d’assurance (TCA), le prélèvement sur les compagnies d’assurance (PCA) et la taxe spéciale sur les télécommunications (TST) pour 1844 milliards de FCFA, soit 34% des recettes fiscales ;
– l’impôt sur les salaires versés par les entreprises estimé à 780 milliards de FCFA (5), soit 14,5% des recettes fiscales ;
Il est à noter que beaucoup de recettes proviennent de taxes qui existent maintenant grâce aux innovations et nouveaux services créés par les entreprises ces dernières décennies. C’est le cas de toutes les taxes, impôts et redevances liés à la téléphonie mobile et au mobile money.
L’entreprise, principale solution contre l’inactivité ou la sous-activité des hommes
Nombreux sont les Africains qui répètent à l’envi que la forte croissance démographique que l’Afrique connaît est une chance et une bénédiction pour elle. D’autres voix, moins nombreuses et moins audibles sur le continent, la considèrent comme une infortune et une malédiction. Les uns et les autres ont raison ou tort selon les circonstances.
La forte croissance démographique sera une chance ou une bénédiction pour l’Afrique, mais elle ne l’est pas encore, si et seulement si elle donne naissance à une population nombreuse, bien formée, très compétente et entreprenante, qui développe et fait prospérer des sociétés performantes dans l’agriculture, l’industrie, les services et la culture ; une population, qui s’enrichit et qui consomme suffisamment pour entretenir le cercle vertueux de la croissance : plus de croissance, donc plus de productivité, plus de salaires, plus de consommation, plus de production, plus de croissance….
La forte croissance démographique peut malheureusement être une malchance ou une malédiction pour l’Afrique, si la population reste toujours moins bien formée, moins compétente et moins entreprenante que celle des autres continents, si l’activité économique, l’offre d’emplois effectifs, la disponibilité et la qualité des infrastructures (écoles, santé, communication, télécommunication, etc.) croissent moins vite que la population, si celle-ci n’a pour horizon que de débarquer clandestinement et au prix de sa vie sur les plages européennes.
Aujourd’hui, le défi le plus important pour les pays d’Afrique, notamment pour le Sénégal, est de conduire des politiques ayant pour finalité d’enclencher le cercle vertueux de la croissance et de la création d’emplois effectifs et bien rémunérés pour le plus grand nombre de citoyens. Ce n’est pas le cas pour la majorité d’entre eux.
Dans le rapport provisoire de l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) portant sur le cinquième recensement général de la population et de l’habitat au Sénégal (2023), il apparaît que la population potentiellement active du Sénégal est composée de 3 527 884 personnes occupées (32,5%), de 2 136 124 chômeurs (19,7%) et de 5 179 459 personnes inactives (47,8%). En d’autres termes, au Sénégal, 67,5% de la population en âge de travailler, soit 7 315 583 personnes, est inoccupée, sans oublier que parmi les 32,5% de personnes occupées, soit 3 527 884 personnes, un peu moins de 900 000 travaillent pour le secteur moderne : un peu moins de 300 000 pour le secteur public d’État et territorial (fonctionnaires, contractuels, militaires et autres) et environ 577 000 (6) dans le secteur moderne hors administration publique. Les autres, un peu plus de 2 600 000 personnes, même si elles sont occupées, s’affairent dans des emplois plus précaires, moins protégés et souvent moins rémunérés dans l’agriculture, l’informel ou l’auto-entrepreneuriat. Les plus chanceux y trouveront du succès, mais il n’est pas sûr qu’ils soient les plus nombreux.La mère des batailles est donc de trouver une occupation effective à cette masse de population inactive. Et ce ne peut être fait que par la création et le développement d’activités économiques performantes, c’est-à-dire des entreprises, dans l’agriculture, l’industrie, les services et la culture. À titre de comparaison, dans des pays industrialisés comme l’Allemagne ou la France, le pourcentage de personnes inoccupées (chômeurs et inactifs) est autour de 25% contre 67,5% au Sénégal.
Il n’y a pas de nations prospères sans entreprises prospères.
La richesse et la puissance des nations procèdent de nos jours de la richesse et de la puissance de leurs entreprises. Des entreprises et des pays, notamment ceux d’Asie, nous le montrent. Nos entreprises et nos pays en Afrique devraient emprunter la même voie.
Pour les entreprises, emprunter cette voie, c’est rechercher la performance la plus haute possible, c’est produire le maximum de valeur ajoutée, le maximum de richesse. Sans des entreprises performantes, les salariés n’ont pas de rémunérations décentes, ne consomment pas suffisamment, ne payent pas suffisamment d’impôts et ne participent pas à la création de la richesse nationale. Sans entreprises performantes, l’État perçoit moins d’impôts, de taxes, de redevances, de cotisations et a moins de ressources pour investir dans l’éducation, la santé, la sécurité, les infrastructures, etc. Pour la création de richesse, il n’y a pas d’alternative à l’entreprise.
Pour être performantes, les entreprises ont besoin d’un environnement favorable à leur création, à leur fonctionnement et à leur développement. Cet environnement, ce sont des populations dotées globalement d’une bonne culture économique et ce sont des États sobres et vertueux, légers et agiles, réalistes et justes, protecteurs et équitables. Ces États-là garantissent la stabilité juridique de l’environnement des affaires. Ils traitent toutes les entreprises avec écoute, respect et équité, mais aussi avec rigueur, quelle que soit la couleur du passeport de leurs propriétaires et dirigeants, parce qu’ils savent que la vertu managériale n’est pas dans la nationalité du chef d’entreprise, mais tout simplement dans la vertu profonde que porte ou ne porte pas chaque être humain. Ces États-là ne font pas non plus du lien amical, familial ou politique un totem d’immunité ; seule compte pour eux la contribution de chaque entreprise à la richesse nationale. Sont nationales toutes les entreprises qui produisent dans le pays, emploient ses fils et ses filles, y payent des salaires, des impôts et des taxes, contribuent à la création nationale de richesse et respectent les lois et règlements qui y sont en vigueur.
Bref, aujourd’hui tout État doit encourager, protéger et aimer et faire aimer par sa population les entreprises performantes, celles qui créent la richesse des nations.
Les entreprises sont les poules aux œufs d’or de nos nations ; ne les tuons pas, comme l’ont fait les chiches de la fable de La Fontaine !
Les entreprises prospères font les nations prospères ; rendons leur environnement favorable à la prospérité !
À Dieu ne plaise que leur moral puisse jamais fléchir ! Il y va du destin des nations.
Mamadou SÈNE
Ancien dirigeant de banque
Auteur de « La banque expliquée à tous – Focus sur l’Afrique »
[[1]] Octave Gélinier est l’auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages dont Morale de l’entreprise et destin de la nation, Plon, 1965, L’entreprise créatrice. Essai sur l’économie développée et la société pluraliste, Hommes et Techniques, 1972, Nouvelle direction de l’entreprise, personnaliste et compétitive, Hommes et Techniques, 1979, Stratégie de l’entreprise et motivation des hommes, Hommes et Techniques, 1984.
[2] Au sens générique
[3] CAP (Certificat d’aptitude professionnelle), BP (Brevet professionnel), l’ITB (Institut technique de banque)
[4] Le produit intérieur brut par habitant, ou par tête (PIB par habitant ou par tête) est la valeur du PIB divisée par le nombre d’habitants d’un pays. Il mesure peut-être mieux le développement d’un pays ; toutefois, il n’est qu’une moyenne et ne rend donc pas compte des inégalités de revenu et de richesse au sein d’une population.
[5] L’hypothèse retenue est que 66% du montant des impôts sur les salaires provient du secteur moderne hors administration.
[6] L’IPRES déclarait 577 171 cotisants actifs.

![[Tribune de Mamadou Sène] Moral des entreprises, destin des nations](https://www.financialafrik.com/wp-content/uploads/2026/04/Mamadou-Sene.jpg)