Le Forum africain de l’eau, tenu à N’Djamena, a remis au centre du débat un instrument encore peu connu du grand public : le « compact ». Plus qu’une nouvelle facilité financière, ce mécanisme entend changer la manière dont les États africains planifient, coordonnent et financent leurs politiques de l’eau. Le Tchad ouvre la voie avec une feuille de route évaluée à 3,8 milliards de dollars sur cinq ans.
Le 16 juillet 2026, le Forum africain de l’eau de N’Djamena s’est achevé sur la mise en avant d’un mécanisme jusqu’ici relativement peu visible dans le débat public africain : le « compact » pour l’eau. Co-organisé par le gouvernement tchadien et le Groupe de la Banque mondiale, l’événement a réuni des représentants de 45 pays autour d’un paradoxe persistant : l’Afrique dispose d’importantes ressources hydriques, mais des centaines de millions d’Africains ne bénéficient toujours pas d’un accès sûr et durable à l’eau. À cette occasion, le Tchad a dévoilé son propre compact, évalué à 3,8 milliards de dollars, assorti d’un premier financement de 160 millions de dollars signé à N’Djamena.
Du projet isolé à la feuille de route nationale
Le changement tient moins à l’apparition d’une nouvelle source de financement qu’à la manière de mobiliser et d’organiser les ressources existantes. Concrètement, un compact est une feuille de route élaborée par un pays avec ses partenaires financiers et techniques. Il établit un diagnostic du secteur de l’eau, identifie les réformes à conduire et définit une trajectoire de financement précise, chiffrée et programmée dans le temps. Il ne constitue donc pas, en lui-même, un accord de financement. Il sert plutôt de cadre de référence commun, intégré aux plans et budgets nationaux, autour duquel peuvent ensuite s’articuler les financements des gouvernements, des banques multilatérales de développement et des autres partenaires.
La logique rompt avec une approche longtemps dominée par une succession de projets négociés séparément avec différents bailleurs : adductions d’eau ici, forages là, assainissement ou irrigation ailleurs. Avec le compact, l’ambition est de partir d’une stratégie nationale consolidée, puis d’y aligner les financements.
Le principe n’est pas né à N’Djamena. Une quinzaine de pays africains avaient déjà engagé une démarche de ce type. Mais Water Forward, initiative mondiale lancée par la Banque mondiale en avril 2026, entend lui donner une nouvelle dimension en réunissant les moyens de dix banques multilatérales de développement autour d’un objectif : contribuer à sécuriser l’accès à l’eau pour un milliard de personnes d’ici 2030.
Les compacts nationaux deviennent ainsi l’un des principaux instruments permettant aux États d’organiser leurs besoins, leurs engagements et les financements recherchés.
Le pari tchadien à 3,8 milliards de dollars
Pour le Tchad, l’enjeu est considérable. Jusqu’ici, une large partie des financements du secteur reposait sur des projets négociés au cas par cas avec les partenaires au développement, sans nécessairement s’inscrire dans une trajectoire financière nationale consolidée et pluriannuelle. Le compact cherche à inverser cette logique. Le pays chiffre désormais ses besoins à 3,8 milliards de dollars sur cinq ans. Surtout, l’État tchadien s’engage à financer lui-même 20 % de l’effort, soit environ 115 milliards de FCFA par an. Ce volet domestique est probablement l’une des dimensions les plus structurantes du mécanisme. Il signifie que la mobilisation des bailleurs internationaux doit être accompagnée d’un effort budgétaire national identifiable et mesurable.
En contrepartie, les partenaires financiers sont invités à aligner davantage leurs interventions sur cette trajectoire commune plutôt qu’à multiplier les initiatives dispersées. Les premiers engagements donnent déjà une indication de cette nouvelle architecture financière.
Un financement de 160 millions de dollars est destiné au Projet d’appui à la sécurité de l’eau et à la résilience au Tchad. L’ambition affichée est notamment de rapprocher le pays de l’accès universel à l’eau potable à l’horizon 2030, contre un taux d’accès estimé à environ 65 % aujourd’hui.
À ce financement s’ajoutent 50 millions de dollars consacrés à un programme régional en faveur des communautés pastorales du Sahel. Mais financer de nouvelles infrastructures ne suffira pas.
Le ministre tchadien des Finances, Tahir Hamid Nguilin, a notamment attiré l’attention sur une faiblesse récurrente des politiques hydrauliques africaines : la maintenance des équipements existants. Un forage construit puis abandonné faute d’entretien représente autant un actif public perdu qu’une promesse non tenue envers les populations qui en dépendent.
Cette question pourrait devenir l’un des véritables tests du compact : réussir à financer non seulement les nouvelles infrastructures, politiquement plus visibles, mais également leur exploitation, leur maintenance et leur renouvellement.
La Déclaration de N’Djamena comme cadre politique
Le compact tchadien s’inscrit dans une ambition continentale plus large, matérialisée par la Déclaration de N’Djamena, présentée comme l’un des principaux acquis politiques du Forum. Signé par plus de 15 pays et cinq organisations régionales, le texte organise les engagements autour de quatre priorités : garantir l’accès à l’eau des populations, renforcer la sécurité des systèmes alimentaires, protéger les ressources hydriques et les écosystèmes, et faire de l’eau un moteur de création d’emplois et de résilience urbaine.
L’enjeu est de faire passer la politique de l’eau d’une succession d’annonces et de projets à des engagements chiffrés, suivis et mesurables. Le président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno a replacé cette ambition dans une géographie qui dépasse les frontières nationales : celle du bassin du lac Tchad, dont dépendent quelque 30 millions de personnes dans cinq pays.
Dans un espace confronté simultanément à la raréfaction de certaines ressources, aux sécheresses, aux inondations et à une forte pression démographique, N’Djamena plaide notamment pour la création de plateformes régionales de partage des données hydrologiques permettant de mieux anticiper les crises.
Le financement de l’eau change-t-il réellement de modèle ?
C’est probablement la question centrale laissée par le Forum de N’Djamena. Le compact ne crée pas, à lui seul, les milliards de dollars nécessaires pour combler le déficit d’infrastructures hydrauliques du continent. Il ne garantit pas non plus que les engagements annoncés seront intégralement décaissés.
Son intérêt est ailleurs : transformer une accumulation de projets en stratégie d’investissement, imposer une visibilité pluriannuelle des besoins et des engagements nationaux, puis demander aux bailleurs de s’aligner sur cette programmation.
Pour les ministères des Finances, cette approche fait également entrer plus nettement l’eau dans l’équation budgétaire et macroéconomique. L’accès à l’eau n’est plus seulement présenté comme une question sociale ou humanitaire, mais comme une infrastructure économique essentielle à l’agriculture, à l’urbanisation, à la santé publique, à l’industrie et à la résilience climatique.
Le véritable test commencera donc après N’Djamena : combien des 3,8 milliards de dollars prévus par le compact tchadien seront effectivement mobilisés ? À quel rythme ? Et quelle part des engagements nationaux sera réellement inscrite et exécutée dans les budgets publics ?
Un premier rendez-vous est déjà fixé : la Conférence des Nations unies sur l’eau de décembre 2026. Les engagements pris à N’Djamena devront alors commencer à quitter le registre des déclarations pour entrer dans celui, beaucoup plus exigeant, des décaissements, des infrastructures réalisées et des résultats mesurables pour les populations.

