À l’heure où les discours souverainistes et les dénonciations du néocolonialisme occidental occupent une place croissante dans le débat public africain, la Côte d’Ivoire fait le choix d’une autre voie. En privilégiant une diplomatie économique fondée sur le pragmatisme, la stabilité et la confiance, cette philosophie du « regarder vers l’avant » qui irriguait en mai dernier le sommet Africa Forward de Nairobi, Abidjan démontre qu’il est possible d’entretenir des relations étroites avec la France et l’Union européenne sans renoncer à sa souveraineté. Le succès indéniable de la conférence des bailleurs de fonds organisée il y a quelques jours à l’occasion du Plan national de développement 2026-2030 en fournit une nouvelle démonstration.
En mobilisant près de 80 milliards de dollars d’engagements publics internationaux lors du Groupe consultatif tenu début juillet à Abidjan pour le financement de son Plan national de développement (PND) 2026-2030, alors qu’elle n’en recherchait qu’environ 20 milliards, la Côte d’Ivoire adresse un message limpide au continent africain.
Ce résultat exceptionnel confirme l’attractivité de la « locomotive » ouest-africaine qui, avec une croissance économique moyenne de 6,5 % depuis plus d’une décennie – l’une des plus robustes du monde –, attire investisseurs et bailleurs de fonds, grâce notamment à la stabilité retrouvée, aux réformes structurelles, aux investissements dans les infrastructures de tout type ainsi qu’à son potentiel de transformation économique. Au-delà de la mobilisation des bailleurs d’Abidjan, les partenaires financiers de la Côte d’Ivoire n’ont pas seulement financé des infrastructures ou des programmes sectoriels. Ils ont surtout investi dans une trajectoire.
Et parmi les partenaires du pays les plus mobilisés figurent en bonne place l’Union européenne et la France. L’ampleur de leurs engagements témoigne de la profondeur du partenariat qui les lie à la Côte d’Ivoire.
L’Europe et la France, partenaires d’une trajectoire ivoirienne
Il faut dire que depuis plusieurs années, Bruxelles a fait de la Côte d’Ivoire l’un de ses partenaires stratégiques en Afrique de l’Ouest, tant sur les infrastructures que sur la transition énergétique, l’agriculture, les transports, la formation professionnelle ou encore la gouvernance économique. La France reste, quant à elle, l’un des premiers investisseurs étrangers du pays, avec plusieurs centaines d’entreprises implantées et une coopération financière de premier plan.
D’ailleurs, l’Union européenne est, de très loin, le premier bailleur de fonds pour de nombreux pays africains. Elle finance massivement des projets d’infrastructures, d’éducation, de santé et de transition énergétique en Afrique. À travers son programme Global Gateway, elle prévoit de mobiliser 150 milliards d’euros d’investissements en Afrique d’ici 2027.
Cette mobilisation est intervenue dans un contexte pourtant marqué par une remise en cause croissante des relations entre plusieurs pays africains et leurs partenaires occidentaux. Aujourd’hui, certains discours souverainistes tenus par des panafricanistes du numérique sur les réseaux sociaux dénoncent un « néocolonialisme » français ou européen. Autrement dit, la réussite d’Abidjan a offert un contre-exemple puissant, démontrant que certains États africains savent habilement tirer leur épingle du jeu en privilégiant le pragmatisme sur les rhétoriques victimisantes.
Une ambition nationale qui fait écho au pragmatisme défendu lors du sommet Africa Forward
C’est la preuve que malgré les séquelles historiques du passé colonial, les pays africains qui choisissent de regarder vers l’avant, sans s’enfermer dans les griefs du passé entretiennent d’excellents rapports avec la France et l’Europe. Une nouvelle approche qui a été défendu en mai dernier dans le cadre du sommet Africa Forward organisé à Nairobi.
La Côte d’Ivoire en est une parfaite illustration. Les autorités ivoiriennes ont parfaitement compris que le concours apporté par les Européens constitue un atout appréciable, sans aucune remise en cause de la souveraineté nationale. Les accords de partenariat sont négociés, transparents et mutuellement bénéfiques, puisqu’ils facilitent les investissements, appuient le secteur privé, la formation des élites et le transfert des technologies.
Dénoncer l’impérialisme à longueur de journée en attendant qu’une hypothétique manne tombe du ciel relève de l’illusion. La réalité est plus prosaïque : l’Union européenne et la France sont des partenaires de développement de premier plan pour une grande partie du continent. Leurs financements, souvent sous forme de dons ou de prêts concessionnels, soutiennent des projets concrets là où d’autres puissances se contentent de promesses ou d’investissements très ciblés.
La souveraineté à l’épreuve des résultats
Car, pendant ce temps, la Russie, que certains présentent comme le nouveau sauveur des Africains, investit très peu sur le continent. Depuis 2019, sa part dans les investissements directs étrangers (IDE) en Afrique reste inférieure à 1 %. Inutile de souligner que les échanges du continent avec la Russie se chiffrent à 14 milliards de dollars, soit 2 % du volume total de commerce en Afrique. À titre de comparaison, la valeur du commerce africain avec l’Union européenne est de 295 milliards de dollars. En outre, les engagements russes se concentrent souvent sur des secteurs extractifs ou militaires, avec un impact économique global limité comparé à l’ampleur des besoins africains.
Cette réussite ivoirienne rappelle que le développement n’a pas besoin de postures idéologiques, mais de choix stratégiques lucides. En misant sur des partenariats solides avec l’Europe et la France, tout en préservant son autonomie de décision, Abidjan a tracé une voie réaliste et efficace vers son émergence. Un modèle dont pourraient s’inspirer d’autres capitales africaines, loin des sirènes du tout-souverainisme.
Le succès du groupe consultatif consacré au PND 2026-2030 à Abidjan dépasse largement le seul cas ivoirien, et montre qu’un État africain peut défendre sa souveraineté tout en entretenant des relations solides avec ses partenaires occidentaux. Il démontre que la souveraineté ne consiste pas seulement à multiplier les incantations, mais à construire les capacités de l’État à financer son développement, à attirer les investisseurs, à créer des emplois, à moderniser ses infrastructures et à améliorer durablement les conditions de vie de sa population. C’est là, sans doute, la principale leçon d’Abidjan.
Adrien Poussou

