Comment l’Afrique finance, chaque année, l’erreur de ceux qui la notent
Par Junior Mbuyi Kanganga, Fondateur & CEO de JPG Consulting Partners Group, Président d’Africa Risk – Strategic Institute for African Sovereignty & Transformation.
Tribune tirée des travaux de l’auteur et de son essai à paraître, Du Chaos à l’Essor : Vers une Révolution Africaine ?(Éditions L’Harmattan, septembre 2026, préface du Dr Cheikh Tidiane Gadio).
Le monde que nous pensions stable achève de se dissoudre sous nos yeux. Washington rompt avec ses propres dogmes multilatéraux, Pékin avance ses pions sur les infrastructures et les minéraux critiques, Moscou joue la carte du contrepoids diplomatique, et l’Europe, lasse, peine à retrouver une voix qui porte. Ce basculement, je le documente longuement dans mon second essai, Du Chaos à l’Essor : Vers une Révolution Africaine ? (Éditions L’Harmattan, préface du Dr Cheikh Tidiane Gadio), qui paraît en septembre 2026. Mais ce livre n’est pas un constat de plus sur le désordre du monde. C’est une thèse : ce chaos-là, l’Afrique peut et doit s’en saisir comme d’un tremplin.
La fin d’un monde, le début d’un autre
Depuis Bandung jusqu’aux BRICS+, en passant par la fracture taïwanaise ou la recomposition du Moyen-Orient, le fil rouge de l’ouvrage est simple : l’ordre unipolaire de l’après-guerre froide s’effondre, et avec lui le confort intellectuel d’une Afrique pensée uniquement comme terrain de compétition entre puissances. Or le continent n’est plus un enjeu passif. Il détient les minéraux critiques des transitions énergétiques, la démographie la plus jeune de la planète, et une position géostratégique que le multipolarisme rend chaque jour plus centrale. La question n’est donc plus de savoir si l’Afrique comptera dans le monde de demain. Elle est de savoir si l’Afrique choisira ses propres termes, ou si elle continuera de subir ceux que d’autres fixent pour elle.
Le triptyque d’une souveraineté réelle
Le manifeste que je développe dans l’ouvrage repose sur trois piliers indissociables : le capital humain, la maîtrise des ressources, et l’unité politique. Sans les trois à la fois, la souveraineté reste un slogan. J’y esquisse aussi trois scénarios pour l’horizon 2050 — la dépendance aggravée, l’intégration maîtrisée, ou la puissance d’équilibre — et je ne fais pas mystère de mon parti pris : seule la troisième voie, exigeante, permet à l’Afrique de peser sur les règles du jeu plutôt que de les subir.
Car c’est bien là le nœud du problème, et c’est le combat que je mène depuis plus de vingt ans dans mon métier de conseil auprès des banques centrales, des régulateurs et des institutions financières africaines et internationales : le continent est structurellement mal évalué. Le risque souverain africain est trop souvent apprécié par des grilles de lecture conçues ailleurs, pour d’autres réalités, et ce mispricing se traduit chaque année par un coût du capital artificiellement alourdi — donc par moins d’investissement, moins d’infrastructures, moins de marge de manœuvre budgétaire pour les États.
Ce que disent les chiffres
Les données disponibles confirment ce diagnostic, et les lecteurs de Financial Afrik les connaissent bien. Une analyse commandée par la BAD à Moody’s Analytics sur quatorze années d’historique situe le taux de perte moyen des projets africains autour de 1,7 %, contre environ 13 % en Amérique latineet 10 % en Europe de l’Est. Sur le seul portefeuille souverain, la Banque mondiale relève un taux de défaut annuel proche de 0,7 %, avec un taux de recouvrement élevé. Or, malgré ces fondamentaux, le continent continue de payer une « prime Afrique » estimée à environ 2,9 points de pourcentage au-dessus d’un taux qui refléterait son risque réel — un écart que la Banque mondiale chiffre à plusieurs dizaines de milliards de dollars perdus chaque année en capacité d’investissement. À l’échelle macroéconomique, ce surcoût alimente directement la crise de la dette : dans de nombreux pays africains, le service de la dette absorbe désormais davantage de ressources budgétaires que la santé, l’éducation ou la protection sociale réunies, alors même que le déficit de financement du développement du continent est estimé à plus de 1 300 milliards de dollars par an.
Ghana et Zambie : le procès en accéléré
Deux trajectoires récentes illustrent ce décalage presque à l’état pur. Le Ghana, en défaut depuis décembre 2022, a finalisé en octobre 2024 la restructuration de 13,1 milliards de dollars d’euro-obligations, avec une décote de 37 % pour les créanciers et un rééchelonnement jusqu’en 2037. Depuis, le pays a scrupuleusement honoré chaque échéance — plus de 2,1 milliards de dollars versés depuis janvier 2025, dont un remboursement anticipé de 700 millions de dollars en juillet 2026 — et sa dette publique est redescendue d’environ 93 % du PIB en 2022 à 81 % en 2024. Résultat : Fitch l’a relevé de « B- » à « B » en mai 2026, S&P à « B- » dès novembre 2025. La Zambie, en défaut depuis novembre 2020, a bouclé l’essentiel de la restructuration de 13,3 milliards de dollars de dette extérieure — accord bilatéral en février 2024, échange des euro-obligations à la mi-2024 — et S&P l’a sortie du défaut sélectif pour la noter « CCC+ » en décembre 2025 ; le pays a même lancé en juin 2026 un mécanisme de rachat anticipé de dette adossé à un prêt concessionnel de la BAD.
Et pourtant, en juin 2025, Fitch a dégradé la notation d’Afreximbank en partie en classant en défaut ses expositions — pourtant marginales — sur le Ghana (2,4 %) et sur la Zambie (0,2 %), alors qu’aucun des deux pays n’avait manqué une échéance ni exprimé la moindre intention de répudier sa dette. Le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs a dénoncé une méthodologie biaisée. Voilà, en une seule séquence, la démonstration de la thèse du livre : même lorsqu’un État exécute à la lettre les préceptes de la discipline budgétaire et honore une dette restructurée, les grilles de notation externes continuent de le pénaliser sur la base d’une lecture qui n’est ni actualisée ni contextualisée — et cette pénalité se répercute mécaniquement, via les pondérations de risque bâloises, sur le coût du crédit de tout un continent.
Sur le plan strictement technique — celui de mon métier —, cette distorsion prend racine dans la manière dont les cadres prudentiels internationaux, notamment les référentiels Bâle III et Bâle IV et leurs approches notations internes (IRB), calibrent la probabilité de défaut (PD) et la perte en cas de défaut (LGD, notamment en scénario de retournement) des expositions souveraines et bancaires africaines. Ces paramètres, largement hérités de séries historiques occidentales ou de méthodologies d’agences de notation peu granulaires sur le continent, majorent mécaniquement les exigences de fonds propres pondérés du risque (RWA) appliquées aux contreparties africaines — renchérissant d’autant le coût du crédit pour les banques, les entreprises et, in fine, les États eux-mêmes.
Mesurer, plutôt que d’être mesuré
C’est cette conviction qui a donné naissance à Africa Risk, le think tank que je préside, et à ses deux outils phares : l’ARI (Africa Risk Index), une cartographie souveraine couvrant 54 pays africains à travers quatre piliers — stabilité macro-financière, système financier, vulnérabilité externe, gouvernance — regroupant 33 variables, et le RCE (Risk Calculator Engine), premier calculateur de RWA calibré à la fois sur les standards internationaux et sur les réalités africaines.
Ces instruments ne sont pas de simples produits techniques : ils incarnent la doctrine que je défends depuis le début de mes travaux et qui traverse tout le livre — l’Afrique ne devrait plus être évaluée, elle devrait évaluer.
Le pilote que nous avons conduit sur la Gambie illustre un autre versant, tout aussi révélateur, de ce même problème. La Gambie n’est pas couverte par les trois grandes agences — elle se finance quasi exclusivement en ressources concessionnelles (FMI, Banque mondiale, BAD) et n’a donc jamais eu l’occasion de tester sa capacité réelle à emprunter sur les marchés internationaux à des conditions justes.
Notre pilote lui attribue, sur l’exercice 2025, un score ARI de 64,6/100, soit un ARI Grade™ « CA1 »(zone C, « fragilité — vigilance accrue »), équivalent indicatif à un Ba3–B1 chez Moody’s ou un BB−/B+ chez S&P et Fitch — un profil fragile, certes, mais loin du statut de « pays fantôme » auquel son absence de notation la relègue de facto sur les marchés.
C’est précisément l’angle mort que l’ARI est conçu pour combler : donner une lecture chiffrée, indépendante et actualisée à des économies que les agences occidentales jugent trop marginales pour être couvertes — et donc, de fait, trop marginales pour être financées autrement qu’aux conditions dictées par d’autres.
Cette doctrine n’est pas née dans un bureau. Elle est née, comme je le raconte dans l’ouvrage, dans un quartier populaire d’Île-de-France, où une règle non écrite s’imposait à chaque enfant : si tu ne t’imposes pas, tu es écrasé. Cette grammaire de la rue, je la retrouve intacte aujourd’hui quand je défends l’idée qu’un continent qui ne fixe pas ses propres règles voit le prix de son propre risque décidé par d’autres — et finit par l’accepter faute de choix.
Un appel, pas un constat
Du Chaos à l’Essor n’a pas vocation à rassurer. Il pose une question dérangeante à ceux qui gouvernent, financent ou pensent l’Afrique aujourd’hui : sommes-nous prêts à construire nos propres instruments de mesure, nos propres doctrines de souveraineté, notre propre architecture financière — ou allons-nous, une fois de plus, laisser d’autres écrire les règles à notre place ?
Le chaos multipolaire actuel offre une fenêtre historique rare. Elle ne restera pas ouverte indéfiniment.
C’est ce message que je souhaite porter devant les lecteurs de Financial Afrik, dont l’exigence intellectuelle sur ces questions n’est plus à démontrer : le monde de demain ne se fera pas sans l’Afrique. Encore faut-il que l’Afrique décide, dès maintenant, d’en écrire les termes.

À Propos
Junior Mbuyi Kanganga est Fondateur & CEO de JPG Consulting Partners Group, cabinet de conseil financier spécialisé dans le risque de crédit et la régulation bancaire (Bâle III/IV, IRB, IFRS 9), Président d’Africa Risk – Strategic Institute for African Sovereignty & Transformation, et auteur de Une superpuissance africaine en devenir (2023) et de Du Chaos à l’Essor : Vers une Révolution Africaine ? (septembre 2026).

