Par Darly NGUEMA, analyste financier secteur bancaire.
La Banque Africaine de Développement a proclamé, lors du Dialogue consultatif d’avril 2026, sa volonté de réformer en profondeur l’architecture financière africaine. Derrière les ambitions affichées et les chiffres vertigineux se dessine une entreprise dont la pertinence ne saurait occulter les interrogations quant à sa mise en œuvre effective.

I. Le constat : une architecture financière jugée dysfonctionnelle
Il est des constats qui, par leur répétition, finissent par perdre leur vertu heuristique pour ne plus être que le préambule obligé de tout discours sur le développement africain. La Banque Africaine de Développement n’y échappe point lorsqu’elle dénonce l’inadéquation structurelle du système financier mondial à l’égard des besoins du continent. Le président Sidi Ould Tah ne ménage guère ses mots : l’architecture actuelle serait « inadéquate », voire disqualifiée pour répondre aux impératifs du développement.
Ce diagnostic, il est vrai, trouve quelque assise empirique. Lors de la pandémie de COVID-19, l’Afrique n’a capté que 89 milliards de dollars sur les 17 000 milliards déployés à l’échelle planétaire à peine 0,5 % des ressources mobilisées, pour un continent abritant près de 20 % de la population mondiale. Ce déséquilibre, loin d’être conjoncturel, révélerait une configuration systémique où les mécanismes de décision internationaux demeurent imperméables aux réalités africaines.
Reste que l’évocation de ces chiffres, si elle flatte la sensibilité des audiences continentales, ne saurait à elle seule fonder une stratégie de transformation. La critique de l’ordre établi, si elle se veut opératoire, doit s’accompagner d’une capacité démontrée à proposer des alternatives viables.
II. Le Consensus d’Abidjan : onze engagements pour combler un déficit abyssal
C’est précisément dans cette perspective que s’inscrit le Consensus d’Abidjan plan d’action en onze points adopté à l’issue du Dialogue consultatif de la BAD. L’objectif affiché est d’ampleur : combler un déficit annuel de financement du développement estimé à 400 milliards de dollars, dans un contexte où les besoins cumulés d’ici 2030 atteindraient, selon les estimations de la Banque et de l’Union africaine, la somme vertigineuse de 1 600 milliards.
La proposition centrale repose sur une constatation qui, si elle n’est pas nouvelle, acquiert ici une dimension institutionnelle inédite : l’Afrique détiendrait environ 4 000 milliards de dollars d’épargne à moyen et long terme qui demeurent, pour l’heure, insuffisamment mobilisés au service du développement endogène. Les fonds de pension, les compagnies d’assurance et les fonds souverains du continent dont les actifs cumulés avoisineraient les 923 milliards de dollars constitueraient ainsi une réserve de financement potentielle demeurée, sinon ignorée, du moins sous-exploitée.
La BAD entend donc agir sur deux fronts complémentaires : le renforcement des marchés de capitaux africains, notamment par le développement des marchés obligataires en monnaie locale et la modernisation des cadres réglementaires, et la création d’une plateforme panafricaine de coordination financière destinée à aligner les flux et harmoniser les normes entre acteurs publics et privés.
III. Les quatre points cardinaux : une feuille de route ambitieuse ou un catalogue d’intentions ?
Le président Sidi Ould Tah a structuré sa vision autour de quatre priorités stratégiques, opportunément qualifiées de « points cardinaux » : la mobilisation des ressources financières domestiques, la réforme et la consolidation des systèmes financiers africains, le renforcement du leadership de la BAD sur le continent, et la facilitation de la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Ces orientations, si elles se recommandent d’une cohérence apparente, ne manquent pas de soulever des interrogations. La mobilisation des ressources domestiques, en premier lieu, suppose des conditions préalables stabilité macroéconomique, gouvernance budgétaire, sécurité juridique qui demeurent, dans nombre d’États africains, des objectifs plutôt que des réalités acquises. L’épargne des ménages, certes abondante en termes relatifs, peine souvent à trouver des débouchés productifs en l’absence d’instruments financiers adaptés et de projets d’investissement structurés.
Quant au renforcement du leadership de la BAD, il ne saurait manquer de heurter les susceptibilités d’une institution qui, depuis sa création en 1964, a dû composer avec les rivalités régionales et la concurrence d’autres bailleurs de fonds qu’il s’agisse des institutions de Bretton Woods, de la Banque européenne d’investissement, ou des banques de développement bilatérales. L’affirmation d’une vocation hégémonique, si elle répond à une logique institutionnelle compréhensible, risque de heurter les prétentions d’autres acteurs du financement du développement.
IV. Entre souveraineté financière et réforme internationale : une dialectique non résolue
La posture de la BAD se caractérise par une tension constitutive qu’elle peine à dissiper. D’un côté, elle promeut une souveraineté financière africaine fondée sur la mobilisation des ressources endogènes et le renforcement des capacités institutionnelles continentales. De l’autre, elle continue de réclamer, avec une insistance qui n’est pas exempte de contradictions, une réforme de l’architecture financière mondiale, un meilleur accès aux financements à coût soutenable, des mécanismes d’allègement de la dette plus efficaces et une réallocation des ressources financières internationales.
Cette dualité n’est pas en soi répréhensible ; elle traduit la réalité d’un continent qui demeure, malgré les discours sur l’émergence, inséré dans des circuits financiers globaux dont il ne maîtrise ni les règles ni les mécanismes de décision. Elle soulève néanmoins la question de la crédibilité d’une stratégie qui, tout en dénonçant la dépendance structurelle, continue de reposer, pour une part substantielle de ses opérations, sur les ressources des pays donateurs et sur les marchés financiers internationaux.
La Stratégie décennale 2024-2033, avec son objectif affiché de tripler le financement des opérations non souveraines pour atteindre 7,5 milliards de dollars annuels, illustre cette ambivalence. Si l’intention de réduire la dépendance vis-à-vis des États est louable, la mise en œuvre suppose des capacités d’absorption et des environnements des affaires qui, dans nombre de pays africains, demeurent précaires.
V. Épilogue : la mesure de l’engagement
Le Consensus d’Abidjan, en dépit de ses onze points d’action et de ses chiffres spectaculaires, ne pourra être jugé à l’aune des intentions déclarées, mais à celle des résultats tangibles. La BAD a, par le passé, démontré une certaine habileté à formuler des ambitions collectives ; sa capacité à les traduire en transformations structurelles demeure, pour l’heure, une hypothèse en cours de vérification.
L’épargne africaine, si elle constitue indéniablement une ressource potentielle, ne se transformera en levier de développement que dans la mesure où les conditions institutionnelles, réglementaires et politiques permettront son canalisation efficace vers des investissements productifs. Or, ces conditions ne relèvent pas de la seule volonté d’une banque de développement, si puissante soit-elle.
Reste que l’initiative de la BAD, quelle qu’en soit l’issue, a le mérite de poser une question que les acteurs africains et internationaux ne peuvent plus éluder : celle de la pertinence d’un système financier mondial conçu dans les années 1940 pour répondre aux défis d’un monde qui n’existe plus. À ce titre, le Consensus d’Abidjan, indépendamment de sa réussite effective, constitue déjà une contribution au débat dont on peut seulement espérer qu’il ne demeurera pas lettre morte.

