En marge des grands débats autour de l’adoption du Pacte panafricain de l’assurance inclusive, tenus du 6 au 8 juillet 2026, Financial Afrik a réuni, sur un même plateau, trois acteurs engagés dans le développement de la micro-assurance sur le continent : Joël Bamogo, président et CEO de Yelen Capital Group au Burkina Faso, Dr Andrew Gwodog, fondateur et PDG de Samb’a Assurances au Gabon et au Cameroun, ainsi que Chaka Sougué, directeur général de SIM Assurance en Côte d’Ivoire. Au fil des échanges, un constat s’est dégagé : pour toucher les populations historiquement tenues à l’écart des systèmes financiers classiques, la micro-assurance apparaît comme l’un des leviers les plus opérationnels, à condition d’adapter les produits, les canaux de distribution, la réglementation et la fiscalité.
Dès le début de l’entretien, Joël Bamogo a replacé le débat sur le terrain de l’inclusion économique. Selon le Burkinabé, l’ambition de Yelen Assurance, lancée en 2018, est de développer l’assurance « au-delà de ses frontières traditionnelles », en ciblant prioritairement les secteurs informel, rural et agricole, longtemps négligés par les compagnies classiques. Il indique qu’au Burkina Faso, son groupe couvre aujourd’hui près de 100 000 personnes à travers des produits liés à l’agriculture, à la santé, à la vie et aux biens. Pour autant, il souligne que le véritable enjeu reste le passage à l’échelle, avec l’objectif, à terme, d’atteindre un à deux millions de personnes.
Pour l’entrepreneur, cette montée en puissance se heurte à plusieurs contraintes structurelles. La première tient à l’accès au financement institutionnel, dans un métier qu’il décrit comme intensif en capital. La seconde relève de la distribution : lorsque les primes unitaires sont faibles, la viabilité du modèle suppose des canaux capables d’agréger un grand nombre de contrats. Joël Bamogo insiste ainsi sur la nécessité d’itérer en permanence sur les produits, les concepts et les modes de distribution afin de construire une offre réellement adaptée aux revenus et aux usages des populations ciblées.
Dr Andrew Gwodog développe, pour sa part, une approche proche, fondée d’abord sur l’écoute. Il explique s’être inspiré de l’expérience burkinabè en se rendant sur le terrain pour observer les pratiques et rencontrer les populations concernées. À ses yeux, la spécificité de la micro-assurance réside dans une logique de co-conception : contrairement à l’assureur classique, qui conçoit souvent un produit avant de le proposer au marché, le microassureur doit construire ses offres avec les clients, en tenant compte à la fois des garanties souhaitées, du niveau de prime acceptable et des modalités de paiement.
Le dirigeant de Samb’a Assurances met également en avant la rapidité du service comme facteur décisif de confiance. Il affirme que son entreprise s’astreint à régler les prestations dans un délai maximal de cinq jours, alors même que la réglementation prévoit dix jours. Il cite aussi l’exemple d’un produit de prévoyance entièrement digitalisé, payable mensuellement sur la base de 10 francs par jour, soit 250 francs dans le mois, avec un capital de 250 000 francs versé en cas de décès. Selon l’ancien ministre gabonais, cette simplicité tarifaire, combinée à une gestion rapide, répond plus directement aux attentes des populations à faibles revenus. Il indique qu’au bout de deux années d’activité, Samb’a Assurances revendique près de 30 000 assurés, essentiellement issus du secteur informel.
Chaka Sougué, quant à lui, insiste sur l’utilité concrète des produits. En Côte d’Ivoire, SIM Assurance a notamment développé des offres destinées à des segments précis comme les livreurs ou les femmes des marchés. Il met en avant le mécanisme du tiers payant, qui permet une prise en charge immédiate dans les réseaux de soins partenaires, sans avance de frais ni attente prolongée pour le remboursement. À cela s’ajoutent, dans certains cas, des indemnités journalières destinées à compenser la perte de revenu, un point crucial pour des assurés vivant d’activités quotidiennes. Il souligne également que les modalités de contribution ont été adaptées, avec la possibilité de cotiser par jour afin de mieux coller à la réalité des revenus irréguliers.
Au-delà de la diversité des expériences nationales, les trois intervenants convergent sur le diagnostic. Ils rappellent que, dans nombre de pays africains, le taux de pénétration de l’assurance classique reste inférieur à 2 %, ce qui signifie que plus de 90 % de la population demeure sans couverture. À leurs yeux, ce déficit ne s’explique pas seulement par le niveau de revenu, mais aussi par la faible familiarité des populations avec l’assurance, le déficit de sensibilisation, la méfiance à l’égard des assureurs et l’inadéquation historique des produits proposés.
L’on note un autre message traverse tout l’entretien : la micro-assurance ne peut se développer durablement sans un écosystème élargi. Les intervenants appellent à une implication conjointe des régulateurs, des pouvoirs publics, des bailleurs, mais aussi des coopératives, associations et groupements qui structurent déjà les segments visés. Pour eux, la réussite du Pacte panafricain dépendra de la capacité des acteurs à traduire les engagements de principe en dispositifs concrets de distribution, de financement et de protection.

